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Romain Rolland[276]

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Romain Rolland[276]
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8/22/2009
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French
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308
Romain Rolland



Jean-Christophe

Tome V









BeQ

Romain Rolland



Jean-Christophe

V



La foire sur la place









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 58 : version 1.0

Jean-Christophe fut publié d’abord en 17 Cahiers

de la Quinzaine, par Charles Péguy, de février 1904 à

octobre 1912, puis en 10 volumes à la librairie

Ollendorff. Édition de référence, pour cette version

numérisée, qui comprend aussi dix volumes : Le Livre

de Poche, en trois volumes.





1. L’aube

2. Le matin.

3. L’adolescent.

4. La révolte.

5. La foire sur la place.

6. Antoinette.

7. Dans la maison.

8. Les amies.

9. Le buisson ardent.

10. La nouvelle journée.

Jean-Christophe



La foire sur la place

I



Le désordre dans l’ordre. Des employés de chemin

de fer débraillés et familiers. Des voyageurs qui

protestaient contre le règlement, tout en s’y soumettant.

– Christophe était en France.

Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il

reprit le train pour Paris. La nuit couvrait les champs,

trempés de pluie. Les lumières brutales des gares

faisaient ressortir plus durement la tristesse de

l’interminable plaine ensevelie dans l’ombre. Les trains

que l’on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient

l’air de leurs sifflets, qui secouaient la torpeur des

voyageurs assoupis. On approchait de Paris.

Une heure avant l’arrivée, Christophe était prêt à

descendre : il avait enfoncé son chapeau sur sa tête ; il

s’était boutonné jusqu’au cou, par crainte des voleurs,

dont on lui avait dit que Paris était plein ; il s’était levé

et rassis vingt fois ; il avait vingt fois déplacé sa valise,

du filet à la banquette, et de la banquette au filet, pour

l’agacement de ses voisins, qu’avec sa maladresse il

heurtait, à chaque fois.

Au moment d’entrer en gare, le train s’arrêta en

pleine nuit. Christophe s’écrasait la figure contre les

vitres, et tâchait vainement de voir. Il se retournait vers

ses compagnons de voyage, quêtant un regard qui lui

permît d’engager la conversation, de demander où l’on

était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient semblant,

l’air renfrognés et ennuyés ; aucun ne faisait un

mouvement pour s’expliquer l’arrêt. Christophe était

surpris de cette inertie : ces êtres rogues et engourdis

ressemblaient si peu aux Français qu’il imaginait ! Il

finit par s’asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant à

chaque cahot du train, et il s’assoupissait à son tour,

quand il fut réveillé par le bruit des portières qu’on

ouvrait... Paris !... Ses voisins descendaient.

Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie,

repoussant les facteurs qui s’offraient à porter son

bagage. Soupçonneux comme un paysan, il pensait que

chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son épaule sa

précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier

des apostrophes des gens, au milieu desquels il se

frayait un passage. Enfin il se trouva sur le pavé gluant

de Paris.

Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu’il

allait choisir, et de l’embarras de voitures où il se

trouvait pris, pour penser à rien regarder. La première

chose était de se mettre en quête d’une chambre. Ce

n’étaient pas les hôtels qui manquaient : ils bloquaient

la gare, de tous côtés ; leurs noms flamboyaient en

lettres de gaz. Christophe chercha le moins brillant :

aucun ne lui semblait assez humble pour sa bourse.

Enfin dans une rue latérale, il vit une sale auberge, avec

une gargote au rez-de-chaussée. Elle s’intitulait Hôtel

de la Civilisation. Un gros homme, en bras de chemise,

fumait la pipe, à une table ; il accourut, en voyant entrer

Christophe. Il ne comprit rien à son jargon ; mais il

jugea du premier coup d’œil l’Allemand gauche et

enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et

s’évertuait à lui faire un discours, en une langue

invraisemblable. Il le conduisit par un escalier mal

odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une cour

intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité

d’un lieu, où ne parvenait aucun des bruits du dehors ;

et il lui en demanda un bon prix. Christophe,

comprenant mal, ignorant les conditions de la vie de

Paris, l’épaule cassée par sa charge, accepta tout : il

avait hâte d’être seul. Mais à peine fut-il seul que la

saleté des choses le saisit ; et pour ne pas s’abandonner

à la tristesse qui montait en lui, il se hâta de ressortir,

après s’être trempé la tête dans l’eau poussiéreuse, qui

était grasse au toucher. Il s’efforçait de ne pas voir et de

ne pas sentir, pour échapper au dégoût.

Il descendit dans la rue. Le brouillard d’octobre était

épais et piquant : il avait cette odeur fade de Paris, où se

mêlent les exhalaisons des usines de la banlieue et la

lourde haleine de la ville. On ne voyait point à dix pas.

La lueur des becs de gaz tremblait comme une bougie

qui va s’éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de

gens roulait en flots contraires. Les voitures se

croisaient, se heurtaient, obstruant le passage, refoulant

la circulation comme une digue. Les chevaux glissaient

sur la boue glacée. Les injures des cochers, les trompes

et les cloches des tramways faisaient un vacarme

assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur

saisirent Christophe. Il s’arrêta un instant, fut aussitôt

poussé par ceux qui marchaient derrière lui, emporté

par le courant. Il descendit le boulevard de Strasbourg,

ne voyant rien, se jetant gauchement contre les

passants. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Les

cafés qu’il rencontrait à chaque pas l’intimidaient et le

dégoûtaient à cause de la foule qui y était entassée. Il

s’adressa à un sergent de ville. Mais il était si lent à

trouver ses mots que l’autre ne se donna même pas la

peine de l’écouter jusqu’au bout, et lui tourna le dos, au

milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua

machinalement à marcher. Des gens étaient arrêtés

devant une boutique. Il s’arrêta machinalement comme

eux. C’était un magasin de photographies et de cartes

postales : elles représentaient des filles en chemise, ou

sans chemise ; des journaux illustrés étalaient des

plaisanteries obscènes. Des enfants, des jeunes femmes

regardaient tranquillement. Une fille maigre, aux

cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa

contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans

comprendre. Elle lui prit le bras, avec un sourire

stupide. Il secoua son étreinte, et s’éloigna rougissant

de colère. Les cafés-concerts se succédaient ; à la porte,

des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule

était toujours plus dense ; Christophe était frappé du

nombre de figures vicieuses, de louches rôdeurs, de

gueux avilis, de filles plâtrées aux odeurs écœurantes. Il

se sentait glacé. La fatigue, la faiblesse, et l’horrible

dégoût qui l’étreignait de plus en plus lui donnaient le

vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le

brouillard augmentait, à mesure qu’on approchait de la

Seine. La cohue des voitures devint inextricable. Un

cheval glissa et tomba sur le flanc ; le cocher le roua de

coups pour le faire relever ; la malheureuse bête,

étranglée par ses sangles, s’agitait et retombait

lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle

banal fut pour Christophe la goutte d’eau qui fait

déborder l’âme. Les convulsions de cet être misérable

sous les regards indifférents lui firent sentir avec une

telle angoisse son propre néant parmi ces milliers

d’êtres – la répulsion que, depuis une heure, il

s’efforçait d’étouffer pour ce bétail humain, pour cette

atmosphère souillée, pour ce monde moral ennemi, fit

irruption avec une telle violence qu’il suffoqua. Il eut

une crise de sanglots. Les passants regardaient, étonnés,

ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il

marchait, les larmes ruisselant le long de ses joues, sans

chercher à les essuyer. On s’arrêtait pour le suivre des

yeux, un instant ; et, s’il eût été capable de lire dans

l’âme de cette foule qui lui semblait hostile, peut-être

aurait-il pu voir chez quelques-uns – mêlée sans doute à

un peu d’ironie parisienne – une compassion fraternelle.

Mais il ne voyait plus rien : ses pleurs l’aveuglaient.

Il se trouva sur une place, près d’une grande

fontaine. Il y baigna ses mains, il y plongea sa figure.

Un petit marchand de journaux le regardait faire

curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais

sans méchanceté ; et il lui ramassa son chapeau, que

Christophe avait laissé tomber. Le froid glacial de l’eau

ranima Christophe. Il se ressaisit. Il revint sur ses pas,

évitant de regarder ; il ne pensait même plus à manger :

il lui eût été impossible de parler à qui que ce fût ; un

rien eût suffit pour rouvrir la source des larmes. Il était

épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se

retrouva devant sa maison, au moment où il se croyait

définitivement perdu : il avait oublié jusqu’au nom de

la rue où il habitait.

Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux

brûlants, le cœur et le corps courbaturés, il s’affaissa

sur une chaise, dans un coin de sa chambre ; il y resta

deux heures, incapable de bouger. Enfin il s’arracha à

cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur

fiévreuse, d’où il s’éveillait à chaque minute, avec

l’illusion d’avoir dormi des heures. La chambre était

étouffante ; il brûlait des pieds à la tête ; il avait une

soif horrible ; il était en proie à des cauchemars

stupides, qui continuaient de s’accrocher à lui, même

quand il avait les yeux ouverts ; des angoisses aiguës le

pénétraient comme des coups de couteau. Au milieu de

la nuit, il s’éveilla, pris d’un désespoir si atroce qu’il en

aurait hurlé ; il s’enfonça les draps dans la bouche, pour

qu’on ne l’entendît pas : il se sentait devenir fou. Il

s’assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur.

Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un

mouchoir. Il mit la main sur une vieille Bible, que sa

mère avait cachée au milieu de son linge. Christophe

n’avait jamais beaucoup lu ce livre ; mais ce lui fut un

bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette

Bible avait appartenu au grand-père, et au père du

grand-père. Les chefs de la famille y avaient inscrit, sur

une feuille blanche à la fin, leurs noms et les dates

importantes de leur vie : naissances, mariages, morts.

Le grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse

écriture, les dates des jours où il avait lu et relu chaque

chapitre ; le livre était rempli de bouts de papier jauni,

où le vieux avait noté ses naïves réflexions. Cette Bible

était placée sur une planche, au-dessus de son lit ; il la

prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec

elle, plutôt qu’il ne la lisait. Elle lui avait tenu

compagnie jusqu’à l’heure de la mort, comme elle avait

tenu déjà compagnie à son père. Un siècle des deuils et

des joies de la famille se dégageait de ce livre.

Christophe se sentit moins seul, avec lui.

Il l’ouvrit aux plus sombres passages :



La vie de l’homme sur la terre est une guerre

continuelle, et ses jours sont comme les jours d’un

mercenaire...



Si je me couche, je dis : Quand me lèverai-je ? Et,

étant levé, j’attends le soir avec impatience, et je suis

rempli de douleur jusqu’à la nuit...



Quand je dis : Mon lit me consolera, le repos

assoupira ma plainte, alors tu m’épouvantes par des

songes, et tu me troubles par des visions...



Jusqu’à quand ne m’épargneras-tu point ? Ne me

donneras-tu point quelque relâche, pour que je puisse

respirer ? Ai-je péché ? Que t’ai-je fait, ô gardien des

hommes ?...



Tout revient au même : Dieu afflige le juste aussi

bien que le méchant...

Qu’il me tue ! Je ne laisserai pas d’espérer en Lui...



Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le

bienfait, pour un malheureux, de cette tristesse sans

bornes. Toute grandeur est bonne, et le comble de la

douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui

accable, ce qui détruit irrémédiablement l’âme, c’est la

médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance

égoïste et mesquine, sans force pour se détacher du

plaisir perdu, et prête secrètement à tous les

avilissements pour un plaisir nouveau. Christophe était

ranimé par l’âpre souffle qui montait du vieux livre : le

vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer

puissante, balayait les miasmes. La fièvre de Christophe

tomba. Il se recoucha, plus calme, et il dormit d’un trait

jusqu’au lendemain. Quand il rouvrit les yeux, le jour

était venu. Il vit plus nettement encore l’ignominie de

sa chambre ; il sentit sa misère et son isolement ; mais il

les regarda en face. Le découragement était parti ; il ne

lui restait plus qu’une virile mélancolie. Il redit la

parole de Job :

Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas

d’espérer en Lui...

Il se leva et commença le combat, avec tranquillité.

*





Il décida, le matin même, de faire les premières

démarches. Il connaissait deux seules personnes à Paris,

deux jeunes gens de son pays : son ancien ami, Otto

Diener, qui était associé à un oncle, marchand de draps,

dans le quartier du Mail ; et un petit juif de Mayence,

Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande

maison de librairie, dont il n’avait pas l’adresse.

Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou

quinze ans. Il avait eu pour lui une de ces amitiés

d’enfance, qui devancent l’amour, et qui sont déjà de

l’amour. Diener aussi l’avait aimé. Ce gros garçon

timide et compassé avait été séduit par la fougueuse

indépendance de Christophe ; il s’était évertué à l’imiter

d’une façon ridicule : ce qui irritait Christophe et le

flattait. Alors ils faisaient des projets qui bouleversaient

le monde. Puis Diener avait voyagé, pour son éducation

commerciale, et ils ne s’étaient plus revus ; mais

Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays,

avec qui Diener était resté en relations régulières.

Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe

avaient eu un autre caractère. Ils s’étaient connus, tout

gamins, à l’école, où le petit singe avait joué des tours à

Christophe, qui l’étrillait en échange, quand il voyait le

piège où il était tombé. Kohn ne se défendait pas ; il se

laissait rouler, et frotter la figure dans la poussière, en

pleurnichant ; mais il recommençait aussitôt après, avec

une malice inlassable – jusqu’au jour où il prit peur,

Christophe l’ayant menacé sérieusement de le tuer.

Christophe sortit de bonne heure. Il s’arrêta en

route, pour déjeuner à un café. Il s’obligeait, malgré son

amour propre, à ne perdre aucune occasion de parler en

français. Puisqu’il devait vivre à Paris, peut-être des

années, il lui fallait s’adapter le plus vite possible aux

conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il

s’imposa donc de ne pas prendre garde, bien qu’il en

souffrît cruellement, à l’air goguenard du garçon qui

écoutait son charabia ; et sans se décourager, il bâtissait

pesamment des phrases informes, qu’il répétait avec

ténacité, jusqu’à ce qu’il fût compris.

Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son

habitude, quand il avait une idée en tête, il ne voyait

rien autour de lui. Paris lui faisait, dans cette première

promenade, l’impression d’une vieille ville et mal

tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel

Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où

l’on sent monter l’orgueil d’une force nouvelle : et il

était désagréablement surpris par les rues éventrées, les

chaussées boueuses, la bousculade des gens, le désordre

des voitures – des véhicules de toute sorte, de toute

forme : de vénérables omnibus à chevaux, des

tramways à vapeur, à électricité, et de tous les systèmes

– des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux

de bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les

places encombrées de statues en redingote ; je ne sais

quelle pouillasserie de ville du Moyen Âge, initiée aux

bienfaits du suffrage universel, mais qui ne peut se

défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la

veille s’était changé en une petite pluie pénétrante.

Dans beaucoup de boutiques, le gaz était allumé, bien

qu’il fût plus de dix heures.

Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale

de rues qui avoisinent la place des Victoires, au

magasin qu’il cherchait, rue de la Banque. En entrant, il

crut voir, au fond de la boutique longue et obscure,

Diener occupé à ranger des ballots, au milieu

d’employés. Mais il était un peu myope et se défiait de

ses yeux, bien que leur intuition le trompât rarement. Il

y eut un remue-ménage parmi les gens du fond, quand

Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait ;

et, après un conciliabule, un jeune homme se détacha

du groupe, et dit en allemand :

« Monsieur Diener est sorti.

– Sorti ? Pour longtemps ?

– Je crois. Il vient de sortir. »

Christophe réfléchit un instant ; puis il dit :

« Très bien. J’attendrai. »

L’employé, surpris, se hâta d’ajouter :

« C’est qu’il ne rentrera peut-être pas avant deux ou

trois heures.

– Oh ! cela ne fait rien, répondit Christophe avec

placidité. Je n’ai rien à faire à Paris. Je puis attendre,

tout le jour, s’il le faut. »

Le jeune homme le regarda avec stupéfaction,

croyant qu’il plaisantait. Mais Christophe ne songeait

déjà plus à lui. Il s’était assis tranquillement dans un

coin, le dos tourné à la rue, et il semblait prêt à y

camper.

Le commis retourna au fond du magasin, et

chuchota avec ses collègues ; ils cherchaient, avec une

consternation comique, un moyen de se débarrasser de

l’importun.

Après quelques minutes d’incertitude, la porte du

bureau s’ouvrit. M. Diener parut. Il avait une large

figure rouge, balafrée sur la joue et le menton d’une

cicatrice violette, la moustache blonde, les cheveux

aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d’or, des

boutons d’or à son plastron de chemise, et des bagues à

ses gros doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il

vint à Christophe, d’un air dégagé. Christophe, qui

rêvassait sur sa chaise, eut un sursaut d’étonnement. Il

saisit les mains de Diener, et s’exclama avec une

cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés

et rougir Diener. Le majestueux personnage avait ses

raisons pour ne pas vouloir reprendre avec Christophe

ses relations d’autrefois ; et il s’était promis de le tenir à

distance, dès le premier abord, par ses manières

imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de

Christophe, qu’il se sentait de nouveau un petit garçon

en sa présence ; il en était furieux et honteux. Il

bredouilla précipitamment :

« Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour

causer. »

Christophe reconnut sa prudence habituelle.

Mais, dans le cabinet, dont la porte fut

soigneusement refermée, Diener ne s’empressait pas de

lui offrir une chaise. Il restait debout, expliquant, avec

une lourde maladresse :

« Bien content... J’allais sortir... On croyait que

j’étais sorti... Mais il faut que je sorte... Je n’ai qu’une

minute... Un rendez-vous urgent... »

Christophe comprit que l’employé lui avait menti

tout à l’heure, et que le mensonge était convenu avec

Diener, pour le mettre à la porte. Le sang lui monta à la

tête ; mais il se contint, et dit sèchement :

« Rien ne presse. »

Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d’un

tel sans-gêne.

« Comment ! rien ne presse ! dit-il. Une affaire... »

Christophe le regarda en face :

« Non. »

Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait

Christophe, de se sentir si lâche devant lui. Il balbutia

avec dépit. Christophe l’interrompit :

« Voici, dit-il. Tu sais... »

(Ce tutoiement blessait Diener, qui s’était vainement

efforcé, dès les premiers mots, d’établir entre

Christophe et lui, la barrière du vous.)

« ... Tu sais pourquoi je suis ici ?

– Oui, je sais », dit Diener.

(Il avait été informé par ses correspondants de

l’algarade de Christophe, et des poursuites dirigées

contre lui.)

« Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas

ici pour mon plaisir. J’ai dû fuir. Je n’ai rien. Il faut que

je vive. »

Diener attendait la demande. Il la reçut avec un

mélange de satisfaction – (car elle lui permettait de

reprendre sa supériorité sur Christophe) – et de gêne –

(car il n’osait pas lui faire sentir cette supériorité,

comme il l’eût voulu.)

« Ah ! fit-il avec importance, c’est bien fâcheux,

bien fâcheux. La vie est difficile ici. Tout est cher.

Nous avons des frais énormes. Et tous ces employés... »

Christophe l’interrompit avec mépris :

« Je ne te demande pas d’argent. »

Diener fut décontenancé. Christophe continua :

« Tes affaires vont bien ? Tu as une belle clientèle ?

– Oui, oui, pas mal, Dieu merci... » dit prudemment

Diener. (Il se méfiait.)

Christophe lui lança un regard furieux, et reprit :

« Tu connais beaucoup de monde dans la colonie

allemande ?

– Oui.

– Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens.

Ils ont des enfants. Je donnerai des leçons. »

Diener prit un air embarrassé.

« Qu’est-ce encore ? fit Christophe. Est-ce que tu

doutes par hasard que j’en sache assez pour un pareil

métier ? »

Il demandait un service, comme si c’était lui qui le

rendait. Diener qui n’eût jamais rien fait pour

Christophe que pour avoir le plaisir de le sentir son

obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt pour

lui.

« Tu en sais mille fois plus qu’il n’en faut...

Seulement...

– Eh bien ?

– Eh bien, c’est difficile, très difficile, vois-tu, à

cause de ta situation.

– Ma situation ?

– Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela

venait à se savoir. C’est difficile pour moi. Cela peut

me faire beaucoup de tort. »

Il s’arrêta, voyant le visage de Christophe se

décomposer de colère ; et il se hâta d’ajouter :

« Ce n’est pas pour moi... Je n’ai pas peur... Ah ! si

j’étais seul !... C’est mon oncle... Tu sais, la maison est

à lui, je ne peux rien sans lui... »

De plus en plus effrayé par la figure de Christophe

et par l’explosion qui se préparait, il dit précipitamment

– (il n’était pas mauvais au fond ; l’avarice et la vanité

luttaient en lui : il eût voulu obliger Christophe mais à

bon compte) :

« Veux-tu cinquante francs ? »

Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener,

d’une telle façon que celui-ci recula en toute hâte

jusqu’à la porte, qu’il ouvrit, prêt à appeler. Mais

Christophe se contenta d’approcher de lui sa tête

congestionnée :

« Cochon ! » dit-il, d’une voix retentissante.

Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des

employés. Sur le seuil, il cracha de dégoût.





*





Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de

colère. La pluie le dégrisa. Où allait-il ? Il ne savait. Il

ne connaissait personne. Il s’arrêta, pour réfléchir,

devant une librairie, et il regardait, sans voir, les livres à

l’étalage. Sur une couverture, un nom d’éditeur le

frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après un

instant, que c’était le nom de la maison où était

employé Sylvain Kohn. Il prit note de l’adresse... Que

lui importait ? Il n’irait certainement pas... Pourquoi

n’irait-il pas ? Si ce gueux de Diener, qui avait été son

ami, le recevait ainsi, qu’avait-il à attendre d’un drôle

qu’il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr ?

D’inutiles humiliations ? Son sang se révoltait. – Mais

un fond de pessimisme natif, qui lui venait peut-être de

son éducation chrétienne, le poussait à éprouver

jusqu’au bout la vilenie des gens.

« Je n’ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir

tout tenté, avant de crever. »

Une voix ajoutait en lui :

« Et je ne crèverai pas. »

Il s’assura de nouveau de l’adresse, et il alla chez

Kohn. Il était décidé à lui casser la figure, à la première

impertinence.

La maison d’édition se trouvait dans le quartier de la

Madeleine. Christophe monta à un salon du premier

étage, et demanda Sylvain Kohn. Un employé à livrée

lui répondit « qu’il ne connaissait pas ». Christophe,

étonné, crut qu’il prononçait mal, et il répéta la

question ; mais l’employé, après avoir écouté

attentivement, affirma qu’il n’y avait personne de ce

nom dans la maison. Tout décontenancé, Christophe

s’excusait, et il allait sortir, quand au fond d’un corridor

une porte s’ouvrit ; et il vit Kohn lui-même, qui

reconduisait une dame. Sous le coup de l’affront qu’il

venait de subir de Diener, il était disposé à croire en ce

moment que tout le monde se moquait de lui. Sa

première pensée fut donc que Kohn l’avait vu venir, et

qu’il avait donné l’ordre au garçon de dire qu’il n’était

pas là. Une telle impudence le suffoqua. Il partait,

indigné, lorsqu’il s’entendit appeler. Kohn, de ses yeux

perçants, l’avait reconnu de loin ; et il courait à lui, le

sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes les

marques d’une joie exagérée.

Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement

rasée, à l’américaine, le teint trop rouge, les cheveux

trop noirs, une figure large et massive, aux traits gras,

les yeux petits, plissés, fureteurs, la bouche un peu de

travers, un sourire lourd et malin. Il était mis avec une

élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de

sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches.

C’était là l’unique chose qui chagrinât son amour

propre ; il eût accepté de bon cœur quelques coups de

pied au derrière pour avoir deux ou trois pouces de plus

et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort satisfait

de lui ; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu’il

l’était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s’était fait le

chroniqueur et l’arbitre des élégances parisiennes. Il

écrivait de fades courriers mondains, d’un raffinement

compliqué. Il était le champion du beau style français,

de l’élégance française, de la galanterie française, de

l’esprit français – Régence, talon rouge, Lauzun. On se

moquait de lui ; mais cela ne l’empêchait point de

réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne

connaissent point Paris : bien loin d’en mourir, il y a

des gens qui en vivent ; à Paris, le ridicule mène à tout,

même à la gloire, même aux bonnes fortunes. Sylvain

Kohn n’en était plus à compter les déclarations que lui

valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.

Il parlait avec un accent lourd et une voix de tête.

« Ah ! voilà une surprise ! criait-il gaiement, en

secouant la main de Christophe dans ses mains

boudinées aux doigts courts, qui semblaient tassés dans

une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à lâcher

Christophe. On eût dit qu’il retrouvait son meilleur ami.

Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se

moquait de lui. Mais Kohn ne se moquait pas. Ou bien,

s’il se moquait, ce n’était pas plus qu’à l’ordinaire.

Kohn n’avait pas de rancune : il était trop intelligent

pour cela. Il y avait beau temps qu’il avait oublié les

mauvais traitements de Christophe ; et, s’il s’en était

souvenu, il ne s’en fût guère soucié. Il était ravi de cette

occasion de se faire voir à un ancien camarade, dans

l’importance de ses fonctions nouvelles et l’élégance de

ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en disant sa

surprise : la dernière chose du monde à laquelle il se fût

attendu était bien une visite de Christophe ; et s’il était

trop avisé pour ne pas savoir d’avance qu’elle avait un

but intéressé, il était des mieux disposés à l’accueillir,

par ce seul fait qu’elle était un hommage rendu à son

pouvoir.

« Et vous venez du pays ? Comment va la maman ?

demandait-il avec une familiarité qui, en un autre jour,

eût choqué Christophe, mais qui lui faisait du bien,

maintenant, dans cette ville étrangère.

– Mais comment se fait-il, demanda Christophe,

encore un peu soupçonneux, qu’on m’ait répondu tout à

l’heure que M. Kohn n’était pas là ?

– Monsieur Kohn n’est pas là, dit Sylvain Kohn, en

riant. Je ne me nomme plus Kohn. Je m’appelle

Hamilton. »

Il s’interrompit.

« Pardon ! » fit-il.

Il alla serrer la main à une dame qui passait, et

grimaça des sourires. Puis il revint. Il expliqua que

c’était une femme de lettres, célèbre par des romans

d’une volupté brûlante. La moderne Sapho avait une

décoration violette à son corsage, des formes

plantureuses, et des cheveux blond ardent sur une figure

réjouie et plâtrée ; elle disait des choses prétentieuses

d’une voix mâle, qui avait un accent franc-comtois.

Kohn se remit à questionner Christophe. Il

s’informait de tous les gens du pays, demandait ce

qu’était devenu celui-ci, celui-là, mettant une

coquetterie à montrer qu’il se souvenait de tous.

Christophe avait oublié son antipathie ; il répondait,

avec une cordialité reconnaissante, donnant une foule

de détails, qui étaient absolument indifférents à Kohn,

et qu’il interrompit de nouveau.

« Pardon », fit-il encore.

Et il alla saluer une autre visiteuse.

« Ah ! ça, demanda Christophe, il n’y a donc que les

femmes qui écrivent en France ? »

Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité :

« La France est femme, mon cher. Si vous voulez

arriver, faites-en votre profit. »

Christophe n’écouta point l’explication, et continua

les siennes. Kohn, pour y mettre fin, demanda :

« Mais comment diable êtes-vous ici ? »

« Voilà ! pensa Christophe. Il ne savait rien. C’est

pourquoi il était si aimable. Tout va changer, quand il

saura. »

Il mit un point d’honneur à conter tout ce qui

pouvait le compromettre : la rixe avec les soldats, les

poursuites contre lui, sa fuite du pays.

Kohn se tordit de rire :

« Bravo ! criait-il, bravo ! Ah ! la bonne histoire ! »

Il lui serra la main chaleureusement. Il était

enchanté de tout pied de nez à l’autorité ; et celui-ci

l’amusait d’autant plus qu’il connaissait les héros de

l’histoire : le côté comique lui en apparaissait.

« Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-

moi le plaisir... Déjeunez avec moi. »

Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait :

« C’est un brave homme, décidément. Je me suis

trompé. »

Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe

hasarda sa requête :

« Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je

suis venu ici chercher du travail, des leçons de musique,

en attendant que je me sois fait connaître. Pourriez-vous

me recommander ?

– Comment donc ! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je

connais tout le monde ici. Tout à votre service. »

Il était heureux de faire montre de son crédit.

Christophe se confondait en remerciements. Il se

sentait le cœur déchargé d’un grand poids.

À table, il dévora, de l’appétit d’un homme qui ne

s’était pas repu depuis deux jours. Il s’était noué sa

serviette autour du cou, et mangeait avec son couteau.

Kohn-Hamilton était horriblement choqué par sa

voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins

blessé du peu d’attention que son convive prêtait à ses

vantardises. Il voulait l’éblouir par le récit de ses belles

relations et de ses bonnes fortunes ; mais c’était peine

perdue ; Christophe n’écoutait pas, il interrompait sans

façons. Sa langue se déliait ; il devenait familier. Il

avait le cœur gonflé de gratitude et il assommait Kohn,

en lui confiant naïvement ses projets d’avenir. Surtout,

il l’exaspérait par son insistance à lui prendre la main

par-dessus la table et à la presser avec effusion. Et il mit

le comble à son irritation, en voulant à la fin trinquer, à

la mode allemande, et boire, avec des paroles

sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au Vater

Rhein. Kohn vit, avec épouvante, le moment où il allait

chanter. Les voisins de table les regardaient

ironiquement. Kohn prétexta des occupations urgentes,

et se leva. Christophe s’accrochait à lui ; il voulait

savoir quand il pourrait avoir une recommandation, se

présenter chez quelqu’un, commencer ses leçons.

« Je vais m’en occuper. Aujourd’hui. Ce soir même,

promettait Kohn. J’en parlerai tout à l’heure. Vous

pouvez être tranquille. »

Christophe insistait.

« Quand saurai-je ?

– Demain... Demain... ou après-demain.

– Très bien. Je reviendrai demain.

– Non, non, se hâta de dire Kohn, je vous le ferai

savoir. Ne vous dérangez pas.

– Oh ! cela ne me dérange pas. Au contraire ! N’est-

ce pas ? Je n’ai rien d’autre à faire à Paris, en attendant.

– Diable, pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut

j’aime mieux vous écrire. Vous ne me trouveriez pas,

ces jours-ci. Donnez-moi votre adresse. »

Christophe la lui dicta.

« Parfait. Je vous écrirai demain.

– Demain ?

– Demain. Vous pouvez y compter. »

Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et

il se sauva.

« Ouf ! pensait-il. Voilà un raseur ! »

Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu’il ne

serait pas là, quand « l’Allemand » viendrait le voir. –

Dix minutes après, il l’avait oublié.

Christophe revint à son taudis. Il était attendri.

« Le bon garçon ! pensait-il. Comme j’ai été injuste

envers lui ! Et il ne m’en veut pas ! »

Ce remords lui pesait ; il fut sur le point d’écrire à

Kohn combien il était peiné de l’avoir mal jugé

autrefois, et qu’il lui demandait pardon du tort qu’il lui

avait fait. Il avait les larmes aux yeux en y pensant.

Mais il lui était moins aisé d’écrire une lettre qu’une

partition ; et après avoir pesté dix fois contre l’encre et

la plume de l’hôtel, qui en effet étaient ignobles, après

avoir barbouillé, raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles

de papier, il s’impatienta et envoya tout promener.

Le reste de la journée fut long à passer ; mais

Christophe était si fatigué par sa mauvaise nuit et par

les courses du matin qu’il finit par s’assoupir sur sa

chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir, que pour

se coucher ; et il dormit douze heures de suite, sans

s’arrêter.





*





Le lendemain, dès huit heures, il commença

d’attendre la réponse promise. Il ne doutait pas de

l’exactitude de Kohn. Il ne bougea point de chez lui, se

disant que Kohn passerait peut-être à l’hôtel, avant de

se rendre au bureau. Pour ne pas s’éloigner, vers midi,

il se fit monter son déjeuner de la gargote d’en bas.

Puis, il attendit de nouveau, sûr que Kohn viendrait au

sortir du restaurant. Il marchait dans sa chambre,

s’asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte,

quand il entendait monter des pas dans l’escalier. Il

n’avait aucun désir de se promener dans Paris, pour

tromper son attente. Il se mit sur son lit. Sa pensée

revenait constamment vers la vieille maman, qui pensait

aussi à lui, en ce moment – qui seule pensait à lui. Il se

sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de

l’avoir quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de

pouvoir lui apprendre quelle situation il avait trouvée.

Malgré leur profond amour, il ne leur serait pas venu à

l’idée, ni à l’un ni à l’autre, de s’écrire pour se dire

simplement qu’ils s’aimaient : une lettre était faite pour

dire des choses précises. – Couché sur le lit, les mains

jointes sous sa tête, il rêvassait. Bien que sa chambre fût

éloignée de la rue, le grondement de Paris remplissait le

silence ; la maison trépidait. – La nuit vint de nouveau,

sans avoir apporté de lettre.

Une journée recommença, semblable à la

précédente.

Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion

volontaire commençait à rendre enragé, se décida à

sortir. Mais Paris lui causait, depuis le premier soir, une

répulsion instinctive. Il n’avait envie de rien voir : nulle

curiosité ; il était trop préoccupé de sa vie pour prendre

plaisir à regarder celle des autres ; et les souvenirs du

passé, les monuments d’une ville, le laissaient

indifférent. À peine dehors, il s’ennuya tellement que,

quoiqu’il eût décidé de ne pas retourner chez Kohn

avant huit jours, il y alla, tout d’une traite.

Le garçon, qui avait le mot d’ordre, dit que

M. Hamilton était parti de Paris pour affaires. Ce fut un

coup pour Christophe. Il lui demanda en bégayant

quand M. Hamilton devait revenir. L’employé répondit,

au hasard :

« Dans une dizaine de jours. »

Christophe s’en retourna, consterné, et se terra chez

lui, pendant les jours suivants. Il lui était impossible de

se remettre au travail. Il s’aperçut avec terreur que ses

petites économies – le peu d’argent que sa mère lui

avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir,

au fond de sa valise – diminuait rapidement. Il se

soumit à un régime sévère. Il descendait seulement,

vers le soir, pour dîner, dans le cabaret d’en bas, où il

avait été rapidement connu des clients, sous le nom du

« Prussien », ou de « Choucroute ». – Il écrivit, au prix

de pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens

français, dont le nom lui était vaguement connu. Un

d’eux était mort depuis dix ans. Il leur demandait de

vouloir bien lui donner audience. L’orthographe était

extravagante, et le style agrémenté de ces longues

inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont

habituelles en allemand. Il adressait l’épître : « Au

Palais de l’Académie de France ». – Le seul qui la lut

en fit des gorges chaudes avec ses amis.

Après une semaine, Christophe retourna à la

librairie. Le hasard le servit, cette fois. Sur le seuil, il

croisa Sylvain Kohn, qui sortait. Kohn fit la grimace, en

se voyant pincé ; mais Christophe était si heureux qu’il

ne s’en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains,

suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux :

« Vous étiez en voyage ? Vous avez fait bon

voyage. »

Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas.

Christophe continua :

« Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n’est-ce

pas ?... Eh bien, quoi de nouveau ? Vous avez parlé de

moi ? Qu’est-ce qu’on a répondu ? »

Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était

surpris de ses manières guindées : ce n’était plus le

même homme.

« J’ai parlé de vous, dit Kohn ; mais je ne sais rien

encore, je n’ai pas eu le temps. J’ai été très pris depuis

que je vous ai vu. Des affaires par-dessus la tête. Je ne

sais comment j’en viendrai à bout. C’est écrasant. Je

finirai par tomber malade.

– Est-ce que vous ne vous sentez pas bien ? »

demanda Christophe, d’un ton de sollicitude inquiète.

Kohn lui jeta un coup d’œil narquois, et répondit :

« Pas bien du tout. Je ne sais ce que j’ai, depuis

quelques jours. Je me sens très souffrant.

– Ah ! mon Dieu ! fit Christophe, en lui prenant le

bras. Soignez-vous bien ! Il faut vous reposer. Comme

je suis fâché de vous avoir donné encore cette peine de

plus ! Il fallait me le dire. Qu’est-ce que vous sentez, au

juste ? »

Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons

de l’autre que Kohn, gagné par une douce hilarité qu’il

cachait de son mieux, fut désarmé par cette candeur

comique. L’ironie est un plaisir si cher aux Juifs – (et

nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce point) –

qu’ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et

pour les ennemis mêmes, qui leur offrent une occasion

de l’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, Kohn ne laissait

pas d’être touché par l’intérêt que Christophe prenait à

sa personne. Il se sentit disposé à lui rendre service.

« Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons,

feriez-vous des travaux d’édition musicale ? »

Christophe accepta avec empressement.

« J’ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement

un des chefs d’une grande maison d’éditions musicales,

Daniel Hecht. Je vais vous présenter ; vous verrez ce

qu’il y aura à faire. Moi, vous savez, je n’y connais

rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n’aurez pas de

peine à vous entendre. »

Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn

n’était pas fâché de se débarrasser de Christophe, tout

en l’obligeant.

*





Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son

bureau. Il avait, sur son conseil, emporté quelques

compositions pour les montrer à Hecht. Ils trouvèrent

celui-ci à son magasin de musique, près de l’Opéra.

Hecht ne se dérangea pas à leur entrée ; il tendit

froidement deux doigts à la poignée de main de Kohn,

ne répondit pas au salut cérémonieux de Christophe, et,

sur la demande de Kohn, il passa avec eux dans une

pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s’asseoir. Il resta

adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.

Daniel Hecht était un homme d’une quarantaine

d’années, grand, froid, correctement mis, un type

phénicien très marqué, l’air intelligent et désagréable,

figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien,

longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face,

et il avait une façon de parler glaciale et brutale, qui

frappait comme une insulte, même quand il disait

bonjour. Cette insolence était plus apparente que réelle.

Sans doute, elle répondait à une disposition méprisante

de son caractère ; mais elle tenait encore plus à ce qu’il

y avait en lui d’automatique et de guindé. Les juifs de

cette espèce ne sont point rares ; et l’opinion n’est pas

tendre pour eux : elle taxe d’arrogance cette raideur

cassante, qui est souvent le fait d’une gaucherie

incurable de corps et d’âme.

Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de

prétentieux badinage, avec des éloges exagérés.

Christophe, décontenancé par l’accueil, se balançait,

son chapeau et ses manuscrits à la main. Lorsque Kohn

eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s’être

douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la

tête vers lui, et, sans le regarder, dit :

« Krafft... Christophe Krafft... Je n’ai jamais

entendu ce nom. »

Christophe reçut cette parole, comme un coup de

poing en pleine poitrine. Le rouge lui monta au visage.

Il répondit avec colère :

« Vous l’entendrez plus tard. »

Hecht ne sourcilla point, et continua

imperturbablement, comme si Christophe n’existait

pas :

« Krafft... non je ne connais pas. »

Il était de ces gens, pour qui c’est déjà une mauvaise

note que de n’être pas connu d’eux.

Il continua, en allemand :

« Et vous êtes du Rheinland ?... C’est étonnant

combien il y a de gens là-bas qui se mêlent de

musique ! Je crois qu’il n’y en a pas un qui ne prétende

être musicien. »

Il voulait dire une plaisanterie et non une insolence ;

mais Christophe le prit autrement. Il eût répliqué, si

Kohn ne l’avait devancé.

« Ah ! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me

rendrez cette justice que moi, je n’y entends rien.

– Cela fait votre éloge, répondit Hecht.

– S’il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit

sèchement Christophe, je suis fâché, je ne fais pas

l’affaire. »

Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec

la même indifférence :

« Vous avez déjà écrit de la musique ? Qu’est-ce

que vous avez écrit ? Des lieder, naturellement ?

– Des lieder, deux symphonies, des poèmes

symphoniques, des quatuors, des suites pour piano, de

la musique de scène, dit Christophe bouillonnant.

– On écrit beaucoup en Allemagne », fit Hecht, avec

une politesse dédaigneuse.

Il était d’autant plus méfiant, à l’égard du nouveau

venu, que celui-ci avait écrit tant d’œuvres, et que lui,

Daniel Hecht, ne les connaissait pas.

« Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper,

puisque vous m’êtes recommandé par mon ami

Hamilton. Nous faisons en ce moment une collection,

une Bibliothèque de la jeunesse, où nous publions des

morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous

“simplifier” le Carnaval de Schumann, et l’arranger à

quatre, six et huit mains ? »

Christophe tressauta :

« Et voilà ce que vous m’offrez, à moi, à moi !... »

Ce « moi » naïf fit la joie de Kohn ; mais Hecht prit

un air offensé :

« Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce

n’est point là un travail si facile ! S’il vous paraît trop

aisé, tant mieux ! Nous verrons ensuite. Vous me dites

que vous êtes bon musicien. Je dois vous croire. Mais

enfin, je ne vous connais pas. »

Il pensait, à part lui :

« Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la

barbe à Johannes Brahms lui-même. »

Christophe, sans répondre – (car il s’était promis de

réprimer ses emportements) – enfonça son chapeau sur

sa tête, et se dirigea vers la porte. Kohn l’arrêta, en

riant :

« Attendez, attendez donc ! » dit-il.

Et, se tournant vers Hecht :

« Il a justement apporté quelques-uns de ses

morceaux, pour que vous puissiez vous faire une idée.

– Ah ! dit Hecht ennuyé. Eh bien, voyons cela. »

Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits.

Hecht y jeta les yeux négligemment.

« Qu’est-ce que c’est ? Une suite pour piano...

(Lisant :) Une journée... Ah ! toujours de la musique à

programme !... »

Malgré son indifférence apparente, il lisait avec

grande attention. Il était excellent musicien, possédait

son métier, d’ailleurs ne voyait rien au-delà ; dès les

premières mesures, il sentit parfaitement à qui il avait

affaire. Il se tut, feuilletant l’œuvre, d’un air

dédaigneux ; il était très frappé du talent qu’elle

révélait ; mais sa morgue naturelle et son amour-propre

froissé par les façons de Christophe lui défendaient d’en

rien montrer. Il alla jusqu’au bout, en silence, ne

perdant pas une note :

« Oui, dit-il enfin, d’un ton protecteur, c’est assez

bien écrit. »

Une critique violente eût moins blessé Christophe.

« Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, fit-il,

exaspéré.

– J’imagine, pourtant, dit Hecht, que si vous me

montrez ce morceau, c’est pour que je vous dise ce que

j’en pense.

– En aucune façon.

– Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous

venez me demander.

– Je vous demande du travail, pas autre chose.

– Je n’ai rien autre à vous offrir, pour le moment,

que ce que je vous ai dit. Encore n’en suis-je pas sûr.

J’ai dit que cela se pourrait.

– Et vous n’avez pas d’autre moyen d’occuper un

musicien comme moi ?

– Un musicien comme vous ? dit Hecht, d’un ton

d’ironie blessante. D’aussi bons musiciens que vous,

pour le moins, n’ont pas cru cette occupation au-

dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais

nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris,

m’en ont été reconnaissants.

– C’est qu’ils sont des jean-foutre, éclata

Christophe. – (Il connaissait déjà des finesses de la

langue française.) – Vous vous trompez, si vous croyez

que vous avez affaire à quelqu’un de leur espèce.

Croyez-vous m’en imposer avec vos façons de ne pas

me regarder en face et de me parler du bout des dents ?

Vous n’avez même pas daigné répondre à mon salut,

quand je suis entré. Mais qu’est-ce que vous êtes donc,

pour en user ainsi avec moi ? Êtes-vous seulement

musicien ? Avez-vous jamais rien écrit ? Et vous

prétendez m’apprendre comment on écrit, à moi, dont

c’est la vie d’écrire !... Et vous ne trouvez rien de mieux

à m’offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer de

grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs

œuvres, pour faire danser les petites filles !... Adressez-

vous à vos Parisiens, s’ils sont assez lâches pour se

laisser faire la leçon par vous ! Pour moi, j’aime mieux

crever ! »

Impossible d’arrêter le torrent.

Hecht dit, glacial :

« Vous êtes libre. »

Christophe sortit, en faisant claquer les portes.

Hecht haussa les épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui

riait :

« Il y viendra, comme les autres. »

Au fond, il l’estimait. Il était assez intelligent pour

sentir la valeur non seulement des œuvres, mais des

hommes. Sous l’emportement injurieux de Christophe il

avait discerné une force, dont il savait la rareté – dans le

monde artistique plus qu’ailleurs. Mais son amour-

propre s’était buté : à aucun prix il n’eût consenti à

reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre

justice à Christophe, et il était incapable de le faire, à

moins que Christophe ne s’humiliât devant lui. Il

attendit que Christophe lui revînt : son triste

scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait

connaître l’avilissement inévitable des volontés par la

misère.





*





Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place

à l’abattement. Il se sentait perdu. Le faible appui sur

lequel il comptait s’était écroulé. Il ne doutait pas qu’il

ne se fût fait un ennemi mortel, non seulement de

Hecht, mais de Kohn qui l’avait présenté. C’était la

solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de

Diener et de Kohn, il ne connaissait personne. Son amie

Corinne, la belle actrice, avec qui il s’était lié en

Allemagne, n’était pas à Paris ; elle faisait encore une

tournée à l’étranger, en Amérique, et cette fois pour son

compte : car elle était devenue célèbre ; les journaux

publiaient de bruyants échos de son voyage. Quant à la

petite institutrice française, qu’il avait, sans le vouloir,

fait renvoyer de sa place, et dont la pensée avait été

longtemps pour lui un remords, combien de fois s’était-

il promis de la retrouver, quand il serait à Paris ! Mais

maintenant qu’il était à Paris, il s’apercevait qu’il

n’avait oublié qu’une chose : son nom. Impossible de se

le rappeler. Il ne se souvenait que du prénom :

Antoinette. Au reste quand la mémoire lui serait

revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite

institutrice, dans cette fourmilière humaine !

Il fallait s’assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait

à Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa

répugnance, de demander à son hôte, le gros cabaretier,

s’il ne connaîtrait pas dans le quartier des gens à qui il

pourrait donner des leçons de piano. L’homme tenait

déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait

qu’une fois par jour, et qui parlait allemand ; il perdit

tout respect, quand il sut que ce n’était qu’un musicien.

Il était un Français de la vieille race pour qui la

musique est un métier de feignant. Il se gaussa :

« Du piano !... Vous tapez de ça ? Compliments !...

C’est-y curieux tout de même de faire ce métier-là par

goût ! Moi, toute musique me fait l’effet, comme s’il

pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être

m’apprendre. Qu’est-ce que vous en diriez, vous

autres ? » cria-t-il en se tournant vers des ouvriers qui

buvaient.

Ils rirent bruyamment.

« C’est un joli métier, fit l’un. Pas salissant. Et puis,

ça plaît aux dames. »

Christophe comprenait mal le français, et plus mal la

moquerie : il cherchait ses mots ; il ne savait pas s’il

devait se fâcher. La femme du patron eut pitié de lui :

« Allons, allons, Philippe, tu n’es pas sérieux, dit-

elle à son mari. – Tout de même, continua-t-elle, en

s’adressant à Christophe, il y aurait peut-être bien

quelqu’un qui ferait votre affaire.

– Qui donc ? demanda le mari.

– La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un

piano.

– Ah ! ces poseurs ! C’est vrai. »

On apprit à Christophe qu’il s’agissait de la fille du

boucher : ses parents voulaient en faire une demoiselle ;

ils consentiraient à ce qu’elle prît des leçons, quand ce

ne serait que pour faire jaser. La femme de l’hôtelier

promit de s’en occuper.

Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère

voulait le voir. Il alla chez elle. Il la trouva à son

comptoir, au milieu des cadavres de bêtes. Cette belle

femme au teint fleuri, au sourire doucereux, prit un air

digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite

elle aborda la question de prix, se hâtant d’ajouter

qu’elle ne voulait pas y mettre beaucoup, parce que le

piano est une chose agréable mais pas nécessaire ; elle

lui offrit un franc l’heure. Après quoi, elle demanda à

Christophe, d’un air méfiant, si au moins il savait bien

la musique. Elle parut se rassurer et devint plus

aimable, quand il dit que non seulement il la savait,

mais qu’il en écrivait : son amour-propre en fut flatté ;

elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle

que sa fille prenait des leçons avec un compositeur.

Quand Christophe se vit, le lendemain, assis près du

piano, – un horrible instrument, acheté d’occasion, et

qui sonnait comme une guitare – avec la petite

bouchère, dont les doigts courts et gros trébuchaient sur

les touches – qui était incapable de distinguer un son

d’un autre – qui se tortillait d’ennui – qui lui bâillait au

nez, dès les premières minutes –, quand il eut à subir la

surveillance de la mère et sa conversation, ses idées sur

la musique et sur l’éducation musicale – il se sentit si

misérable, si misérablement humilié qu’il n’avait même

plus la force de s’indigner. Il rentrait dans un état

d’accablement ; certains soirs, il ne pouvait dîner. S’il

en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne

descendrait-il pas, par la suite ? À quoi lui avait-il servi

de se révolter contre l’offre de Hecht ? Ce qu’il avait

accepté était plus dégradant encore.

Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent ; il se

jeta désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui

priait-il ? Qui pouvait-il prier ? Il ne croyait pas en

Dieu, il croyait qu’il n’y avait point de Dieu... Mais il

fallait prier, il fallait se prier. Il n’y a que les médiocres

qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la nécessité où

sont les âmes fortes de faire retraite dans leur

sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée,

Christophe sentit, dans le silence bourdonnant de son

cœur, la présence de son Être éternel. Les flots de la

misérable vie s’agitaient au-dessus de Lui : qu’y avait-il

de commun entre elle et Lui ? Toutes les douleurs du

monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre

son roc. Christophe entendait battre ses artères, comme

une mer intérieure ; et une voix répétait :

« Éternel... Je suis... je suis... »

Il la connaissait bien : si loin qu’il se souvînt, il

avait toujours entendu cette voix. Il lui arrivait de

l’oublier ; pendant des mois, il cessait d’avoir

conscience de son rythme puissant et monotone ; mais

il savait qu’elle était là, qu’elle ne cessait jamais,

pareille à l’Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva

dans cette musique le calme et l’énergie qu’il y puisait

chaque fois qu’il s’y retrempait. Il se releva, apaisé.

Non, la dure vie qu’il menait n’avait rien du moins dont

il dût avoir honte ; il pouvait manger son pain sans

rougir ; ceux qui le lui faisaient acheter à ce prix, c’était

à eux de rougir. Patience ! Le temps viendrait...

Mais le lendemain, la patience recommençait à lui

manquer ; et malgré ses efforts, il finit par éclater de

rage, un jour pendant la leçon, contre la stupide pécore,

impertinente par surcroît, qui se moquait de son accent,

et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce

qu’il disait. Aux cris de colère de Christophe

répondirent les hurlements de la donzelle, effrayée et

indignée qu’un homme qu’elle payait osât lui manquer

de respect. Elle cria qu’il l’avait battue : (Christophe lui

avait secoué le bras assez rudement). – La mère se

précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et

Christophe d’invectives. Le boucher parut à son tour, et

déclara qu’il n’admettait pas qu’un gueux de Prussien,

se permît de toucher à sa fille. Christophe, blême de

colère, honteux, incertain s’il n’étranglerait pas

l’homme, la femme, et la fille, se sauva sous l’averse.

Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n’eurent pas

de peine à se faire raconter l’histoire ; et leur

malveillance pour les voisins en fut réjouie. Mais le

soir, tout le quartier répétait que l’Allemand était une

brute, qui battait les enfants.





*





Christophe fit de nouvelles démarches chez des

marchands de musique : elles ne servirent à rien. Il

trouvait les Français peu accueillants ; et leur agitation

désordonnée l’ahurissait. Il avait l’impression d’une

société anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue

et despotique.

Un soir qu’il errait sur les boulevards, découragé de

l’inutilité de ses efforts, il vit Sylvain Kohn qui venait

en sens inverse. Convaincu qu’ils étaient brouillés, il

détourna les yeux, et tâcha de passer inaperçu. Mais

Kohn l’appela :

« Et qu’étiez-vous devenu depuis ce fameux jour ?

demanda-t-il en riant. Je voulais aller chez vous ; mais

je n’ai plus votre adresse... Tudieu, mon cher, je ne

vous connaissais pas. Vous avez été épique. »

Christophe le regarda surpris, et un peu honteux :

« Vous ne m’en voulez pas ?

– Vous en vouloir ? Quelle idée ? »

Bien loin de lui en vouloir, il avait été réjoui de la

façon dont Christophe avait étrillé Hecht : il avait passé

un bon moment. Il lui était fort indifférent que Hecht ou

que Christophe eût raison ; il n’envisageait les gens que

d’après le degré d’amusement qu’ils pouvaient avoir

pour lui ; et il avait entrevu en Christophe une source de

haut comique, dont il se promettait bien de profiter.

« Il fallait venir me voir, continua-t-il. Je vous

attendais. Qu’est-ce que vous faites ce soir ? Vous allez

venir dîner. Je ne vous lâche plus. Nous serons entre

nous : quelques artistes, qui nous réunissons, une fois

par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce monde-là.

Venez. Je vous présenterai. »

Christophe s’excusait en vain sur sa tenue. Sylvain

Kohl l’emmena.

Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et

montèrent au premier. Christophe se trouva au milieu

d’une trentaine de jeunes gens, de vingt à trente-cinq

ans, qui discutaient avec animation. Kohn le présenta,

comme venant de s’échapper des prisons d’Allemagne.

Ils ne firent aucune attention à lui, et n’interrompirent

même pas leur discussion passionnée où Kohn, à peine

arrivé, se jeta à la nage.

Christophe, intimidé par cette société d’élite, se

taisait, et il était tout oreilles. Il ne réussissait pas à

comprendre – ayant peine à suivre la volubilité de

parole française – quels grands intérêts artistiques

étaient débattus. Il avait beau écouter, il ne distinguait

que des mots comme « trust », « accaparement »,

« baisse des prix », « chiffres des recettes », mêlés à

ceux de « dignité de l’art » et de « droits de l’écrivain ».

Il finit par s’apercevoir qu’il s’agissait d’affaires

commerciales. Un certain nombre d’auteurs,

appartenant, semblait-il, à une société financière,

s’indignaient contre les tentatives qui étaient faites pour

constituer une société rivale, disputant à la leur son

monopole d’exploitation. La défection de quelques-uns

de leurs associés, qui avaient trouvé avantageux de

passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les

jetait dans des transports de fureur. Ils ne parlaient de

guère moins que de couper des têtes « ... Déchéance...

Trahison... Flétrissure... Vendus... »

D’autres ne s’en prenaient pas aux vivants : ils en

avaient aux morts, dont la copie gratuite obstruait le

marché. L’œuvre de Musset venait de tomber dans le

domaine public, et, à ce qu’il paraissait, on l’achetait

beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l’État une

protection énergique, frappant de lourdes taxes les

chefs-d’œuvre du passé, afin de s’opposer à leur

diffusion à prix réduits, qu’ils taxaient aigrement de

concurrence déloyale pour la marchandise des artistes

d’à présent.

Ils s’interrompirent les uns et les autres pour écouter

les chiffres des recettes qu’avaient faites telle et telle

pièce dans la soirée d’hier. Tous s’extasièrent sur la

chance d’un vétéran de l’art dramatique, célèbre dans

les deux mondes – qu’ils méprisaient, mais qu’ils

enviaient encore plus. – Des rentes des auteurs ils

passèrent à celles des critiques. Ils s’entretinrent de

celles que touchait – (pure calomnie sans doute ?) – un

de leurs confrères connu, pour chaque première

représentation d’un théâtre des boulevards, afin d’en

dire du bien. C’était un honnête homme : une fois le

marché conclu, il le tenait loyalement ; mais son grand

art était – (à ce qu’ils prétendaient) – de faire de la

pièce des éloges qui la fissent tomber le plus

promptement possible, afin qu’il y eût des premières

souvent. Le conte – (le compte) – fit rire, mais n’étonna

point.

Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots ;

ils parlaient de « poésie », d’« art pour l’art ». Dans ce

bruit de gros sous, cela sonnait : « l’art pour l’argent » ;

et ces mœurs de maquignons, nouvellement introduites

dans la littérature française, scandalisaient Christophe.

Comme il ne comprenait rien aux questions d’argent, il

avait renoncé à suivre la discussion, quand ils finirent

par parler de littérature – ou, plutôt de littérateurs –

Christophe dressa l’oreille, en entendant le nom de

Victor Hugo.

Il s’agissait de savoir s’il avait été cocu. Ils

discutèrent longuement sur les amours de Sainte-Beuve

et de madame Hugo. Après quoi, ils parlèrent des

amants de George Sand et de leurs mérites respectifs.

C’était la grande occupation de la critique littéraire

d’alors : après avoir tout exploré dans la maison des

grands hommes, visité les placards, retourné les tiroirs,

et vidé les armoires, elle fouillait l’alcôve. La pose de

M. de Lauzun, à plat ventre sous le lit du roi et de la

Montespan, était de celles qu’elle affectionnait, dans

son culte pour l’histoire et pour la vérité : (ils avaient

tous, en ce temps, le culte de la vérité). – Les convives

de Christophe montrèrent qu’ils en étaient possédés :

rien ne les lassait dans cette recherche du vrai. Ils

l’étendaient à l’art d’aujourd’hui, comme à l’art du

passé ; et ils analysèrent la vie privée de certains des

plus notoires contemporains, avec la même passion

d’exactitude. C’était une chose curieuse qu’ils

connussent les moindres détails de scènes, qui

d’habitude se passent de tout témoin. C’était à croire

que les intéressés avaient été les premiers à fournir le

public des renseignements exacts, par dévouement pour

la vérité.

Christophe, de plus en plus gêné, essayait de causer

d’autre chose avec ses voisins. Mais aucun ne

s’occupait de lui. Ils avaient bien commencé par lui

poser quelques vagues questions sur l’Allemagne –

questions qui lui avaient révélé, à son grand

étonnement, l’ignorance absolue, où étaient ces gens

distingués et qui semblaient instruits, des choses les

plus élémentaires de leur métier – littérature et art – en

dehors de Paris ; tout au plus s’ils avaient entendu

parler de quelques grands noms : Hauptmann,

Sudermann, Liebermann, Strauss (David, Johann, ou

Richard ?) parmi lesquels ils s’aventuraient

prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse

confusion. Au reste, s’ils avaient questionné

Christophe, c’était par politesse, non par curiosité : ils

n’en avaient aucune ; à peine s’ils prirent garde à ce

qu’il répondait ; ils se hâtèrent de revenir aux questions

parisiennes qui délectaient le reste de la table.

Christophe timidement tenta de parler de musique.

Aucun de ces littérateurs n’était musicien. Au fond ils

regardaient la musique comme un art inférieur. Mais

son succès croissant, depuis quelques années, leur

causait un secret dépit ; et, puisqu’elle était à la mode,

ils feignaient de s’y intéresser. Ils faisaient grand bruit

surtout d’un récent opéra, dont ils n’étaient pas loin de

faire dater la musique, ou tout au moins l’ère nouvelle

de la musique. Leur ignorance et leur snobisme

s’accommodaient de cette idée, qui les dispensait de

connaître le reste. L’auteur de cet opéra, un Parisien,

dont Christophe entendait le nom pour la première fois,

avait, disaient certains, fait table rase de tout ce qui était

avant lui, renouvelé de toutes pièces, re-créé la

musique. Christophe sursauta. Il ne demandait pas

mieux que de croire au génie. Mais un génie de cette

trempe, qui d’un coup anéantissait le passé !... Nom de

nom ! C’était un gaillard ; comment diable avait-il pu

faire ? – Il demanda des explications. Les autres, qui

eussent été bien embarrassés pour lui en donner, et que

Christophe assommait, l’adressèrent au musicien de la

bande, le grand critique musical Théophile Goujart, qui

lui parla aussitôt de septièmes et de neuvièmes.

Christophe le suivit sur ce terrain. Goujart savait la

musique à peu près comme Sganarelle savait le latin...

« ... Vous n’entendez point le latin ?

– Non.

– (Avec enthousiasme) Cabricias, arci thuram,

catalamus, singulariter... bonus, bona, bonum... »

Se trouvant en présence d’un homme qui « entendait

le latin », il se replia prudemment dans le maquis de

l’esthétique. De ce refuge inexpugnable, il se mit à

fusiller Beethoven, Wagner, et l’art classique, qui

n’étaient pas en cause : (mais, en France, on ne peut

louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux

qui ne sont pas comme lui). Il proclamait l’avènement

d’un art nouveau, foulant aux pieds les conventions du

passé. Il parlait d’une langue musicale, qui venait d’être

découverte par le Christophe Colomb de la musique

parisienne, et qui supprimait totalement la langue des

classiques, en faisant une langue morte.

Christophe, tout en réservant son opinion sur le

génie novateur, dont il attendait d’avoir vu les œuvres,

se sentait en défiance contre ce Baal musical, à qui l’on

sacrifiait la musique tout entière. Il était scandalisé

d’entendre parler ainsi des maîtres ; et il ne se rappelait

pas que naguère, en Allemagne, il en avait dit bien

d’autres. Lui qui se croyait là-bas un révolutionnaire en

art, lui qui scandalisait par sa hardiesse de jugement et

sa verte franchise – dès les premiers mots en France, il

se sentait devenu conservateur. Il voulut discuter, et il

eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien

élevé, qui avance des arguments et ne les démontre pas,

mais en homme du métier, qui va chercher des faits

précis, et qui vous en assomme. Il ne craignit pas

d’entrer dans des explications techniques ; et sa voix, en

discutant, montait à des intonations, bien faites pour

blesser les oreilles d’une société d’élite, où ses

arguments et la chaleur qu’il mettait à les soutenir

paraissaient également ridicules. Le critique se hâta de

mettre fin par un mot dit d’esprit à une discussion

fastidieuse, où Christophe venait de s’apercevoir avec

stupéfaction que son interlocuteur ne savait rien de ce

dont il parlait. L’opinion était faite désormais sur

l’Allemand pédantesque et suranné ; et, sans qu’on la

connût, sa musique fut jugée détestable. Mais

l’attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux

railleurs, prompts à saisir les ridicules, avait été

ramenée vers ce personnage bizarre, qui agitait avec des

mouvements gauches et violents des bras maigres aux

mains énormes, et qui dardait des regards furibonds, en

criant d’une voix suraiguë. Sylvain Kohn entreprit d’en

donner la comédie à ses amis.

La conversation s’était définitivement écartée de la

littérature pour s’attacher aux femmes. À vrai dire,

c’étaient les deux faces d’un même sujet : car dans leur

littérature il n’était guère question que de femmes, et

dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient

frottées de choses ou de gens de lettres.

On parlait d’une honneste dame, connue dans le

monde parisien, qui venait de faire épouser son amant à

sa fille, pour mieux se le réserver. Christophe s’agitait

sur sa chaise et faisait une grimace de dégoût. Kohn

s’en aperçut ; et, poussant du coude son voisin, il fit

remarquer que le sujet semblait passionner l’Allemand,

qui sans doute brûlait d’envie de connaître la dame.

Christophe rougit, balbutia, puis finit par dire avec

colère que de telles femmes il fallait les fouetter. Un

éclat de rire homérique accueillit sa proposition ; et

Sylvain Kohn, d’un ton flûté, protesta qu’on ne devait

pas toucher une femme, même avec une fleur... etc...

etc... (Il était à Paris, le chevalier de l’Amour) –

Christophe répondit qu’une femme de cette espèce

n’était ni plus ni moins qu’une chienne, et qu’avec les

chiens vicieux il n’y avait qu’un remède : le fouet. On

se récria bruyamment. Christophe dit que leur

galanterie était de l’hypocrisie, que c’étaient toujours

ceux qui respectaient le moins les femmes, qui parlaient

le plus de les respecter ; et il s’indigna contre leurs

récits scandaleux. On lui opposa qu’il n’y avait là aucun

scandale, rien que de naturel ; et tous furent d’accord

pour reconnaître en l’héroïne de l’histoire non

seulement une femme charmante, mais la Femme, par

excellence. L’Allemand s’exclama. Sylvain Kohn lui

demanda sournoisement comment était donc la Femme,

telle qu’il l’imaginait. Christophe sentit qu’on lui

tendait un panneau ; mais il y donna en plein, emporté

par sa violence et par sa conviction. Il se mit à

expliquer à ces Parisiens gouailleurs ses idées sur

l’amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les cherchait

pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des

expressions invraisemblables, disant des énormités qui

faisaient la joie de l’auditoire, et ne se troublant pas,

avec un sérieux admirable, une insouciance touchante

du ridicule : car il ne pouvait pas ne pas voir qu’ils se

moquaient de lui effrontément. À la fin, il s’empêtra

dans une phrase, n’en put sortir, donna un coup de

poing sur la table, et se tut.

On essaya de le relancer dans la discussion ; mais il

fronça les sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur

la table, honteux et irrité. Il ne desserra plus les dents

jusqu’à la fin du dîner ; si ce n’est pour manger et pour

boire. Il buvait énormément, au contraire de ces

Français, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin

l’y encourageait malignement, et remplissait son verre,

qu’il vidait sans y penser. Mais, quoiqu’il ne fût pas

habitué à ces excès de table, surtout après les semaines

de privations qu’il venait de passer, il tint bon et ne

donna pas le spectacle ridicule que les autres espéraient.

Il restait absorbé ; on ne faisait plus attention à lui : on

pensait qu’il était assoupi par le vin. En outre de la

fatigue qu’il avait à suivre une conversation française, il

était las de n’entendre parler que de littérature – acteurs,

auteurs, éditeurs, bavardages de coulisses ou d’alcôves

littéraires : à cela se réduisait le monde ! Au milieu de

ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne

parvenait à fixer en lui ni une physionomie, ni une

pensée. Ses yeux de myope, vagues et absorbés,

faisaient le tour de la table lentement, se posant sur les

gens et ne semblant pas les voir. Il les voyait pourtant

mieux que quiconque ; mais il n’en avait pas

conscience. Son regard n’était point comme celui de ces

Parisiens et de ces juifs, qui happe à coups de bec des

lambeaux d’objets, menus, menus, menus, et les dépèce

en un instant. Il s’imprégnait longuement, en silence,

des êtres, comme une éponge ; et il les emportait. Il lui

semblait n’avoir rien vu, et ne se souvenir de rien.

Longtemps après – des heures, souvent des jours –

lorsqu’il était seul et regardait en lui, il s’apercevait

qu’il avait tout raflé.

Pour l’instant, il n’avait l’air que d’un lourdaud

d’Allemand, qui s’empiffrait de mangeaille, attentif

seulement à ne pas perdre une goulée. Et il ne

distinguait rien, sinon qu’en écoutant les convives

s’interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une

insistance d’ivrogne, pourquoi tant de ces Français

avaient des noms étrangers : flamands, allemands, juifs,

levantins, anglo ou hispano-américains...

Il ne s’aperçut pas que l’on se levait de table. Il

restait seul assis ; et il rêvait des collines rhénanes, des

grands bois, des champs labourés, des prairies au bord

de l’eau, de la vieille maman. Quelques convives

causaient encore, debout, à l’autre bout de la salle. La

plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à

son tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son

manteau et son chapeau accrochés à l’entrée. Après les

avoir mis, il partait sans dire bonsoir, quand, par

l’entrebâillement d’une porte, il aperçut dans un cabinet

voisin un objet qui le fascina : un piano. Il y avait

plusieurs semaines qu’il n’avait touché à un instrument

de musique. Il entra, caressa amoureusement les

touches, s’assit, et, son chapeau sur la tête, son manteau

sur le dos, il commença de jouer. Il avait parfaitement

oublié où il était. Il ne remarqua point que deux

personnes se glissaient dans la pièce pour l’entendre.

L’une était Sylvain Kohn, passionné de musique – Dieu

sait pourquoi ! car il n’y comprenait rien, et il aimait

autant la mauvaise que la bonne. L’autre était le critique

musical, Théophile Goujart. Celui-là – (c’était plus

simple) – ne comprenait ni n’aimait la musique ; mais

cela ne le gênait point pour en parler. Au contraire : il

n’y a pas d’esprits plus libres que ceux qui ne savent

point ce dont ils parlent : car il leur est indifférent d’en

dire une chose plutôt qu’une autre.

Théophile Goujart était un gros homme, râblé et

musclé, la barbe noire, de lourds accroche-cœur sur le

front, un front qui se fronçait de grosses rides

inexpressives, une figure mal équarrie, comme

grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les

jambes courtes, une grasse poitrine : une sorte de

marchand de bois, ou de portefaix auvergnat. Il avait

des manières vulgaires et le verbe arrogant. Il était entré

dans la musique par la politique, qui, dans ce temps-là,

en France, était le seul moyen d’arriver. Il s’était

attaché à la fortune d’un ministre de sa province, dont il

s’était découvert vaguement parent ou allié – quelque

fils « du bâtard de son apothicaire ». – Les ministres ne

sont pas éternels. Quand le sien avait paru près de

sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau,

après en avoir emporté tout ce qu’il pouvait prendre,

notamment des décorations : car il aimait la gloire. Las

de la politique, où depuis quelque temps il commençait

à recevoir, pour le compte de son patron, et même pour

le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à

l’abri des orages, une situation de tout repos, où il

pourrait ennuyer les autres, sans être ennuyé lui-même.

La critique était tout indiquée. Justement, une place de

critique musical était vacante dans un des grands

journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur

de talent, avait été congédié, parce qu’il s’obstinait à

dire ce qu’il pensait des œuvres et des auteurs. Goujart

ne s’était jamais occupé de musique, et il ne savait

rien : on le choisit sans hésiter. On en avait assez des

gens compétents ; au moins, avec Goujart, on n’avait

rien à craindre ; il n’attachait pas une importance

ridicule à ses opinions ; toujours aux ordres de la

direction, et prêt à en faire passer les éreintements et les

réclames. Qu’il ne fût pas musicien, c’était une

considération secondaire. La musique, chacun en sait

assez en France. Goujart avait vite acquis la science

indispensable. Le moyen était simple : il s’agissait, aux

concerts, de prendre pour voisin quelque bon musicien,

si possible un compositeur, et de lui faire dire ce qu’il

pensait des œuvres qu’on jouait. Au bout de quelques

mois de cet apprentissage, on connaissait le métier :

l’oison pouvait voler. À la vérité, ce n’était pas comme

un aigle ; et Dieu sait les sottises que Goujart déposait

dans sa feuille, avec autorité ! Il écoutait et lisait à tort

et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle, et

faisait arrogamment la leçon aux autres ; il écrivait dans

un style prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de

pédantismes agressifs ; il avait une mentalité de pion de

collège. Parfois, de loin en loin, il s’était attiré de

cruelles ripostes : dans ces cas-là, il faisait le mort, et se

gardait bien de répondre. Il était à la fois un gros finaud

et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les

circonstances. Il faisait des courbettes aux chers

maîtres, pourvus d’une situation ou d’une gloire

officielle : (c’était le seul moyen qu’il eût d’évaluer

sûrement le mérite musical.) Il traitait dédaigneusement

les autres, et exploitait les faméliques. – Ce n’était pas

une bête.

Malgré l’autorité acquise et sa réputation, dans son

for intérieur il savait qu’il ne savait rien en musique et

il avait conscience que Christophe s’y connaissait très

bien. Il se serait gardé de le dire ; mais cela lui en

imposait. – Et maintenant, il écoutait Christophe, qui

jouait ; et il s’évertuait à comprendre, l’air absorbé,

profond, ne pensant à rien ; il ne voyait goutte dans ce

brouillard de notes, et il hochait la tête en connaisseur,

mesurant ses signes d’approbation sur les clignements

d’yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand-peine à rester

tranquille.

Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu

à peu des fumées du vin et de la musique, se rendit

compte vaguement de la pantomime qui avait lieu

derrière son dos ; et, se tournant, il vit les deux

amateurs. Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui

secouèrent les mains avec énergie – Sylvain Kohn

glapissant qu’il avait joué comme un dieu, Goujart

affirmant d’un air doctoral qu’il avait la main gauche de

Rubinstein et la main droite de Paderewski – (à moins

que ce ne fût le contraire). – Ils s’accordaient tous deux

à déclarer qu’un tel talent ne devrait pas rester sous le

boisseau, et ils s’engagèrent à le mettre en valeur. Pour

commencer, tous deux comptaient bien en tirer pour

eux-mêmes tout l’honneur et le profit possibles.





*





Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à

venir chez lui, mettant aimablement à sa disposition

l’excellent piano qu’il avait, et dont il ne faisait rien.

Christophe, qui mourait de musique rentrée, accepta,

sans se faire prier, et il usa de l’invitation.

Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était

tout au bonheur de jouer ; et Sylvain Kohn mettait une

certaine discrétion à l’en laisser jouir en paix. Lui-

même en jouissait sincèrement. Par un de ces

phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet

homme qui n’était pas musicien, qui n’était pas artiste,

qui avait le cœur le plus sec, le plus dénué de toute

poésie, de toute bonté profonde, était pris sensuellement

par ces musiques, qu’il ne comprenait pas, mais d’où se

dégageait pour lui une force de volupté.

Malheureusement, il ne pouvait pas se taire. Il fallait

qu’il parlât, tout haut, pendant que Christophe jouait. Il

soulignait la musique d’exclamations emphatiques,

comme un snob au concert, ou bien il faisait des

réflexions saugrenues. Alors, Christophe tapait le piano,

et déclarait qu’il ne pouvait pas continuer ainsi. Kohn

s’évertuait à se taire ; mais c’était plus fort que lui : il se

remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter, tapoter,

fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau

était fini, il eût crevé s’il n’avait fait part à Christophe

de ses ineptes réflexions.

Il était un curieux mélange de sentimentalité

germanique, de blague parisienne, et de fatuité qui lui

appartenait en propre. Tantôt c’étaient des jugements

apprêtés et précieux, tantôt des comparaisons

extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités,

des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven,

il y voyait des polissonneries, une sensualité lubrique. Il

trouvait un élégant badinage dans de sombres pensées.

Le quatuor en ut dièse mineur lui semblait aimablement

crâne. Le sublime adagio de la Neuvième Symphonie lui

rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent la

Symphonie en ut mineur, il criait : « N’entrez pas ! Il y

a quelqu’un ! » Il admirait la bataille de Heldenlelben,

parce qu’il prétendait y reconnaître le ronflement d’une

automobile. Et partout, des images pour expliquer les

morceaux, et des images puériles, incongrues. On se

demandait comment il pouvait aimer la musique.

Cependant, il l’aimait ; à certaines de ces pages, qu’il

comprenait de la façon la plus cocasse, les larmes lui

venaient aux yeux. Mais, après avoir été ému par une

scène de Wagner, il tapotait sur le piano un galop

d’Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert,

après l’Ode à la joie. Alors Christophe bondissait et il

hurlait de colère. – Mais le pire n’était pas quand

Sylvain Kohn était absurde ; c’était quand il voulait dire

des choses profondes et délicates, quand il voulait poser

aux yeux de Christophe, quand c’était Hamilton, et non

Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là,

Christophe dardait sur lui un regard chargé de haine, et

il l’écrasait sous des paroles froidement injurieuses qui

blessaient l’amour-propre de Hamilton : les séances de

piano se terminaient fréquemment par des brouilles.

Mais le lendemain, Kohn avait oublié ; et Christophe

qui avait remord de sa violence, s’obligeait à revenir.

Tout cela n’eût été rien, si Kohn avait pu se retenir

d’inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait

besoin de faire montre de son musicien. – La première

fois que Christophe trouva chez Kohn trois ou quatre

petits juifs et la maîtresse de Kohn, une grande fille

enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des

calembours ineptes et parlait de ce qu’elle avait mangé,

mais qui se croyait musicienne, parce qu’elle étalait ses

cuisses, chaque soir, dans une Revue des Variétés –

Christophe fit grise mine. La deuxième fois il déclara

tout net à Sylvain Kohn qu’il ne jouerait plus chez lui.

Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu’il n’inviterait

plus personne. Mais il continua en cachette, installant

ses invités dans une pièce voisine. Naturellement,

Christophe finit par s’en apercevoir ; il s’en alla,

furieux, et cette fois, ne revint plus.

Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait

dans des familles cosmopolites et lui trouvait des

leçons.





*





De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours

après, chercher Christophe dans son taudis. Il ne se

montra pas offusqué de le trouver si mal logé. Au

contraire : il fut charmant. Il lui dit :

« J’ai pensé que cela vous ferait plaisir d’entendre

un peu de musique ; et comme j’ai mes entrées partout,

je suis venu vous prendre. »

Christophe fut ravi. Il trouva l’attention délicate et

remercia avec effusion. Goujart était tout différent de ce

qu’il l’avait vu le premier soir. Seul à seul avec lui, il

était sans morgue, bon enfant, timide, cherchant à

s’instruire. Ce n’était que lorsqu’il se trouvait avec

d’autres qu’il reprenait instantanément son air supérieur

et son ton cassant. D’ailleurs, son désir de s’instruire

avait toujours un caractère pratique. Il n’était pas

curieux de ce qui n’était pas d’actualité. Pour le

moment, il voulait savoir ce que Christophe pensait

d’une partition qu’il avait reçue, et dont il eût été bien

embarrassé pour rendre compte : car il lisait à peine ses

notes.

Ils allèrent ensemble à un concert symphonique.

L’entrée en était commune avec un music-hall. Par un

boyau sinueux, on accédait à une salle sans

dégagements : l’atmosphère était étouffante ; les sièges,

trop étroits, entassés ; une partie du public se tenait

debout, bloquant toutes les issues : l’inconfortable

français. Un homme, qui semblait rongé d’un incurable

ennui, dirigeait au galop une symphonie de Beethoven,

comme s’il avait hâte que ce fût fini. Les flons-flons

d’une danse du ventre venaient, du café-concert voisin,

se mêler à la marche funèbre de l’Héroïque. Le public

arrivait toujours, s’installait, se lorgnait. Quand il eut

fini d’arriver, il commença de partir. Christophe tendait

les forces de son cerveau pour suivre le fil de l’œuvre, à

travers cette foire ; et, au prix d’efforts énergiques, il

parvenait à y avoir du plaisir – (car l’orchestre était

habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de

musique symphonique) – quand Goujart le prit par le

bras, et lui dit, au milieu du concert :

« Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre

concert. »

Christophe fronça le sourcil ; mais il ne répliqua

point, et il suivit son guide. Ils traversèrent la moitié de

Paris. Ils arrivèrent dans une autre salle, qui sentait

l’écurie, et où, à d’autres heures, on jouait des féeries et

des pièces populaires : (la musique, à Paris, est comme

ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer

un logement : lorsque l’un sort du lit, l’autre entre dans

les draps chauds.) – Point d’air, naturellement : depuis

le roi Louis XIV, les Français le jugent malsain ; et

l’hygiène des théâtres, comme autrefois celle de

Versailles, est qu’on n’y respire point. Un noble

vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un

acte de Wagner : la malheureuse bête – l’acte –

ressemblait à ces lions de ménagerie, ahuris d’affronter

les feux de la rampe, et qu’il faut cravacher pour les

faire ressouvenir qu’ils sont pourtant des lions. De

grosses pharisiennes et de petites bécasses assistaient à

cette exhibition, le sourire sur les lèvres. Après que le

lion eut fait le beau, que le dompteur eut salué, et qu’ils

eurent été récompensés tous deux par le tapage du

public, Goujart eut la prétention d’emmener encore

Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois,

Christophe fixa ses mains aux bras de son fauteuil, et il

déclara qu’il ne bougerait plus : il en avait assez de

courir d’un concert à l’autre, attrapant au passage, ici

des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En

vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique

musicale à Paris était un métier, où il était plus essentiel

de voir que d’écouter. Christophe protesta que la

musique n’était pas faite pour être entendue en fiacre, et

qu’elle voulait du recueillement. Ce mélange de

concerts lui tournait le cœur : un seul lui suffisait à la

fois.

Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il

croyait, comme la plupart des Allemands, que la

musique tenait en France peu de place ; et il s’attendait

à ce qu’on la lui servît par petites rations, mais très

soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze

concerts en sept jours. Il y en avait pour tous les soirs

de la semaine, et souvent deux ou trois par soir, à la

même heure, dans des quartiers différents. Pour le

dimanche, il y en avait quatre, à la même heure,

toujours. Christophe admirait cet appétit de musique. Il

n’était pas moins frappé de l’abondance des

programmes. Il pensait jusque-là que ses compatriotes

avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui

avaient plus d’une fois répugné en Allemagne. Il

constata que les Parisiens leur eussent rendu des points

à table. On leur faisait bonne mesure : deux

symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un

acte de drame lyrique. Et de toute provenance :

allemand, russe, scandinave, français – bière,

champagne, orgeat et vin – ils avalaient tout, sans

broncher. Christophe s’émerveillait que les oiselles de

Paris eussent un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait

guère ! Le tonneau des Danaïdes... Il ne restait rien au

fond.

Christophe ne tarda pas à remarquer que cette

quantité de musique se réduisait en somme à fort peu de

chose. Il trouvait à tous les concerts les mêmes figures

et les mêmes morceaux. Ces programmes copieux ne

sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant

Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans

l’intervalle, que de lacunes ! Il semblait que la musique

se réduisît à cinq ou six noms célèbres en Allemagne, à

trois ou quatre en France, et, depuis l’alliance franco-

russe, à une demi-douzaine de morceaux moscovites. –

Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens.

Rien des colosses Allemands du XVIIe et du XVIIIe

siècles. Rien de la musique allemande contemporaine, à

l’exception du seul Richard Strauss, qui, plus avisé que

les autres, venait lui-même chaque année imposer ses

œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la

musique belge. Rien de la musique tchèque. Mais le

plus étonnant : presque rien de la musique française

contemporaine. – Cependant tout le monde en parlait,

en termes mystérieux, comme d’une chose qui

révolutionnait le monde. Christophe était à l’affût des

occasions d’en entendre ; il avait une large curiosité,

sans parti pris : il brûlait du désir de connaître du

nouveau, d’admirer des œuvres de génie. Mais malgré

tous ses efforts, il ne parvenait pas à en entendre : car il

ne comptait pas trois ou quatre petits morceaux, assez

finement écrits, mais froids et sagement compliqués,

auxquels, il n’avait pas prêté grande attention.





*





En attendant de se faire une opinion par lui-même,

Christophe chercha à se renseigner auprès de la critique

musicale.

Ce n’était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi

Pétaud. Non seulement les différentes feuilles

musicales se contredisaient l’une l’autre à cœur-joie ;

mais chacune d’elles se contredisait elle-même, d’un

article à l’autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête,

si l’on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne

lisait que ses propres articles, et le public n’en lisait

aucun. Mais Christophe, qui voulait se faire une idée

exacte des musiciens français, s’acharnait à ne rien

passer ; et il admirait le calme guilleret de ce peuple,

qui se mouvait dans la contradiction, comme un poisson

dans l’eau.

Au milieu de ces divergences d’opinions, une chose

le frappa : l’air doctoral des critiques. Qui donc avait

prétendu que les Français étaient d’aimables

fantaisistes, qui ne croyaient à rien ? Ceux que voyait

Christophe était enharnachés de plus de science

musicale – même quand ils ne savaient rien – que toute

la critique d’outre-Rhin.

En ce temps-là, les critiques musicaux français

s’étaient décidés à apprendre la musique. Il y en avait

même quelques-uns qui la savaient : c’étaient des

originaux ; ils s’étaient donné la peine de réfléchir sur

leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là,

naturellement, n’étaient pas très connus : ils restaient

cantonnés dans leurs petites revues ; à une ou deux

exceptions près, les journaux n’étaient pas pour eux.

Braves gens, intelligents, intéressants, que leur

isolement inclinait parfois au paradoxe, et l’habitude de

causer tout seuls, à l’intolérance de jugement et au

bavardage. Les autres avaient appris hâtivement les

rudiments de l’harmonie ; et ils restaient ébahis devant

leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain,

lorsqu’il vient d’apprendre les règles de la grammaire,

ils étaient dans l’émerveillement :

« D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah ! que cela est

beau !... Ah ! la belle chose que de savoir quelque

chose... »

Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet,

d’harmoniques et de sons résultants, d’enchaînement de

neuvièmes et de successions de tierces majeures. Quand

ils avaient nommé les suites d’harmonie qui se

déroulaient dans une page, ils s’épongeaient le front

avec fierté : ils croyaient avoir expliqué le morceau ; ils

croyaient presque l’avoir écrit. À vrai dire, ils n’avaient

fait que le répéter, en termes d’école, comme un

collégien, qui fait l’analyse grammaticale d’une page de

Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de

concevoir la musique comme une langue naturelle de

l’âme que, lorsqu’ils n’en faisaient pas une succursale

de la peinture, ils la logeaient dans les faubourgs de la

science, et ils la réduisaient à des problèmes de

construction harmonique. Des gens aussi savants

devaient naturellement en remontrer aux musiciens

passés. Ils trouvaient des fautes dans Beethoven,

donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour

Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien

n’existait pour eux, à cette heure de la mode, que Jean-

Sébastien Bach et Claude Debussy. Encore le premier,

dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières

années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et,

pour tout dire, un peu coco. Les gens très distingués

prônaient mystérieusement Rameau, et Couperin dit le

Grand.

Entre ces savants hommes, des luttes épiques

s’élevaient. Ils étaient tous musiciens ; mais comme ils

ne l’étaient pas tous de la même manière, ils

prétendaient, chacun, que sa manière seule était la

bonne, et ils criaient : raca ! sur celles de leurs

confrères. Ils se traitaient mutuellement de faux

littérateurs et de faux savants ; ils se lançaient à la tête

les mots d’idéalisme et de matérialisme, de symbolisme

et de vérisme, de subjectivisme et d’objectivisme.

Christophe se disait que ce n’était pas la peine d’être

venu d’Allemagne, pour trouver à Paris des querelles

d’Allemands. Au lieu de savoir gré à la bonne musique

de leur offrir à tous tant de façons diverses d’en jouir,

ils ne toléraient pas d’autre façon que la leur ; et un

nouveau Lutrin, une guerre acharnée, divisait en ce

moment les musiciens en deux armées : celle du

contrepoint et celle de l’harmonie. Comme les Gros-

boutiens et les Petits-boutiens, les uns soutenaient

âprement que la musique devait se lire horizontalement,

et les autres qu’elle devait se lire verticalement. Ceux-ci

ne voulaient entendre parler que d’accords savoureux,

d’enchaînements fondants, d’harmonies succulentes :

ils parlaient de musique, comme d’une boutique de

pâtisserie. Ceux-là n’admettaient point qu’on s’occupât

de l’oreille, cette guenille : la musique était pour eux un

discours, une Assemblée parlementaire, où les orateurs

parlaient tous à la fois, sans s’occuper de leurs voisins,

jusqu’à ce qu’ils eussent fini ; tant pis si on ne les

entendait pas ! On pourrait lire leurs discours, le

lendemain, au Journal officiel : la musique était faite

pour être lue, et non pour être entendue. Quand

Christophe ouït parler, pour la première fois, de cette

querelle entre les Horizontalistes et les Verticalistes, il

pensa qu’ils étaient tous fous. Sommé de prendre parti

entre l’armée de la Succession et l’armée de la

Superposition, il leur répondit par sa devise habituelle,

qui n’était pas tout à fait celle de Sosie :

« Messieurs, ennemi de tout le monde ! »

Et comme ils insistaient, demandant :

« De l’harmonie et du contrepoint, qu’est-ce qui

importe le plus en musique ? »

Il répondit :

« La musique. Montrez-moi donc la vôtre ! »

Sur leur musique, ils étaient tous d’accord. Ces

batailleurs intrépides, qui se gourmaient à qui mieux

mieux, quand ils ne gourmaient point quelque vieux

mort illustre, dont la célébrité avait trop duré, se

trouvaient réconciliés en une passion commune :

l’ardeur de leur patriotisme musical. La France était

pour eux le grand peuple musical. Ils proclamaient sur

tous les tons la déchéance de l’Allemagne. Christophe

n’en était pas blessé. Il l’avait tellement décrétée lui-

même qu’il ne pouvait de bonne foi contredire à ce

jugement. Mais la suprématie de la musique française

l’étonnait un peu : à vrai dire, il en voyait peu de traces

dans le passé. Les musiciens français affirmaient

cependant que leur art avait été admirable, en des temps

très anciens. Pour mieux glorifier la musique française,

ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires

françaises du siècle dernier, à part celle d’un seul maître

très bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite,

on en était plus à l’aise pour admirer des maîtres

archaïques, qui tous étaient oubliés, et dont certains

étaient restés jusqu’à ce jour totalement inconnus. Au

rebours des écoles laïques de France, qui font dater le

monde de la Révolution française, les musiciens

regardaient celle-ci comme une chaîne de montagnes,

qu’il fallait gravir pour contempler, derrière, l’âge d’or

de la musique, l’Eldorado de l’art. Après une longue

éclipse, l’âge d’or allait renaître : la dure muraille

s’effondrait ; un magicien des sons faisait refleurir un

printemps merveilleux ; le vieux arbre de musique

revêtait un jeune plumage tendre ; dans le parterre

d’harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux riants à

l’aurore nouvelle ; on entendait bruire les sources

argentines, le chant frais des ruisseaux... C’était une

idylle.

Christophe était ravi. Mais quand il regardait les

affiches des théâtres parisiens, il y voyait toujours les

noms de Meyerbeer, de Gounod, de Massenet, voire de

Mascagni et de Leoncavallo, qu’il ne connaissait que

trop ; et il demandait à ses amis si cette musique

impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs

artificielles, cette boutique de parfumeur, étaient les

jardins d’Armide, qu’ils lui avaient promis. Ils se

récriaient, d’un air offensé : c’étaient à les en croire, les

derniers vestiges d’un âge moribond ; personne n’y

songeait plus. – À la vérité, Cavalleria Rusticana

trônait à l’Opéra-Comique, et Pagliacci à l’Opéra ;

Massenet et Gounod faisaient le maximum ; et la trinité

musicale : Mignon, Les Huguenots et Faust, avaient

gaillardement passé le cap de la millième

représentation. – Mais c’étaient là des accidents sans

importance ; il n’y avait qu’à ne pas les voir. Quand un

fait impertinent dérange une théorie, rien n’est plus

simple que de le nier. Les critiques français niaient ces

œuvres effrontées, ils niaient le public qui les

applaudissait ; et il n’aurait pas fallu les pousser

beaucoup pour leur faire nier le théâtre musical tout

entier. Le théâtre musical était pour eux un genre

littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous

littérateurs, ils se défendaient tous de l’être.) Toute

musique expressive, descriptive, suggestive, en un mot

toute musique qui voulait dire quelque chose, était

taxée d’impure. – Dans chaque Français, il y a un

Robespierre. Il faut toujours qu’il décapite quelqu’un

ou quelque chose, afin de le rendre pur. – Les grands

critiques français n’admettaient que la musique pure, et

laissaient l’autre à la canaille.

Christophe se sentait mortifié, en songeant combien

son goût était canaille. Ce qui le consolait un peu,

c’était de voir que tous ces musiciens qui méprisaient le

théâtre écrivaient pour le théâtre : il n’en était pas un

qui ne composât des opéras. – Mais c’était là sans doute

encore un accident sans importance. Il fallait les juger,

comme ils le voulaient être, d’après leur musique pure.

Christophe chercha leur musique pure.





*





Théophile Goujart le conduisit aux concerts d’une

Société qui se consacrait à l’art national. Là, les gloires

nouvelles étaient élaborées et couvées longuement.

C’était un grand cénacle, une petite église, à plusieurs

chapelles. Chaque chapelle avait son saint, chaque saint

avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de la

chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit

d’abord pas grande différence. Comme c’était naturel,

avec ses habitudes d’un art tout autre, il ne comprenait

rien à cette musique nouvelle, et comprenait d’autant

moins qu’il croyait la comprendre.

Tout lui semblait baigné dans un demi-jour

perpétuel. On eût dit une grisaille, où les lignes

s’estompaient, s’enfonçaient, émergeaient par

moments, s’effaçaient de nouveau. Parmi ces lignes, il

y avait des dessins raides, rêches et secs, tracés comme

à l’équerre, qui se repliaient avec des angles pointus,

comme le coude d’une femme maigre. Il y en avait

d’onduleux, qui se tortillaient comme des fumées de

cigares. Mais tous étaient dans le gris. N’y avait-il donc

plus de soleil en France ? Christophe, qui, depuis son

arrivée à Paris, n’avait eu que la pluie et le brouillard,

était porté à le croire ; mais c’est le rôle de l’artiste de

créer le soleil, lorsqu’il n’y en a pas. Ceux-ci allumaient

bien leur petite lanterne ; seulement, elle était comme

celle des vers luisants : elle ne réchauffait rien et

éclairait à peine. Les titres des œuvres changeaient : il

était parfois question de printemps, de midi, d’amour,

de joie de vivre, de course à travers les champs ; la

musique, elle, ne changeait point ; elle était

uniformément douce, pâle, engourdie, anémique,

étiolée. – C’était alors la mode en France, parmi les

délicats, de parler bas en musique. Et l’on avait raison :

car dès qu’on parlait haut, c’était pour crier : pas de

milieu. On n’avait le choix qu’entre un assoupissement

distingué et des déclamations de mélo.

Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le

gagner, regarda son programme ; et il fut surpris de voir

que ces petits brouillards qui passaient dans le ciel gris

avaient la prétention de représenter des sujets précis.

Car, en dépit des théories, cette musique pure était

presque toujours de la musique à programme, ou tout au

moins à sujets. Ils avaient beau médire de la littérature :

il leur fallait une béquille littéraire sur laquelle

s’appuyer. Étranges béquilles ! Christophe remarqua la

puérilité bizarre des sujets qu’ils s’astreignaient à

peindre. C’étaient des vergers, des potagers, des

poulaillers, des ménageries musicales, de vrais Jardins

des Plantes. Certains transposaient pour orchestre ou

pour piano les tableaux du Louvre, ou les fresques de

l’Opéra ; ils mettaient en musique Guyp, Baudry et Paul

Potter ; des notes explicatives aidaient à reconnaître, ici

la pomme de Pâris, là l’auberge hollandaise, ou la

croupe d’un cheval blanc. Cela semblait à Christophe

des jeux de vieux enfants, qui ne s’intéressaient qu’à

des images et qui, ne sachant pas dessiner,

barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait

par la tête, inscrivant naïvement au-dessous, en grosses

lettres, que c’était le portrait d’une maison ou d’un

arbre.

À côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec

leurs oreilles, il y avait aussi des philosophes : ils

traitaient en musique des problèmes métaphysiques ;

leurs symphonies étaient la lutte de principes abstraits,

l’exposé d’un symbole ou d’une religion. Les mêmes,

dans leurs opéras, abordaient l’étude des questions

juridiques et sociales de leur temps : la Déclaration des

Droits de la Femme et du Citoyen. On ne désespérait

pas de mettre sur le chantier la question du divorce, la

recherche de la paternité, et la séparation de l’Église et

de l’État. Ils se divisaient en deux camps : les

symbolistes laïques et les symbolistes cléricaux. Ils

faisaient chanter des chiffonniers philosophes, des

grisettes sociologues, des boulangers prophétiques, des

pêcheurs apostoliques. Goethe parlait déjà des artistes

de son époque, « qui reproduisaient les idées de Kant

dans les tableaux allégoriques ». Ceux du temps de

Christophe mettaient la sociologie en doubles croches.

Zola, Nietzsche, Maeterlink, Barrès, Jaurès, Mendès,

l’Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne,

où les auteurs d’opéras et de symphonies venaient

puiser leurs pensées. Nombre d’entre eux, grisés par

l’exemple de Wagner, s’étaient écriés : « Et moi aussi,

je suis poète ! » – et ils alignaient avec confiance sous

leurs lignes de musique des bouts-rimés, ou non rimés,

en style d’école primaire ou de feuilleton décadent.

Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans

de la musique pure. Mais ils aimaient mieux en parler

qu’en écrire. Il leur arrivait pourtant quelquefois d’en

écrire. C’était alors de la musique qui ne voulait rien

dire. Le malheur était qu’elle y réussissait souvent : elle

ne disait rien du tout – du moins à Christophe. – Il est

vrai qu’il n’en avait pas la clef.

Pour comprendre une musique étrangère, on doit se

donner la peine d’en apprendre la langue, et ne pas

croire qu’on la sait d’avance. Christophe le croyait

comme tout bon Allemand. Il était excusable. Beaucoup

de Français eux-mêmes ne la comprenaient pas mieux

que lui. Comme ces Allemands du temps du roi

Louis XIV, qui s’évertuaient à parler français et qui

avaient fini par oublier leur langue, les musiciens

français du XIXe siècle avaient si longtemps désappris

la leur que leur musique était devenue un idiome

étranger. Ce n’était que depuis peu qu’un mouvement

avait commencé pour parler français en France. Ils n’y

réussissaient pas tous : l’habitude était bien forte ; et à

part quelques-uns, leur français était belge, ou gardait

un fumet germanique. Il était donc naturel qu’un

Allemand s’y trompât et déclarât, avec son assurance

ordinaire, que c’était là du mauvais allemand, qui ne

signifiait rien, puisque lui, n’y comprenait rien.

Christophe ne s’en faisait pas faute. Les symphonies

françaises lui semblaient une dialectique abstraite, où

les thèmes musicaux s’opposaient ou se superposaient,

à la façon d’opérations arithmétiques : pour exprimer

leurs combinaisons, on aurait pu aussi bien les

remplacer par des chiffres, ou par des lettres de

l’alphabet. L’un bâtissait une œuvre sur

l’épanouissement progressif d’une formule sonore, qui,

n’apparaissant complète que dans la dernière page de la

dernière partie, restait à l’état de larve pendant les neuf

dixièmes de l’œuvre. L’autre échafaudait des variations

sur un thème, qui ne se montrait qu’à la fin, descendant

peu à peu du compliqué au simple. C’étaient des

joujoux très savants. Il fallait être à la fois très vieux et

très enfant pour pouvoir s’en amuser. Cela avait coûté

aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des

années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des

cheveux blancs à chercher de nouvelles combinaisons

d’accords – pour exprimer... ? Peu importe ! Des

expressions nouvelles. Comme l’organe crée le besoin,

dit-on, l’expression finit toujours par créer la pensée :

l’essentiel est qu’elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout

prix ! Ils avaient la frayeur maladive du « déjà dit ».

Les meilleurs en étaient paralysés. On sentait qu’ils

étaient toujours occupés à se surveiller peureusement, à

effacer ce qu’ils avaient écrit, à se demander : « Ah !

mon Dieu ! où est-ce que j’ai déjà lu cela ? »... Il y a

des musiciens – surtout en Allemagne – qui passent leur

temps à coller bout à bout les phrases des autres. Ceux

de France contrôlaient pour chacune de leurs phrases, si

elle ne se trouvait pas dans leurs listes de mélodies déjà

employées par d’autres, et à gratter, gratter, pour

changer la forme de son nez, jusqu’à ce qu’il ne

ressemblât plus à aucun nez connu, ni même à aucun

nez.

Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe : ils

avaient beau s’affubler d’un langage compliqué et

mimer des emportements surhumains, des convulsions

d’orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques,

des monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah

Bernhardt, qui partaient à côté du ton, et continuaient,

pendant des heures, à marcher, comme des mulets, à

demi-assoupis, sur le bord de la pente glissante –

Christophe retrouvait, sous le masque, de petites âmes

froides et fades, outrageusement parfumées, à la façon

de Gounod et de Massenet, mais avec moins de naturel.

Et il se redisait le mot injuste de Gluck, à propos des

Français :

« Laissez-les faire : ils retourneront toujours à leurs

ponts-neufs. »

Seulement ils s’appliquaient à les rendre très

savants. Ils prenaient des chansons populaires pour

thèmes de symphonies doctorales, comme des thèses de

Sorbonne. C’était le grand jeu du jour. Tous les chants

populaires et de tous les pays y passaient à tour de rôle.

Ils faisaient avec cela des Neuvième Symphonie et des

Quatuor de Franck, mais beaucoup plus difficiles. L’un

d’eux pensait-il une petite phrase bien claire ? Vite, il

se hâtait d’en introduire une seconde au milieu, qui ne

signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la

première. – Et l’on sentait que ces pauvres gens étaient

si calmes, si pondérés !...

Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d’orchestre

correct et hagard, se démenait, foudroyait, faisait des

gestes à la Michel-Ange, comme s’il s’agissait de

soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le

public, composé de mondains qui mourraient d’ennui,

mais qui pour rien au monde n’eussent renoncé à

l’honneur de payer chèrement un ennui glorieux, et de

petits apprentis, heureux de se prouver leur science

d’école, en démêlant au passage les ficelles du métier,

dépensait un enthousiasme frénétique, comme les

gestes du chef d’orchestre et les clameurs de la

musique...

« Tu parles !... » disait Christophe.

(Car il était devenu un Parisien accompli.)





Mais il est plus facile de pénétrer l’argot de Paris

que sa musique. Christophe jugeait, avec la passion

qu’il mettait à tout, et avec l’incapacité native des

Allemands à comprendre l’art français. Du moins, il

était de bonne foi et ne demandait qu’à reconnaître ses

erreurs, si on lui prouvait qu’il s’était trompé. Aussi, ne

se regardait-il point comme lié par son jugement, et il

laissait la porte grande ouverte aux impressions

nouvelles, qui pourraient le changer.

Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans

cette musique beaucoup de talent, un matériel

intéressant, de curieuses trouvailles de rythmes et

d’harmonies, un assortiment d’étoffes fines, moelleuses

et brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense

continuelle d’invention et d’esprit. Christophe s’en

amusait, et il en faisait son profit. Tous ces petits

maîtres avaient infiniment plus de liberté d’esprit que

les musiciens d’Allemagne ; ils quittaient bravement la

grande route, et se lançaient à travers bois. Ils

cherchaient à se perdre. Mais c’étaient de si sages petits

enfants qu’ils n’y parvenaient point. Les uns, au bout de

vingt pas, retombaient sur le grand chemin. Les autres

se lassaient tout de suite, s’arrêtaient n’importe où. Il y

en avait qui étaient presque arrivés à des sentiers

nouveaux ; mais, au lieu de poursuivre, ils s’asseyaient

à la lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur

manquait le plus, c’était la volonté, la force ; ils avaient

tous les dons – moins un : la vie puissante. Surtout, il

semblait que cette quantité d’efforts fussent utilisés

d’une façon confuse et se perdissent en route. Il était

rare que ces artistes sussent prendre nettement

conscience de leur nature et coordonner leurs forces

avec constance en vue d’un but donné. Effet ordinaire

de l’anarchie française : elle dépense des ressources

énormes de talent et de bonne volonté à s’annihiler par

ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque

sans exemple qu’un de leurs grands musiciens, un

Berlioz, un Saint-Saëns – pour ne pas nommer les plus

récents – ne se fût pas embourbé en soi-même, acharné

à se détruire, renié, faute d’énergie, faute de foi, faute

surtout de boussole intérieure.

Christophe, avec le dédain insolent des Allemands

d’alors, pensait :

« Les Français ne savent que se gaspiller en

inventions dont il ne font rien. Il leur faut toujours un

maître d’une autre race, un Gluck ou un Napoléon, qui

vienne tirer parti de leur Révolution. »

Et il souriait à l’idée d’un 18 Brumaire.





*





Cependant, au milieu de l’anarchie, un groupe

s’efforçait de restaurer l’ordre et la discipline dans

l’esprit des artistes. Pour commencer, il avait pris un

nom latin, évoquant le souvenir d’une institution

cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque quatorze

cents ans, au temps de la grande Invasion des Goths et

des Vandales. Christophe était un peu surpris que l’on

remontât si loin. Certes, il est bon de dominer son

temps. Mais on pouvait craindre qu’une tour de

quatorze siècles de haut ne fût un observatoire

incommode, d’où il fût plus aisé de suivre les

mouvements des étoiles que ceux des hommes

d’aujourd’hui. Christophe se rassura vite, en voyant que

les fils de saint Grégoire ne restaient que rarement sur

leur tour ; ils y montaient seulement, afin de sonner les

cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient à

l’église d’en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns

des offices, fut long à s’apercevoir qu’ils étaient du

culte catholique ; il était convaincu d’abord qu’ils

appartenaient au rite de quelque petite secte protestante.

Un public prosterné ; des disciples pieux, intolérants,

volontiers agressifs ; à leur tête, un homme très pur, très

froid, volontaire et un peu enfantin, maintenant

l’intégrité de la doctrine religieuse, morale et artistique,

expliquant en termes abstraits l’Évangile de la musique

au petit peuple des élus, et damnant avec tranquillité

l’Orgueil et l’Hérésie. Il leur attribuait toutes les fautes

de l’art et les vices de l’humanité : la Renaissance, la

Réforme, et le judaïsme actuel, qu’il mettait dans le

même sac. Les Juifs de la musique étaient brûlés en

effigie, après avoir été affublés de costumes infamants.

Le colossal Hændel recevait les étrivières. Seul, Jean-

Sébastien Bach obtenait d’être sauvé, par la grâce du

Seigneur, qui reconnaissait en lui « un protestant par

erreur ».

Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un

apostolat : on y sauvait les âmes et la musique. On

enseignait méthodiquement les règles du génie. De

laborieux élèves appliquaient ces recettes, avec

beaucoup de peine et une certitude absolue. On eût dit

qu’ils voulaient racheter par leurs pieuses fatigues la

légèreté coupable de leurs grands-pères : les Auber, les

Adam, et cet archidamné, cet âne diablotique, Berlioz,

le diable en personne, diabolus in musica. Avec une

louable ardeur et une piété sincère, on répandait le culte

des maîtres reconnus. En une dizaine d’années, l’œuvre

accomplie était considérable ; la musique française en

était transformée. Ce n’étaient pas seulement les

critiques français, c’étaient les musiciens eux-mêmes

qui avaient appris la musique. On voyait maintenant des

compositeurs et jusqu’à des virtuoses, qui connaissaient

l’œuvre de Bach ! – Surtout, on avait fait un grand

effort pour combattre l’esprit casanier des Français. Ces

gens-là se calfeutrent chez eux ; ils ont peine à sortir.

Aussi, leur musique manque d’air : musique de

chambre close, de chaise longue, musique qui ne

marche pas. Tout le contraire d’un Beethoven,

composant à travers les champs, dégringolant les

pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et

la pluie, et effrayant les troupeaux par ses gestes et par

ses cris ! Il n’y avait pas de danger que les musiciens de

Paris dérangeassent leurs voisins par le fracas de leur

inspiration, comme l’ours de Bonn. Ils mettaient, quand

ils composaient, une sourdine à leur pensée ; et des

tentures empêchaient les bruits du dehors d’arriver

jusqu’à eux.

La Schola avait tâché de renouveler l’air ; elle avait

ouvert les fenêtres sur le passé. Sur le passé seulement.

C’était les ouvrir sur la cour, et non pas sur la rue. Cela

ne servait pas à grand-chose. À peine la fenêtre ouverte,

ils repoussaient le battant, comme de vieilles dames qui

ont peur de s’enrhumer. Il entrait par là quelques

bouffées du Moyen Âge, de Bach, de Palestrina, de

chansons populaires. Mais qu’était-ce que cela ? La

chambre n’en continuait pas moins de sentir le

renfermé. Au fond, ils s’y trouvaient bien ; ils se

méfiaient des grands courants modernes. Et s’ils

connaissaient plus de choses que les autres, ils niaient

aussi plus de choses. La musique prenait dans ce milieu

un caractère doctrinal ; ce n’était pas un délassement :

les concerts devenaient des leçons d’histoire, ou des

exemples d’édification. On académisait les pensées

avancées. Le grand Bach, torrentueux, était reçu, assagi,

dans le giron de l’Église. Sa musique subissait dans le

cerveau scholastique une transformation analogue à

celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des

cerveaux d’Anglais. La doctrine qu’on prônait était un

éclectisme aristocratique, qui s’efforçait d’unir les

caractères distinctifs de trois ou quatre grandes époques

musicales, du VIe au XXe siècle. S’il avait été possible

de la réaliser, on eût obtenu en musique l’équivalent de

ces constructions hybrides, élevées par un vice-roi des

Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux

précieux, ramassés à tous les coins du globe. Mais le

bon sens français les sauvait des excès de cette barbarie

érudite ; ils se gardaient bien d’appliquer leurs

théories ; ils agissaient avec elles, comme Molière, avec

ses médecins : ils prenaient l’ordonnance, et ils ne la

suivaient pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le

reste du troupeau s’en tenait dans la pratique à des

exercices savants de contrepoint fort durs : on les

nommait sonates, quatuors et symphonies... – « Sonate,

que me veux-tu ? » – Elle ne voulait rien du tout,

qu’être une sonate. La pensée en était abstraite et

anonyme, appliquée et sans joie. C’était un art de

parfait notaire. Christophe, qui avait d’abord su gré aux

Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent

qu’il y avait beaucoup de petits Brahms en France.

Tous ces bons ouvriers, laborieux, consciencieux,

étaient pleins de vertus. Christophe sortit de leur

compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d’ennui.

C’était très bien, très bien...

Qu’il faisait beau, dehors !





*





Il y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens,

quelques indépendants, dégagés de toute école.

C’étaient les seuls qui intéressassent Christophe. Seuls,

ils peuvent donner la mesure de la vitalité d’un art.

Écoles et cénacles n’en expriment qu’une mode

superficielle ou des théories fabriquées. Mais les

indépendants, qui se retirent en eux-mêmes, ont plus de

chance d’y trouver la pensée véritable de leur temps et

de leur race. Il est vrai que, par là, ils sont pour un

étranger plus difficiles encore à comprendre que les

autres. Ce fut ce qui advint, quand Christophe entendit

pour la première fois cette œuvre fameuse, dont les

Français disaient mille extravagances, et que certains

proclamaient la plus grande révolution musicale

accomplie depuis dix siècles. – (Les siècles ne leur

coûtent guère ! ils sortent peu du leur...)

Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent

Christophe à l’Opéra-Comique, pour entendre Pelléas

et Mélisande. Ils étaient tout glorieux de lui montrer

cette œuvre : on eût dit qu’ils l’avaient faite. Ils

laissaient entendre à Christophe qu’il allait trouver là

son chemin de Damas. Le spectacle était commencé

qu’ils continuaient encore leurs commentaires.

Christophe les fit taire, et écouta de toutes ses oreilles.

Après le premier acte, il se pencha vers Sylvain Kohn,

qui lui demandait, les yeux brillants :

« Eh bien, mon vieux lapin, qu’est-ce que vous en

dites ? »

Et il dit :

« Est-ce que c’est tout le temps, comme cela ?

– Oui.

– Mais il n’y a rien. »

Kohn se récria, et le traita de philistin.

« Rien du tout, continuait Christophe. Pas de

musique. Pas de développement. Cela ne se suit pas.

Cela ne se tient pas. Des harmonies très fines. De petits

effets d’orchestre très bons, de très bon goût. Mais ce

n’est rien, rien du tout... »

Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne

s’éclairait ; il commençait à apercevoir quelque chose

dans le demi-jour. Oui, il comprenait bien qu’il y avait

là un parti pris de sobriété contre l’idéal wagnérien, qui

engloutissait le drame sous les flots de la musique ;

mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de

sacrifice ne venait pas de ce que l’on sacrifiait ce que

l’on ne possédait pas. Il sentait dans l’œuvre la peur de

la peine, la recherche de l’effet produit avec le

minimum de fatigue, le renoncement par indolence au

rude effort que réclament les puissantes constructions

wagnériennes. Il n’était pas sans être frappé par la

déclamation unie, simple, modeste, atténuée, bien

qu’elle lui parût monotone et qu’en sa qualité

d’Allemand il ne la trouvât pas vraie : (il trouvait que

plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir

combien la langue française convenait mal à la

musique, trop logique, trop dessinée, de contours trop

définis, un monde parfait en soi, mais hermétiquement

clos.) – Néanmoins l’essai était curieux, et Christophe

en approuvait l’esprit de réaction révolutionnaire contre

les violences emphatiques de l’art wagnérien. Le

musicien français semblait s’être appliqué, avec une

discrétion ironique, à ce que tous les sentiments

passionnés se murmurassent à mi-voix. L’amour, la

mort sans cris. Ce n’était que par un tressaillement

imperceptible de la ligne mélodique, un frisson de

l’orchestre comme un pli au coin des lèvres, que l’on

avait conscience du drame qui se jouait dans les âmes.

On eût dit que l’artiste tremblait de se livrer. Il avait le

génie du goût – sauf à certains instants, où le Massenet

qui sommeille dans tous les cœurs français se réveillait

pour faire du lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux

trop blonds, les lèvres trop rouges – la bourgeoise de la

Troisième République qui joue la grande amoureuse.

Mais ces instants étaient exceptionnels : c’était une

détente à la contrainte que l’auteur s’imposait ; dans le

reste de l’œuvre régnait une simplicité raffinée, une

simplicité qui n’était pas simple, qui était le produit de

la volonté, la fleur subtile d’une vieille société. Le

jeune Barbare qu’était Christophe ne la goûtait qu’à

demi. Surtout, l’ensemble du drame, le poème l’agaçait.

Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait

l’enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce

n’était plus le gnangnan wagnérien, sentimental et

lourdaud, comme une grosse fille du Rhin. Mais le

gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses

minauderies et ses bêtasseries de salon : « les

cheveux », « le petit père », « les colombes », – et tout

ce mystérieux à l’usage des femmes du monde. Les

âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur

renvoyait, comme un tableau flatteur, l’image de leur

fatalisme alangui, de leur nirvâna de boudoir, de leur

moelleuse mélancolie. De volonté, aucune trace. Nul ne

savait ce qu’il voulait. Nul ne savait ce qu’il faisait.

« Ce n’est pas ma faute ! Ce n’est pas ma faute !... »

gémissaient ces grands enfants. Tout le long des cinq

actes, qui se déroulaient dans un crépuscule perpétuel –

forêts, cavernes, souterrains, chambre mortuaire –, de

petits oiseaux des îles se débattaient à peine. Pauvres

petits oiseaux ! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils

avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des

gestes, des mots, des passions, de la vie !... La vie n’est

pas raffinée. La vie ne se prend pas avec des gants...

Christophe entendait venir le roulement des canons

qui allaient broyer cette civilisation épuisée, cette petite

Grèce expirante.





*

Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui

inspirait malgré tout une sympathie pour cette œuvre ?

Toujours est-il qu’elle l’intéressait, plus qu’il n’en

voulait convenir. Quoiqu’il persistât à répondre à

Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que « c’était très fin,

très fin, mais que cela manquait de Schwung (d’élan), et

qu’il n’y avait pas là assez de musique pour lui », il se

gardait bien de confondre Pelléas avec les autres

œuvres musicales françaises. Il était attiré par cette

lampe qui brûlait au milieu du brouillard. Il apercevait

encore d’autres lueurs, vives, fantasques, qui

tremblotaient autour. Ces feux-follets l’intriguaient : il

eût voulu s’en approcher pour savoir comment ils

brillaient ; mais ils n’étaient pas faciles à saisir. Ces

libres musiciens que Christophe ne comprenait pas, et

qu’il était d’autant plus curieux d’observer, étaient peu

abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de

sympathie qui possédait Christophe. À part un ou deux,

ils lisaient peu, connaissaient peu, désiraient peu

connaître. Presque tous vivaient à l’écart, isolés, de fait

et de volonté, enfermés dans un cercle étroit – par

orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie. Si peu

nombreux qu’ils fussent, ils étaient divisés en petits

groupes rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils

étaient d’une susceptibilité extrême, et ne supportaient

ni leurs ennemis, ni leurs rivaux, ni même leurs amis,

quand ceux-ci osaient admirer un autre musicien, ou

quand ils se permettaient de les admirer d’une façon ou

trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop

excentrique. Il devenait excessivement difficile de les

satisfaire. Chacun d’eux avait fini par accréditer un

critique, muni de sa patente, qui veillait jalousement au

pied de la statue. Il n’y fallait point toucher. – Pour

n’être compris que d’eux-mêmes, ils n’en étaient pas

mieux compris. Adulés, déformés par l’opinion que

leurs partisans avaient d’eux et qu’ils s’en faisaient eux-

mêmes, ils perdaient pied dans la conscience qu’ils

avaient de leur art et de leur génie. D’aimables

fantaisistes se croyaient réformateurs. Des artistes

Alexandrins se posaient en rivaux de Wagner. Presque

tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait qu’ils

sautassent, chaque jour, plus haut qu’ils n’avaient sauté,

la veille, et que leurs rivaux n’avaient sauté. Ces

exercices de haute voltige ne leur réussissaient pas

toujours ; et cela n’avait d’attrait que pour quelques

professionnels. Ils ne se souciaient pas du public ; le

public ne se souciait pas d’eux. Leur art était un art sans

peuple, une musique qui ne s’alimentait que dans la

musique, dans le métier. Or Christophe avait

l’impression, vraie ou fausse, qu’aucune musique, plus

que celle de France, n’aurait eu besoin de chercher un

appui en dehors d’elle. Cette plante souple et grimpante

ne pouvait se passer d’étai : elle ne pouvait se passer de

littérature. Elle ne trouvait pas en elle assez de raisons

de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas de

volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui

attend un mâle qui la prenne. Mais cette impératrice de

Byzance, au corps fluet, exsangue, et chargé de

pierreries, était entourée d’eunuques : snobs, esthètes, et

critiques. La nation n’était pas musicienne ; et tout cet

engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans,

pour Wagner, Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne

dépassait guère une caste. Cette multiplication de

concerts, cette marée envahissante de musique à tout

prix, ne répondaient pas à un développement réel du

goût public. C’était un surmenage de la mode, qui ne

touchait que l’élite et qui la détraquait. La musique

n’était vraiment aimée que d’une poignée de gens ; et

ce n’étaient pas toujours ceux qui s’en occupaient le

plus : compositeurs et critiques. Il y a si peu de

musiciens en France, qui aiment vraiment la musique !

Ainsi pensait Christophe ; et il ne se disait pas que

c’est partout ainsi, que même en Allemagne il n’y a pas

beaucoup plus de vrais musiciens, et que ce qui compte

en art, ce ne sont pas les milliers qui n’y comprennent

rien, mais la poignée de gens qui l’aiment et qui le

servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en

France ? Créateurs et critiques – les meilleurs

travaillaient en silence, loin du bruit, comme Franck

avait fait, comme faisaient les mieux doués des

compositeurs d’à présent, tant d’artistes qui vivraient

toute leur vie dans l’ombre, pour fournir plus tard à

quelque journaliste la gloire de les découvrir et de se

dire leur ami – et cette petite armée de savants

laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d’eux-mêmes,

relevaient pierre à pierre la grandeur de la France

passée, ou qui, s’étant voués à l’éducation musicale du

pays, préparaient la grandeur de la France à venir.

Combien il y avait là d’esprits, dont la richesse, la

liberté, la curiosité universelle eût attiré Christophe, s’il

avait pu les connaître ! Mais à peine avait-il entrevu, en

passant, deux ou trois d’entre eux ; il ne les connaissait

qu’à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait

que leurs défauts, copiés, exagérés par les singes de

l’art et les commis voyageurs de la presse.

Cette plèbe musicale l’écœurait surtout par son

formalisme. Jamais il n’était question entre eux d’autre

chose que de la forme. Du sentiment, du caractère, de la

vie, pas un mot ! Pas un ne se doutait que tout vrai

musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées

se déroulent en lui, comme un flot de musique. La

musique est l’air qu’il respire, le ciel qui l’enveloppe.

Même son âme est musique ; musique, tout ce qu’elle

aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale,

quand elle aime un beau corps, le voit comme une

musique. Les chers yeux qui la charment ne sont ni

bleus, ni gris, ni bruns : ils sont musique ; elle éprouve,

à les voir, l’impression d’un accord délicieux. Cette

musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui

l’exprime, et le clavier est inférieur à celui qui en joue.

Le génie se mesure à la puissance de la vie, que tâche

d’évoquer l’art, cet instrument imparfait. – Mais

combien de gens s’en doutent en France ? Pour ce

peuple de chimistes, la musique semble n’être que l’art

de combiner des sons. Ils prennent l’alphabet pour le

livre. Christophe haussait les épaules, quand il les

entendait dire que, pour comprendre l’art, il faut faire

abstraction de l’homme. Ils apportaient à ce paradoxe

une grande satisfaction : car ils croyaient ainsi se

prouver leur musicalité. Jusqu’à Goujart, ce niais qui

n’avait jamais pu comprendre comment on pouvait faire

pour se rappeler par cœur une page de musique – (il

avait tâché de se faire expliquer ce mystère par

Christophe). – Ne prétendait-il pas maintenant lui

enseigner que la grandeur d’âme de Beethoven et la

sensualité de Wagner n’avaient pas plus de part à leur

musique que le modèle d’un peintre n’en a à ses

portraits !

« Cela prouve, finit par lui répondre Christophe,

impatienté, que pour vous un beau corps n’a pas de prix

artistique ! Pas plus qu’une grande passion ! Pauvre

homme !... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la

beauté d’une figure parfaite ajoute à la beauté de la

peinture qui la retrace, comme la beauté d’une grande

âme à la beauté de la musique qui la reflète ?... Pauvre

homme !... Le métier seul vous intéresse ? Pourvu que

ça soit de l’ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que

l’ouvrage veut dire ?... Pauvre homme !... Vous êtes

comme ces gens qui n’écoutent pas ce que dit l’orateur,

mais le son de sa voix, qui regardent sans comprendre

ses gesticulations, et qui trouvent qu’il parle diablement

bien ?... Pauvre homme ! Pauvre homme !... Bougre de

crétin. »

Mais ce n’était pas seulement telle ou telle théorie

qui irritait Christophe, c’étaient toutes les théories. Il

était excédé de ces disputes byzantines, de ces

conversations de musiciens éternellement sur la

musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi

en dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe

pensait, comme Moussorgski, que les musiciens ne

feraient pas mal de laisser de temps en temps leur

contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des

beaux livres et l’expérience de la vie. La musique ne

suffit pas à un musicien : ce n’est pas ainsi qu’il

arrivera à dominer le siècle et à s’élever au-dessus du

néant... La vie ! Toute la vie ! Tout voir et tout

connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité – la belle

Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la

baise !

Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à

fabriquer des accords ! Tous ces ragots de cuisine

harmonique étaient bien incapables de lui apprendre à

trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un

monstre, mais un être vivant !

Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant

leurs alambics pour faire éclore quelque Homunculus

en bouteille ; et, s’évadant de la musique française, il

tâcha de connaître le milieu littéraire et la société

parisienne.





*





Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit

d’abord connaissance – comme des millions de gens en

France – avec la littérature française de son temps.

Comme il était désireux de se mettre le plus vite

possible au diapason de la pensée parisienne, en même

temps que de se perfectionner dans la langue, il

s’imposa de lire avec beaucoup de conscience les

feuilles qu’on lui disait les plus parisiennes. Le premier

jour, il lut parmi des faits divers horrifiants, dont la

narration et les instantanés remplissaient plusieurs

colonnes, une nouvelle sur un père qui couchait avec sa

fille, âgée de quinze ans : la chose était présentée

comme toute naturelle, et même assez touchante. Le

second jour, il lut dans le même journal une nouvelle

sur un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient

avec la même fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle

sur un frère qui couchait avec sa sœur. Le quatrième,

sur deux sœurs qui couchaient ensemble. Le

cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un

haut-le-cœur et dit à Sylvain Kohn :

« Ah çà, qu’est-ce que vous avez ? Vous êtes

malades ? »

Sylvain Kohn se mit à rire, et dit :

« C’est de l’art. »

Christophe haussa les épaules :

« Vous vous moquez de moi. »

Kohn rit de plus belle.

« En aucune façon. Voyez plutôt. »

Il montra à Christophe une enquête récente sur l’Art

et la Morale, d’où il résultait que « l’Amour sanctifiait

tout », que « la Sensualité était le ferment de l’Art »,

que « l’Art ne pouvait être immoral », que « la morale

était une convention inculquée par une éducation

jésuitique », et que seule comptait « l’énormité du

Désir ». – Une suite de certificats littéraires attestaient

dans les journaux la pureté d’un roman qui peignait les

mœurs des souteneurs. Certains des répondants étaient

les plus grands noms de la littérature, ou d’austères

critiques. Un poète des familles, bourgeois et

catholique, donnait sa bénédiction d’artiste à une

peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques.

Des réclames lyriques exaltaient des romans, où

laborieusement s’étalait la Débauche à travers les âges :

Rome, Alexandrie, Byzance, la Renaissance italienne et

française, le Grand Siècle... c’était un cours complet.

Un autre cycle d’études embrassait les divers pays du

globe : des écrivains consciencieux s’étaient consacrés,

avec une patience de bénédictins, à l’étude des mauvais

lieux des cinq parties du monde. On trouvait, parmi ces

géographes et ces historiens du rut, des poètes

distingués et de parfaits écrivains. On ne les distinguait

des autres qu’à leur érudition. Ils disaient en termes

impeccables des polissonneries archaïques.

L’affligeant était de voir de braves gens et de vrais

artistes, des hommes qui jouissaient dans les lettres

françaises d’une juste notoriété, s’évertuer à ce métier

pour lequel ils n’étaient point doués. Certains

s’épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures que

les journaux du matin débitaient par tranches. Ils

pondaient cela régulièrement, à dates fixes, une ou deux

fois par semaine ; et cela durait depuis des années. Ils

pondaient, pondaient, pondaient, n’ayant plus rien à

dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque

chose de nouveau, saugrenu, incongru : car le public,

gorgé, se lassait de tous les plats et trouvait bientôt

fades les imaginations de plaisirs les plus

dévergondées : il fallait faire l’éternelle surenchère –

surenchère sur les autres, surenchère sur soi-même –, et

ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles :

c’était un spectacle lamentable et grotesque.

Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce

triste métier ; et s’il les eût connus, il n’en eût pas été

plus indulgent : car rien au monde n’excusait à ses yeux

un artiste de vendre l’art pour trente deniers...

(« Même pas d’assurer le bien-être de ceux qu’il

aime.

– Même pas.

– Ce n’est pas humain.

– Il ne s’agit pas d’être humain, il s’agit d’être un

homme... Humain !... Dieu bénisse votre humanitarisme

au foie blanc !... On n’aime pas vingt choses à la fois,

on ne sert pas plusieurs dieux !... »)

Dans sa vie de travail, Christophe n’était guère sorti

de l’horizon de sa petite ville allemande, il ne pouvait

se douter que cette dépravation artistique, qui s’étalait à

Paris, était commune à presque toutes les grandes

villes ; et les préjugés héréditaires de la « chaste

Allemagne » contre « l’immoralité latine » se

réveillaient en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui

opposer ce qui se passait sur les bords de la Sprée, et

l’effroyable pourriture d’une élite de l’Allemagne

impériale, dont la brutalité rendait l’ignominie plus

repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à

en tirer avantage ; il n’en était pas plus choqué que des

mœurs parisiennes. Il pensait ironiquement : « Chaque

peuple a ses usages » ; et il trouvait naturel ceux du

monde où il vivait : Christophe pouvait donc croire

qu’ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se

faisait-il pas faute, comme ses compatriotes, de voir

dans l’ulcère qui dévore les aristocraties intellectuelles

de tous les pays le vice propre de l’art français, la tare

des races latines.

Ce premier contact avec la littérature parisienne lui

fut pénible, et il lui fallut du temps pour l’oublier, par la

suite. Les œuvres ne manquaient pourtant pas qui

n’étaient point uniquement occupées de ce que l’un de

ces écrivains appelait noblement « le goût des

divertissements fondamentaux ». Mais des plus belles et

des meilleures, rien ne lui arrivait. Elles n’étaient pas de

celles qui cherchent les suffrages des Sylvain Kohn ;

elles ne s’inquiétaient pas d’eux, et ils ne s’inquiétaient

pas d’elles : ils s’ignoraient mutuellement. Jamais

Sylvain Kohn n’en eût parlé à Christophe. De bonne

foi, il était convaincu que ses amis et lui incarnaient

l’art français, et qu’en dehors de ceux que leur opinion

avait sacrés grands hommes, il n’y avait point de talent,

il n’y avait point d’art, il n’y avait point de France. Des

poètes qui étaient l’honneur des lettres, la couronne de

la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers,

seuls lui parvinrent, émergeant au-dessus de la marée

des médiocres, quelques livres de Barrès et d’Anatole

France. Mais il était trop peu familiarisé avec la langue

pour pouvoir bien goûter l’ironie érudite de l’un, le

sensualisme cérébral de l’autre. Il resta quelque temps à

regarder curieusement les orangers en caisse, qui

poussaient dans la serre d’Anatole France, et les

narcisses grêles, qui émaillaient le cimetière d’âme de

Barrès. Il s’arrêta quelques instants devant le génie, un

peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck : un

mysticisme monotone, mondain, s’en exhalait. Il se

secoua, tomba dans le torrent épais, le romantisme

boueux de Zola, qu’il connaissait déjà, et n’en sortit que

pour se noyer tout à fait dans une inondation de

littérature.

De ces plaines submergées s’exhalait un odor di

femina. La littérature d’alors pullulait de femmes et

d’hommes femelles. – Il est bien que les femmes

écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce qu’aucun

homme n’a su voir tout à fait : le fond de l’âme

féminine. Mais bien peu l’osaient faire ; la plupart

n’écrivaient que pour attirer l’homme : elles étaient

aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs salons ;

elles s’embellissaient fadement, et flirtaient avec le

lecteur. Depuis qu’elles n’avaient plus de confesseur à

qui raconter leurs petites malpropretés, elles les

racontaient en public. C’était une pluie de romans,

presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits

dans une langue qui avait l’air de zézayer, une langue

qui sentait la boutique à parfums et l’obsédante odeur

fade, chaude, et sucrée. Elle était partout dans cette

littérature. Christophe pensait, comme Goethe : « Que

les femmes fassent autant qu’elles veulent des poésies

et des écrits ! Mais que les hommes n’écrivent pas

comme des femmes ! Voilà ce qui ne me plaît point ».

Il ne pouvait voir sans dégoût cette coquetterie louche,

ces minauderies, cette sensiblerie qui se dépensait de

préférence au profit des êtres les moins dignes d’intérêt,

ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces

charretiers psychologues.

Mais Christophe se rendait compte qu’il ne pouvait

juger. Il était assourdi par le bruit de la foire aux

paroles. Impossible d’entendre les jolis airs de flûte, qui

se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de volupté, il

en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide la

ligne harmonieuse des collines de l’Attique – tant de

talent et de grâce, une douceur de vivre, une finesse de

style, une pensée pareille aux langoureux adolescents

de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les yeux à demi-

clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n’en

voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de

l’esprit. Un Français aurait eu lui-même grand-peine à

s’y reconnaître. Et la seule constatation qu’il lui était

permis de faire, c’était de ce débordement d’écriture,

qui avait l’air d’une calamité publique. Il semblait que

tout le monde écrivît : hommes, femmes et enfants,

officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une

vraie épidémie.

Christophe renonça, pour l’instant à se faire une

opinion. Il sentait qu’un guide, comme Sylvain Kohn,

ne pourrait que l’égarer tout à fait. L’expérience qu’il

avait eue en Allemagne d’un cénacle littéraire le mettait

justement en défiance ; il était sceptique à l’égard des

livres et des revues : savait-on s’ils ne représentaient

pas simplement l’opinion d’une centaine de désœuvrés,

ou même si l’auteur n’était pas tout le public à lui tout

seul ? Le théâtre donnait une idée plus exacte de la

société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une

place exorbitante. C’était un restaurant pantagruélique,

qui ne suffisait pas à assouvir l’appétit de ces deux

millions d’hommes. Une trentaine de grands théâtres,

sans parler des scènes de quartier, des cafés-concerts,

des spectacles divers – une centaine de salles, chaque

soir, presque toutes pleines. Un peuple d’acteurs et

d’employés. Les quatre théâtres subventionnés

occupant à eux seuls près de trois mille personnes, et

dépensant dix millions. Paris entier rempli de la gloire

des cabots. À chaque pas, d’innombrables photos,

dessins, caricatures, répétaient leurs grimaces, les

gramophones leur nasillement, les journaux leurs

jugements sur l’art et sur la politique. Ils avaient leur

presse spéciale. Ils publiaient leurs mémoires héroïques

et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands

enfants flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces

singes complets tenaient le sceptre ; et les auteurs

dramatiques étaient leurs chambellans. Christophe pria

Sylvain Kohn de l’introduire dans le royaume des

reflets et des ombres.





*





Mais Sylvain Kohn n’était pas un guide plus sûr

dans ce pays que dans celui des livres, et la première

impression que Christophe eut, grâce à lui, des théâtres

parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle de ses

premières lectures. Il semblait que partout régnât le

même esprit de prostitution cérébrale.

Il y avait deux écoles parmi les marchands de

plaisir. L’une était à la bonne vieille mode, la façon

nationale, le gros plaisir bien salé, à la bonne

franquette, la joie de la laideur, des digestions

copieuses, des difformités physiques, les gens en

caleçon, les plaisanteries de corps de garde, la bisque, le

poivre rouge, les viandes faisandées, les cabinets

particuliers, – « cette mâle franchise », comme disent

ces gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la

morale, parce qu’après quatre actes de chienneries, elle

ramène le triomphe du Code en jetant, au hasard de

quelque imbroglio, la femme légitime dans le lit du

mari qu’elle voulait cocufier – (pourvu que la loi soit

sauve, la vertu l’est aussi) – cette honnêteté grivoise,

qui défend le mariage, en lui donnant les allures de la

débauche : le genre gaulois.

L’autre école était modern-style. Elle était beaucoup

plus raffinée, plus écœurante aussi. Les juifs

parisianisés (et les chrétiens judaïsés), qui foisonnaient

au théâtre, y avaient introduits le micmac de sentiments,

qui est le trait distinctif d’un cosmopolitisme dégénéré.

Ces fils qui rougissaient de leur père s’appliquent à

renier la conscience de leur race ; ils n’y réussissaient

que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire, il ne

leur restait plus de personnalité que pour mêler les

valeurs intellectuelles et morales des autres peuples : ils

en faisaient une macédoine, une olla podrida : c’était

leur façon d’en jouir. Ceux qui étaient les maîtres du

théâtre à Paris excellaient à battre ensemble l’ordure et

le sentiment, à donner à la vertu un parfum de vice, au

vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations

d’âge, de sexe, de famille, d’affections. Leur art avait

ainsi une odeur sui generis, qui sentait bon et mauvais à

la fois, c’est-à-dire très mauvais : ils nommaient cela :

« amoralisme ».

Un de leurs héros de prédilection était alors le

vieillard amoureux. Leur théâtre en offrait une riche

galerie de portraits. Ils trouvaient dans la peinture de ce

type l’occasion d’étaler mille délicatesses. Tantôt le

héros sexagénaire avait sa fille pour confidente ; il lui

parlait de sa maîtresse ; elle lui parlait de ses amants ;

ils se conseillaient fraternellement ; le bon père aidait sa

fille dans ses adultères ; la bonne fille s’entremettait

auprès de la maîtresse infidèle, la suppliait de revenir,

la ramenait au bercail. Tantôt le digne vieillard se

faisait le confident de sa maîtresse ; il causait avec elle

des amants qu’elle avait, sollicitait le récit de ses

libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir.

On voyait des amants, gentlemen accomplis, qui étaient

les intendants gagés de leurs anciennes maîtresses,

veillaient sur leur commerce et leurs accouplements.

Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient

maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le

meilleur monde : le monde riche – le seul qui comptât.

Car il permettait d’offrir aux clients sous le couvert des

séductions du luxe, une marchandise avariée. Ainsi

maquillée, elle s’enlevait sur la place ; les jeunes

femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices.

Il se dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles

du sérail.

Leur style n’était pas moins mêlé que leurs

sentiments. Ils s’étaient fait un argot composite,

d’expressions de toutes classes et de tous pays,

pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique,

précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l’âne,

d’afféteries, de grossièretés et de mots d’esprit, qui

semblaient avoir un accent étranger. Ironiques, et doués

d’un humour bouffon, ils n’avaient pas beaucoup

d’esprit naturel ; mais, adroits comme ils étaient, ils en

fabriquaient assez habilement, à l’instar de Paris. Si la

pierre n’était pas toujours de la plus belle eau, et si

presque toujours la monture était d’un goût baroque et

surchargé, du moins cela brillait aux lumières : c’était

tout ce qu’il fallait. Intelligents d’ailleurs, bons

observateurs, mais observateurs myopes, les yeux

déformés depuis des siècles par la vie de comptoir,

examinant les sentiments à la loupe, grossissant les

choses menues et ne voyant pas les grandes, avec une

prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient

incapables de peindre autre chose que ce qui semblait à

leur snobisme de parvenus l’idéal de l’élégance : une

poignée de viveurs fatigués et d’aventuriers, qui se

disputaient la jouissance de quelque argent volé et de

femelles sans vertu.

Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se

réveillait, montait des lointains de leur être, à propos

d’on ne savait quels échos mystérieux provoqués par le

choc d’un mot. Alors, c’était un amalgame étrange de

siècles et de races, un souffle du Désert, qui par-delà les

mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents

de bazar turc, l’éblouissement des sables, des

hallucinations, une sensualité ivre, une puissance

d’invectives, une névrose enragée, à deux doigts des

convulsions, une frénésie de détruire – Samson, qui

brusquement – assis depuis des siècles dans l’ombre –

se lève comme un lion, et secoue avec rage les colonnes

du temple qui s’écroulent sur lui et sur la race ennemie.

Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn :

« Il y a de la force là-dedans ; mais elle pue. Assez !

Allons voir autre chose.

– Quoi ? demanda Sylvain Kohn.

– La France.

– La voilà ! dit Kohn.

– Ce n’est pas possible, fit Christophe. La France

n’est pas ainsi.

– La France, comme l’Allemagne.

– Je n’en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n’en

aurait pas pour vingt ans : il sent déjà le pourri. Il y a

autre chose.

– Il n’y a rien de mieux.

– Il y a autre chose, s’entêta Christophe.

– Oh ! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain

Kohn, et des théâtres, à leur mesure. Est-ce là ce qu’il

vous faut ? On peut vous en offrir. »

Il conduisit Christophe au Théâtre Français.





*





On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en

prose, qui traitait d’une question juridique.

Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans

quel monde cela se passait. Les voix des acteurs étaient

démesurément amples, lentes, graves, compassées ;

elles articulaient toutes les syllabes, comme si elles

voulaient donner des leçons de diction ; elles

paraissaient scander perpétuellement des alexandrins,

avec des hoquets tragiques. Les gestes étaient solennels

et presque hiératiques. L’héroïne, drapée de son

peignoir comme d’un peplum grec, le bras levé, la tête

baissée, jouait l’Antigone toujours, et souriait d’un

sourire d’éternel sacrifice, en modulant les notes les

plus profondes de son beau contralto. Le père noble

marchait d’un pas de maître d’armes, avec une dignité

funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune premier

se contractait froidement la gorge pour en tirer des

pleurs. La pièce était écrite en style de tragédie-

feuilleton : c’étaient des mots abstraits, des épithètes

bureaucratiques, des périphrases académiques. Pas un

mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à

la fin, un mécanisme d’horloge, un problème posé, un

schéma dramatique, un squelette de pièce, et dessus,

point de chair, des phrases de livre. Au fond de ces

discussions qui voulaient paraître hardies, des idées

timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.

L’héroïne avait divorcé d’avec un mari indigne,

dont elle avait un enfant, et elle s’était remariée avec un

honnête homme qu’elle aimait. Il s’agissait de prouver

que, même en ce cas, le divorce était condamné par la

nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus

facile : l’auteur s’arrangeait de façon à ce que le

premier mari reprit la femme, une fois, par surprise. Et

après, au lieu de la nature toute simple, qui eût voulu

des remords, une honte peut-être, mais le désir d’aimer

d’autant plus le second, l’honnête homme, on présentait

un cas de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte

si peu d’être vertueux, hors nature ! Les écrivains

français n’ont pas l’air familiers, avec la vertu : ils

forcent la note, quand ils en parlent ; il n’y a plus

moyen d’y croire. On dirait qu’on a toujours affaire à

des héros de Corneille, à des rois de tragédie. – Et ne

sont-ils pas des rois, ces héros millionnaires, ces

héroïnes qui, toutes, ont, pour le moins, un hôtel à

Paris, et deux ou trois châteaux ? La richesse, pour cette

sorte d’écrivains, est une beauté, presque une vertu.

Le public paraissait à Christophe encore plus

étonnant que la pièce. Aucune invraisemblance ne le

troublait. Il riait aux bons endroits, quand l’acteur disait

la phrase qui devait faire rire, en l’annonçant à

l’avance, afin qu’on eût le temps de se préparer à rire. Il

se mouchait, toussait, ému jusqu’aux larmes, quand les

mannequins tragiques hoquetaient, rugissaient ou

s’évanouissaient, selon des rites consacrés.

« Et on dit que les Français sont légers ! s’exclama

Christophe, au sortir de la représentation.

– Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn,

gouaillant. Vous vouliez la vertu ? Vous voyez qu’il y

en a encore en France.

– Mais ce n’est pas de la vertu, se récria Christophe,

c’est de l’éloquence !

– Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre

est toujours éloquente.

– Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au

plus bavard. Je hais les avocats. N’avez-vous pas des

poètes, en France ? »

Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.





*

Il y avait des poètes en France. Il y avait même de

grands poètes. Mais le théâtre n’était pas pour eux. Il

était pour les rimeurs. Le théâtre est à la poésie ce

qu’est l’opéra à la musique. Comme disait Berlioz :

Sicut amori lupanar.

Christophe vit des princesses courtisanes par

sainteté, qui mettaient leur honneur à se prostituer, et

que l’on comparait au Christ, gravissant le calvaire, –

des amis qui trompaient leur ami, par dévouement pour

lui ; de vertueux ménages à trois –, des cocus

héroïques : (le type était devenu, comme la chaste

prostituée, un article européen ; l’exemple du roi Marke

leur avait tourné la tête : tel le cerf de saint Hubert, ils

ne se présentaient plus qu’avec une auréole. Christophe

vit aussi des filles galantes, qui étaient partagées,

comme Chimène, entre la passion et le devoir : la

passion était de suivre un nouvel amant ; le devoir était

de rester avec l’ancien, un vieux qui leur donnait de

l’argent, et que d’ailleurs elles trompaient. À la fin,

noblement, elles choisissaient le devoir. – Christophe

trouvait que ce devoir différait peu du sordide intérêt ;

mais le public était content. Le mot de Devoir lui

suffisait ; il ne tenait pas à la chose : le pavillon

couvrait la marchandise.

Le comble de l’art était quand pouvaient s’accorder,

de la façon la plus paradoxale, l’immoralité sexuelle

avec l’héroïsme cornélien. Ainsi, tout était satisfait chez

ce public parisien : son libertinage d’esprit, et sa vertu

oratoire. – Il faut lui rendre justice : il était encore plus

bavard que paillard. L’éloquence faisait ses délices. Il

se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu,

héroïsme abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il

n’était pas de pilule qu’on ne lui fît avaler, dorée de

rimes sonores et de mots ronflants. Tout était matière à

couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand Hugo

faisait entendre son tonnerre, vite (comme disait son

apôtre, Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas

effrayer même un petit enfant... (L’apôtre était persuadé

qu’il faisait un compliment.) – Jamais on ne sentait

dans leur art une force de la nature. Ils mondanisaient

tout : l’amour, la souffrance, la mort. Comme en

musique – bien plus encore qu’en musique, qui était un

art plus jeune en France et relativement plus naïf – ils

avaient la terreur du « déjà dit ». Les mieux doués

s’appliquaient froidement à en prendre le contre-pied.

La recette était simple : on faisait choix d’une légende,

ou d’un conte d’enfant, et on leur faisait dire juste le

contraire de ce qu’ils voulaient dire. On obtenait ainsi

Barbe-Bleue battu par ses femmes, ou Polyphème qui

se crève l’œil, par bonté, afin de se sacrifier au bonheur

d’Acis et de Galatée. En tout cela, rien de sérieux, que

la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais il était

mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de

petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de

grands écrivains, créateurs de leur style, et peignant

largement.

Nulle part, le mensonge poétique ne s’étalait avec

plus d’insolence que dans le drame héroïque. Ils se

faisaient du héros une conception burlesque :





L’important, c’est d’avoir une âme magnifique,

Un œil d’aigle, un front large et haut comme un portiqu

Un air puissant et grave, émouvant, radieux,

Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux.





De tels vers étaient pris au sérieux. Sous

l’affublement des grands mots, des panaches, des

parades de théâtre avec des épées de fer-blanc et des

casques en carton, on retrouvait toujours l’incurable

futilité d’un Sardou, l’intrépide vaudevilliste, qui jouait

Guignol avec l’histoire. À quoi pouvait répondre, dans

la réalité, l’absurde héroïsme d’un Cyrano ? Ces gens-là

remuaient le ciel et la terre, ils faisaient sortir de leurs

tombeaux l’Empereur et ses légions, les bandes de la

Ligue, les condottieri de la Renaissance, tous les

cyclones humains qui dévastèrent l’univers : et c’était

pour montrer quelque fantoche, impassible dans les

massacres, entouré d’armées de reîtres et de sérails de

captives, qui se consumait d’un amour de petit bêta

romanesque pour une femme qu’il avait vue, dix ou

quinze ans avant – ou le roi Henri IV, qui allait se faire

assassiner, parce que sa maîtresse ne l’aimait pas !

C’est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et

les héros de chambre. Dignes rejetons des illustres

benêts du temps du Grand Cyrus, ces Gascons de

l’idéal – Scudéry, La Calprenède –, chantres du faux

héroïsme, de l’héroïsme impossible, qui est l’ennemi du

vrai... Christophe remarquait avec étonnement que les

Français, qui se disent si fins, n’avaient pas le sens du

ridicule.

Mais ce qui passait tout, c’était quand la religion

était à la mode ! Alors, pendant le carême, des

comédiens lisaient au théâtre de la Gaîté les sermons de

Bossuet, avec accompagnement d’orgue. Des auteurs

israélites écrivaient pour des actrices israélites des

tragédies sur sainte Thérèse. On jouait Chemin de Croix

à la Bodinière, L’Enfant Jésus à l’Ambigu, la Passion à

la Porte-Saint-Martin, Jésus à l’Odéon, des Suites

d’orchestre sur le Christ, au Jardin d’Acclimatation.

Quelque brillant causeur, un poète de l’amour

voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur la

Rédemption. Naturellement, de tout l’Évangile, ce que

ces snobs avaient le mieux retenu, c’était Pilate et la

Madeleine : « Qu’est-ce que la Vérité ? », et la vierge

folle. – Et leurs Christs boulevardiers étaient d’affreux

bavards, au courant des dernières ficelles de la

casuistique mondaine.

Christophe dit :

« Cela, c’est le pire de tout. C’est le mensonge

incarné. J’étouffe. Sortons d’ici ! »





*





Un grand art classique se maintenait pourtant au

milieu de ces industries modernes, comme les ruines

des temples antiques parmi les constructions

prétentieuses de la Rome d’aujourd’hui. Mais, à

l’exception de Molière, Christophe n’était pas encore en

état de l’apprécier. Il lui manquait le sens intime de la

langue, donc, du génie de la race. Rien ne lui était plus

incompréhensible que la tragédie du XVIIe siècle, – la

province de l’art français la moins accessible aux

étrangers, justement parce qu’elle est située au cœur

même de la France. Il la trouvait assommante, froide,

sèche, écœurante de pédantisme et de minauderies. Une

action indigente ou forcée, des personnages abstraits

comme des arguments de rhétorique, ou insipides

comme une conversation de femme du monde. Une

caricature des sujets et des héros antiques. Un étalage

de raison, de raisons, d’arguties de psychologie,

d’archéologie démodée. Des discours, des discours, des

discours : l’éternel bavardage français. Que cela fût

beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en

décider : il ne s’intéressait à rien là-dedans ; quelles que

fussent les thèses soutenues tour à tour par les orateurs

de Cinna, il lui était parfaitement indifférent que l’une

ou l’autre de ces machines à harangues l’emportât à la

fin.

Il constatait d’ailleurs que le public français n’était

pas de son avis et qu’il applaudissait fort. Cela ne

contribuait pas à dissiper le malentendu : il voyait ce

théâtre au travers du public ; et il reconnaissait dans les

Français modernes certains traits, déformés, des

classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait

dans le visage flétri d’une vieille coquette les traits purs

de sa fille : le spectacle est peu propre à faire naître

l’illusion amoureuse !... Comme les gens d’une même

famille, qui sont habitués à se voir, les Français ne

s’apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe

en était frappé, et il l’exagérait : il ne voyait plus

qu’elle. L’art d’aujourd’hui lui semblait offrir les

caricatures des grands ancêtres ; et les grands ancêtres,

à leur tour, lui apparaissaient en caricatures. Il ne

distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs

poétiques, enragés à placer partout des cas de

conscience sublimes et absurdes. Et Racine se

confondait avec sa postérité de petits psychologues

parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.

Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs

classiques. Les critiques continuaient indéfiniment à

discuter sur Tartuffe et sur Phèdre. Ils ne s’en lassaient

point. Ils se délectaient, vieillards, des mêmes

plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils

étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu’à la fin de la

race. Aucun pays, au monde, ne conservait aussi

enraciné le culte de ses arrière-grands-pères. Le reste de

l’univers ne l’intéressait point. Combien n’avaient rien

lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui avait été

écrit en France, sous le Grand Roi ! Leurs théâtres ne

jouaient ni Goethe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer,

ni Hebbel, ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun

des grands hommes d’aucune des autres nations, à part

la Grèce antique, dont ils se disaient les héritiers –

(comme tous les peuples d’Europe). De loin en loin, ils

éprouvaient le besoin d’enrôler Shakespeare. C’était la

pierre de touche. Il y avait parmi eux deux écoles

d’interprètes : les uns jouaient le Roi Lear, avec un

réalisme bourgeois, comme une comédie d’Émile

Augier ; les autres faisaient d’Hamlet un opéra, avec

des airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo.

Il ne leur venait point à l’idée que la réalité pût être

poétique, ni la poésie une langue spontanée, pour des

cœurs débordants de vie. Shakespeare paraissait faux.

On en revenait vite à Rostand.

Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour

renouveler le théâtre ; le cercle étroit de la littérature

parisienne s’était élargi ; elle touchait à tout, avec un

semblant d’audace. Même, deux ou trois fois, la mêlée

du dehors, la vie publique avait crevé, d’une poussée, le

rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de

recoudre les déchirures. C’étaient des pères douillets,

qui avaient peur de voir les choses comme elles sont.

Un esprit de société, une tradition classique, une routine

de l’esprit et de la forme, un manque de sérieux

profond, les empêchaient d’aller jusqu’au bout de leurs

audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient

des jeux ingénieux ; et tout se ramenait finalement à des

questions de femmes ; – de petites femmes. Ô la triste

figure que faisaient sur leurs tréteaux les fantômes des

grands hommes : l’Anarchie héroïque d’Ibsen,

l’Évangile de Tolstoï, le Surhomme de Nietzsche !...

Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour

avoir l’air de penser des choses nouvelles. Au fond, ils

étaient tous conservateurs. Il n’était pas en Europe de

littérature où régnât plus généralement le passé,

« l’éternel hier » : dans les grandes Revues, dans les

grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans

les Académies. Paris était en littérature ce que Londres

était en politique : le frein modérateur de l’esprit

européen. L’Académie française était une Chambre des

Lords. Des institutions de l’Ancien Régime persistaient

à imposer leur norme d’autrefois à la société nouvelle.

Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou

assimilés promptement. Ils ne se demandaient qu’à

l’être. Même quand le gouvernement affectait en

politique des allures socialistes, en art il se mettait à la

remorque des Écoles Académiques. Contre les

Académies, on ne luttait qu’à coups de cénacles ; et on

luttait fort mal. Car aussitôt qu’un du cénacle le

pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait

plus académique que les autres. Au reste, que l’écrivain

fût à l’avant-garde, ou dans les fourgons de l’armée, il

était prisonnier de son groupe et des idées de son

groupe. Les uns s’enfermaient dans leur Credo

académique, les autres dans leur Credo

révolutionnaire ; et, au bout du compte, c’étaient

toujours les mêmes œillères.





*





Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa

encore de le mener à des théâtres d’un genre spécial –

le dernier mot du raffinement. On y voyait des

meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux

arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les

nerfs et satisfaire la barbarie cachée d’une élite trop

civilisée. Cela exerçait un attrait sur un public de jolies

femmes et de mondains – les mêmes qui allaient

bravement s’enfermer pendant des après-midi dans les

salles étouffantes du Palais de justice, pour suivre des

procès scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des

bonbons. Mais Christophe refusa avec indignation. Plus

il avançait dans cet art, plus il sentait se préciser

l’odeur, qui, dès les premiers pas, l’avait saisi,

sournoise, puis tenace, suffocante : l’odeur de mort.

La mort : elle était partout, sous ce luxe, sous ce

bruit. Christophe s’expliquait la répulsion qu’il avait

tout d’abord éprouvée pour certaines de ces œuvres. Ce

n’était pas leur immoralité qui le choquait. Moralité,

immoralité, amoralité – ces mots ne veulent rien dire.

Christophe ne s’était jamais fait de théories morales ; il

aimait dans le passé de très grands poètes et de très

grands musiciens, qui n’étaient pas de petits saints ;

quand il avait la chance de rencontrer un grand artiste,

il ne lui demandait pas son billet de confession ; il lui

demandait plutôt.

« Es-tu sain ? »

Être sain, tout est là. « Si le poète est malade, qu’il

commence par se guérir, dit Goethe. Quand il sera

guéri, il écrira. »

Les écrivains parisiens étaient malades ; ou, quand

l’un était sain, il en avait honte ; il s’en cachait, il

tâchait de se donner une bonne maladie. Leur mal ne se

révélait pas à tel trait de leur art : – à l’amour du plaisir,

à la licence extrême de la pensée, à l’esprit de critique

destructeur. Tous ces traits pouvaient être – étaient

suivant les cas – sains ou malsains ; il n’y avait en eux

aucun germe de mort. Si la mort était là, elle ne venait

pas de ces forces, elle venait de leur emploi par ces

gens, elle était dans ces gens. – Et lui aussi, Christophe,

aimait le plaisir. Lui aussi, aimait la liberté. Il avait

soulevé contre lui l’opinion de sa petite ville allemande,

par sa franchise à soutenir des idées, qu’il retrouvait

maintenant, prônées par ces Parisiens, et qui, prônées

par eux, maintenant le dégoûtaient. Les mêmes idées,

pourtant. Mais elles ne sonnaient plus de même. Quand

Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du

passé, quand il partait en guerre contre l’esthétique et la

morale pharisiennes, ce n’était pas un jeu pour lui,

comme pour ces beaux esprits ; il était sérieux,

terriblement sérieux ; et sa révolte avait pour but la vie,

la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces

gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile.

C’était le mot de l’énigme. Une débauche inféconde de

la pensée et des sens. Un art brillant, plein d’esprit,

d’habileté – une belle forme, certes, une tradition de la

beauté, qui se maintenait indestructible, en dépit des

alluvions étrangères –, un théâtre qui était du théâtre, un

style qui était un style, des auteurs qui savaient leur

métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette

assez beau d’un art, d’une pensée, qui avaient été

puissants. Mais un squelette. Des mots qui tintent, des

phrases qui sonnent, des froissements métalliques

d’idées qui se heurtent dans le vide, des jeux d’esprit,

des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout

cela ne servait à rien, qu’à jouir égoïstement. Cela allait

à la mort. Phénomène analogue à celui de l’effrayante

dépopulation de la France, que l’Europe observait –

escomptait – en silence. Tant d’esprit et d’intelligence,

des sens si affinés, se dépensaient en une sorte

d’onanisme honteux ! Ils ne s’en doutaient point. Ils

riaient. C’était même la seule chose qui rassurât

Christophe : ces gens-là savaient encore bien rire ; tout

n’était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins, quand

ils voulaient se prendre au sérieux ; et rien ne le blessait

autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient

dans l’art qu’un instrument de plaisir, se donner comme

les prêtres d’une religion désintéressée :

« Nous sommes des artistes, répétait avec

complaisance Sylvain Kohn. Nous faisons de l’art pour

l’art. L’art est toujours pur ; il n’a rien que de chaste.

Nous explorons la vie, en touriste que tout amuse. Nous

sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don

Juan amoureux de la beauté.

– Vous êtes des hypocrites, finit par riposter

Christophe. Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais

jusqu’ici qu’il n’y avait que mon pays qui l’était. En

Allemagne nous avons l’hypocrisie de parler toujours

d’idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt ; et

nous nous persuadons que nous sommes idéalistes, en

ne pensant qu’à notre égoïsme. Mais vous êtes bien

pires : vous couvrez du nom d’Art et de Beauté (avec

une majuscule) votre luxure nationale – quand vous

n’abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de

Vérité, de Science, de Devoir intellectuel, qui se lave

les mains des conséquences possibles de ses recherches

hautaines. L’art pour l’art !... Une foi magnifique !

Mais la foi seulement des forts. L’art ! Étreindre la vie,

comme l’aigle sa proie, et l’emporter dans l’air, s’élever

avec elle dans l’espace serein !... Pour cela, il faut des

serres, de vastes ailes, et un cœur puissant. Mais vous

n’êtes que des moineaux, qui, quand ils ont trouvé

quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et

se le disputent en piaillant... L’art pour l’art !...

Malheureux ! L’art n’est pas une vile pâture, livrée aux

vils passants. Une jouissance, certes, et de toutes la plus

enivrante. Mais elle n’est le prix que d’une lutte

acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force.

L’art est la vie domptée. L’empereur de la vie. Quand

on veut être César, il faut en avoir l’âme. Vous n’êtes

que des rois de théâtre : c’est un rôle que vous jouez,

vous n’y croyez même pas. Et, comme ces acteurs, qui

se font gloire de leurs difformités, vous faites de la

littérature avec les vôtres. Vous cultivez

amoureusement les maladies de votre peuple, sa peur de

l’effort, son amour du plaisir, des idéologies sensuelles,

de l’humanitarisme chimérique, de tout ce qui engourdit

voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes

ses raisons d’agir. Vous le menez droit aux fumeries

d’opium. Et vous le savez bien ; mais vous ne le dites

point : la mort est au bout. – Eh bien, moi, je dis : Où

est la mort, l’art n’est point. L’art, c’est ce qui fait

vivre. Mais les plus honnêtes d’entre vos écrivains sont

si lâches que, même quand le bandeau leur est tombé

des yeux, ils affectent de ne pas voir ; ils ont le front de

dire : “C’est dangereux, je l’avoue ; il y a du poison là-

dedans ; mais c’est plein de talent !” Comme si, en

correctionnelle, le juge disait d’un apache : “Il est un

gredin, c’est vrai ; mais il a tant de talent !...” »





*





Christophe se demandait à quoi servait la critique

française. Ce n’étaient pourtant pas les critiques qui

manquaient ; ils pullulaient sur l’art. On n’arrivait plus

à voir les œuvres : elles disparaissaient sous eux.

Christophe n’était pas tendre pour la critique, en

général. Il avait déjà peine à admettre l’utilité de cette

multitude d’artistes, qui formaient comme un

quatrième, ou un cinquième État, dans la société

moderne : il y voyait le signe d’une époque fatiguée,

qui s’en remet à d’autres du soin de regarder la vie –

qui sent par procuration. À plus forte raison, trouvait-il

un peu honteux qu’elle ne fût même plus capable de

voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu’il lui fallût

encore d’autres intermédiaires, des reflets de reflets, en

un mot, des critiques. Au moins eût-il fallu que ces

reflets fussent fidèles. Mais ils ne reflétaient rien que

l’incertitude de la foule, qui faisait cercle autour. Telles,

ces glaces de musée, où se réfléchissent, avec le

plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de l’y

voir.

Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en

France d’une immense autorité. Le public s’inclinait

devant leurs arrêts ; et il n’était pas loin de les regarder

comme supérieurs aux artistes, comme des artistes

intelligents : (les deux mots ne semblaient pas faits pour

aller ensemble). – Puis, ils s’étaient multipliés à

l’excès ; ils étaient trop d’augures : cela gâte le métier.

Quand il y a tant de gens qui affirment, chacun, qu’il

est le seul détenteur de l’unique vérité, on ne peut plus

les croire ; et ils finissent par ne plus se croire eux-

mêmes. Le découragement était venu : du jour au

lendemain, suivant l’habitude française, ils avaient

passé d’un extrême à l’autre. Après avoir professé

qu’ils savaient tout, ils professaient maintenant qu’ils

ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d’honneur et

leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces

générations amollies qu’il est élégant de ne rien

affirmer sans le nier aussitôt, ou du moins sans le

mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint Paul,

« en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non ».

Toute l’élite française s’était enthousiasmée pour ce

Credo amphibie. La paresse de l’esprit et la faiblesse du

caractère y avaient trouvé leur compte. On ne disait

plus d’une œuvre qu’elle était bonne ou mauvaise, vraie

ou fausse, intelligente ou sotte. On disait :

« Il se peut faire... Il n’y a pas d’impossibilité... Je

n’en sais rien... je m’en lave les mains. »

Si l’on jouait une ordure, ils ne disaient pas :

« Voilà une ordure. »

Ils disaient :

« Seigneur Sganarelle, changez, s’il vous plaît, cette

façon de parler. Notre philosophie ordonne de parler de

tout avec incertitude ; et, par cette raison, vous ne devez

pas dire : “Voilà une ordure”, mais : “Il me semble... Il

m’apparaît que voilà une ordure... Mais il n’est pas

assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un chef-

d’œuvre. Et qui sait si ce n’en est pas un ?” »

Il n’y avait plus de danger qu’on les accusât de

tyranniser les arts. Jadis, Schiller leur avait fait la leçon,

et il avait rappelé aux tyranneaux de la presse ce qu’il

appelait crûment :

Le Devoir des domestiques.

« Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va

paraître. Alerte donc ! Balayez les chambres. Voilà

pourquoi, messieurs, vous êtes là.

« Mais dès qu’elle parait, vite à la porte, valets !

Que la servante ne se carre point dans le fauteuil de la

dame ! »

Il fallait rendre justice à ceux d’aujourd’hui. Ils ne

s’asseyaient plus dans le fauteuil de la dame. On voulait

qu’ils fussent domestiques, ils l’étaient. – Mais de

mauvais domestiques : ils ne balayaient rien ; la

chambre était un taudis. Plutôt que d’y remettre l’ordre,

et la propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la

tâche au maître, à la divinité du jour : – le Suffrage

Universel.

À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un

mouvement de réaction contre la veulerie anarchique du

jour. Quelques esprits plus fermes avaient entrepris une

campagne – bien faible encore – de salubrité publique ;

mais Christophe n’en voyait rien, dans le milieu où ils

se trouvaient. D’ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l’on

se moquait d’eux. Quand il arrivait, de loin en loin,

qu’un vigoureux artiste eût un mouvement de révolte

contre la niaiserie malsaine de l’art à la mode, les

auteurs répliquaient avec superbe qu’ils avaient raison,

puisque le public était content. Cela suffisait à fermer la

bouche aux objections. Le public avait parlé : suprême

loi de l’art ! Il ne venait à l’idée de personne que l’on

pût récuser le témoignage d’un public dépravé, en

faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l’artiste fût

fait pour commander au public, et non le public à

l’artiste. La religion du Nombre – du nombre des

spectateurs et du chiffre des recettes – dominait la

pensée artistique de cette démocratie mercantilisée. À la

suite des auteurs, les critiques docilement décrétaient

que l’office essentiel de l’œuvre d’art est de plaire. Le

succès est la loi ; et quand le succès dure, il n’y a qu’à

s’incliner. Ils s’appliquaient donc à pressentir les

fluctuations de la bourse du plaisir, à lire dans les yeux

de la critique ce qu’il fallait penser des œuvres. Ainsi

tous deux se regardaient ; et ils ne voyaient dans les

yeux l’un de l’autre que leur propre indécision.

Jamais pourtant une critique intrépide n’eût été aussi

nécessaire. Dans une République anarchique, la mode,

toute-puissante, a rarement des retours en arrière,

comme dans un pays conservateur ; elle va de l’avant,

toujours ; et c’est une surenchère perpétuelle de fausse

liberté d’esprit, à laquelle presque personne n’ose

résister. La foule est incapable de se prononcer ; elle est

choquée, au fond ; mais aucun n’ose dire ce que chacun

sent en secret. Si les critiques étaient forts, s’ils osaient

être forts, quel serait leur pouvoir ! Un robuste critique

(pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en

quelques années, se faire le Napoléon du goût public, et

balayer à Bicêtre les malades de l’art. Mais vous n’avez

plus de Napoléon... D’abord, tous vos critiques vivent

dans cette atmosphère viciée : ils ne s’en aperçoivent

plus. Puis, ils n’osent parler. Ils se connaissent tous, ils

forment une compagnie, et doivent se ménager : il n’est

point d’indépendant. Pour l’être, il faudrait renoncer à

la vie de société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le

courage, dans une époque affaiblie où les meilleurs

doutent que la justesse d’une franche critique vaille les

désagréments qu’elle peut causer à son auteur ? Qui se

condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer :

oser tenir tête à l’opinion, lutter contre l’imbécillité

publique, mettre à nu la médiocrité des triomphateurs

du jour, défendre l’artiste inconnu, seul, et livré aux

bêtes, imposer les esprits-rois aux esprits faits pour

obéir ? – Il arrivait à Christophe d’entendre des

critiques se dire, à une première, le soir, dans les

couloirs du théâtre :

« Hein ! Est-ce assez mauvais ! Quel four ! »

Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient

de chef-d’œuvre, de Shakespeare nouveau, et de l’aile

du génie, dont le vent avait passé sur les têtes.

« Ce n’est pas le talent qui manque à votre art, disait

Christophe à Sylvain Kohn ; c’est le caractère. Vous

auriez plus besoin d’un grand critique, d’un Lessing,

d’un...

– D’un Boileau ? dit Sylvain Kohn, goguenardant.

– D’un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de

génie.

– Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on

ne l’écouterait pas.

– Si on ne l’écoutait pas, c’est qu’il ne serait pas un

Boileau, répliqua Christophe. Je vous réponds que, du

jour où je voudrais vous dire vos vérités toutes crues, si

maladroit que je sois, vous les entendriez ; et il faudrait

bien que vous les avaliez.

– Mon pauvre vieux ! » ricana Sylvain Kohn.

Il avait l’air si sûr et si satisfait de la veulerie

générale que Christophe, le regardant, eut soudain

l’impression que cet homme était cent fois plus un

étranger en France que lui-même.

« Ce n’est pas possible, dit-il de nouveau, comme le

soir où il était sorti écœuré d’un théâtre des boulevards.

Il y a autre chose.

– Qu’est-ce que vous voulez de plus ? » demanda

Kohn.

Christophe répétait avec opiniâtreté :

« La France.

– La France, c’est nous », fit Sylvain Kohn, en

s’esclaffant.

Christophe le regarda fixement, un instant, puis

secoua la tête, et reprit son refrain :

« Il y a autre chose.

– Eh bien, mon vieux, cherchez », dit Sylvain Kohn,

en riant de plus belle.





Christophe pouvait chercher. Ils l’avaient bien

cachée.

II



Une impression plus forte s’imposait à Christophe, à

mesure qu’il voyait plus clair dans la cuve aux idées, où

fermentait l’art parisien : la suprématie de la femme sur

cette société cosmopolite. Elle y tenait une place

absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus d’être la

compagne de l’homme. Il ne lui suffisait même pas de

devenir son égale. Il fallait que son plaisir fût la

première loi pour l’homme. Et l’homme s’y prêtait.

Quand un peuple vieillit, il abdique sa volonté, sa foi,

toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la

dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres ;

mais les femmes font les hommes – (quand elles ne se

mêlent pas de faire aussi les œuvres, comme c’était le

cas dans la France d’alors) ; – et ce qu’elles font, il

serait plus juste de dire qu’elles le défont. L’éternel

féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante

sur les meilleurs ; mais pour le commun des hommes et

pour les époques fatiguées, il y a, comme l’a dit

quelqu’un, un autre féminin tout aussi éternel, qui les

attire en bas. Cet autre était le maître de la pensée, le roi

de la République.

*





Christophe observait curieusement les Parisiennes,

dans les salons où la présentation de Sylvain Kohn et

son talent de virtuose l’avaient fait accueillir. Comme la

plupart des étrangers, il généralisait à toutes les

Françaises ses remarques sans indulgence d’après deux

ou trois types qu’il avait rencontrés : de jeunes femmes,

pas très grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille

souple, les cheveux teints, un grand chapeau sur leur

aimable tête, un peu grosse pour le corps ; les traits

nets, la chair un peu soufflée ; un nez assez bien fait,

souvent vulgaire, sans caractère, toujours ; des yeux en

éveil, mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre

le plus brillants et le plus grands possible ; la bouche

bien dessinée, bien maîtresse d’elle-même ; menton

gras ; tout le bas de la figure dénotant le caractère

matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées

qu’elles fussent d’intrigues amoureuses, ne perdaient

jamais de vue le souci du monde et de leur ménage.

Jolies, mais point de race. Chez presque toutes ces

mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui

eût voulu l’être, avec les traditions de sa classe :

prudence, économie, froideur, sens pratique, égoïsme.

Une vie pauvre. Un désir du plaisir, procédant

beaucoup plus d’une curiosité cérébrale que d’un

besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais

décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et

avaient de menus gestes automatiques. Tapotant leurs

cheveux et leurs peignes, du revers ou du creux de leurs

mains, par petits coups délicats, elles s’asseyaient

toujours de façon à pouvoir se mirer – et surveiller les

autres – dans une glace, voisine ou lointaine, sans

compter, au dîner ou au thé, les cuillers, les couteaux,

les cafetières d’argent, polis et reluisants, où elles

attrapaient au passage le reflet de leur visage, qui les

intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient

à table une hygiène sévère : buvant de l’eau, et se

privant de tous les mets, qui eussent pu porter atteinte à

leur idéal de blancheur enfarinée.

La proportion des juives était assez forte dans les

milieux que fréquentait Christophe ; et il était attiré par

elles, bien que, depuis sa rencontre avec Judith

Mannheim, il n’eût guère d’illusion sur leur compte.

Sylvain Kohn l’avait introduit dans quelques salons

israélites, où il avait été reçu avec l’intelligence

habituelle de cette race, qui aime l’intelligence.

Christophe se rencontrait à dîner avec des financiers,

des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des courtiers

internationaux, des espèces de négriers, – les hommes

d’affaires de la République. Ils étaient lucides et

énergiques, indifférents aux autres, souriants, expansifs,

et fermés. Christophe avait le sentiment qu’il y avait

des crimes sous ces fronts durs, dans le passé et dans

l’avenir de ces hommes assemblés autour de la table

somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous

étaient laids. Mais le troupeau des femmes, dans

l’ensemble, était assez brillant. Il ne fallait pas les

regarder de trop près : la plupart manquaient de finesse

dans la ligne ou la couleur. Mais de l’éclat, une

apparence de vie matérielle assez forte, de belles

épaules qui s’épanouissaient orgueilleusement sous les

regards, et un génie pour faire de leur beauté, et même

de leur laideur, un piège à prendre l’homme. Un artiste

eût retrouvé en certaines d’entre elles l’ancien type

romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de

Hadrien. On voyait aussi des figures à la Palma,

expression charnelle, lourd menton, fortement attaché

dans le cou, non sans beauté bestiale. D’autres avaient

les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants,

hardis : on les devinait fines, incisives, prêtes à tout,

plus viriles que les autres femmes, et cependant plus

femmes. Au milieu du troupeau, se détachait çà et là un

profil plus spiritualisé. Ses traits purs, par-delà Rome,

remontaient jusqu’au pays de Laban : on y croyait

goûter une poésie de silence, l’harmonie du Désert.

Mais quand Christophe s’approchait et écoutait les

propos qu’échangeaient Rebecca avec Faustine la

Romaine, ou Sainte-Barbe la Vénitienne, il trouvait une

juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne

qu’une Parisienne, plus factice et plus frelatée, qui

disait des méchancetés tranquilles, en déshabillant

l’âme et le corps des gens avec ses yeux de Madone.

Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir

se mêler à aucun. Les hommes parlaient de chasse avec

férocité, d’amour avec brutalité, d’argent seulement

avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On prenait

des notes d’affaires au fumoir. Christophe entendait

dire d’un bellâtre qui se promenait entre les fauteuils

des dames, une rosette à la boutonnière, grasseyant de

lourdes gracieusetés :

« Comment ! Il est donc en liberté ? »

Dans un coin du salon, deux dames s’entretenaient

des amours d’une jeune actrice et d’une femme du

monde. Parfois il y avait concert. On demandait à

Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées,

ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton

apocalyptique des vers de Sully Prudhomme et de

Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait

solennellement déclamer une Ballade mystique, avec

accompagnement d’orgue céleste. Musique et vers

étaient si bêtes que Christophe en était malade. Mais les

Romaines étaient charmées et riaient de bon cœur, en

montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de

l’Ibsen. Épilogue de la lutte d’un grand homme contre

les Soutiens de la Société, aboutissant à les divertir !

Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à

deviser sur l’art. C’était une chose écœurante. Les

femmes surtout se mettaient à parler d’Ibsen, de

Wagner, de Tolstoï, par flirt, par politesse, par ennui,

par sottise. Une fois que la conversation était sur ce

terrain, plus moyen de l’arrêter. Le mal était

contagieux. Il fallait écouter les pensées des banquiers,

des courtiers et des négriers sur l’art. Christophe avait

beau éviter de répondre, détourner l’entretien : on

s’acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme

disait Berlioz, « ces gens-là emploient ces termes avec

le plus grand sang-froid ; on dirait qu’ils parlent vin,

femmes, ou autres cochonneries ». Un médecin

aliéniste reconnaissait dans l’héroïne d’Ibsen une de ces

clientes, mais beaucoup plus bête. Un ingénieur

assurait, convaincu, que, dans Maison de poupée, le

personnage sympathique était le mari. L’illustre cabotin

– un comique fameux –, ânonnait en vibrant de

profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle ; il

contait à Christophe qu’il ne pouvait pas voir un tableau

de Vélasquez, – (c’était le dieu du jour) – « sans que de

grosses larmes lui coulassent sur les joues ». Toutefois,

il confiait – à Christophe, toujours – que, si haut qu’il

mît l’art, il plaçait encore plus haut l’art dans la vie,

l’action et que s’il avait eu le choix du rôle à jouer, il

eût choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces

hommes dits d’esprit. La conversation n’en était pas

sensiblement relevée. Christophe faisait le compte de ce

qu’ils passaient pour dire, et de ce qu’ils disaient en

effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien ; ils s’en

tenaient à des sourires énigmatiques ; ils vivaient sur

leur réputation, et ne la risquaient point. Nul sentiment

des valeurs ; tout était sur le même plan. Tel était un

Shakespeare. Tel était un Molière. Ou tel, un Jésus-

Christ. Ils comparaient Ibsen à Dumas fils, Tolstoï à

George Sand ; et naturellement, c’était pour montrer

que la France avait tout inventé. D’ordinaire, ils ne

savaient aucune langue étrangère. Mais cela ne les

gênait pas. Il importait si peu à leur public, qu’ils disent

la vérité ! Ce qui importait, c’était qu’ils disent des

choses amusantes, et autant que possible flatteuses pour

l’amour-propre national. Les étrangers avaient bon dos

– à part l’idole du jour : car il en fallait une pour la

mode : que ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou

Gorki, ou d’Annunzio. Cela ne durait pas longtemps, et

l’idole était sûre de passer un matin, à la boîte aux

ordures.

Pour le moment, l’idole était Beethoven. Beethoven

– qui l’eût dit ? – était un homme à la mode. Du moins,

parmi les gens du monde et les littérateurs : car les

musiciens s’étaient sur-le-champ détachés de lui,

suivant le système de bascule qui est une des lois du

goût artistique en France. Pour savoir ce qu’il pense, un

Français a besoin de savoir ce que pense son voisin,

afin de penser de même, ou de penser le contraire.

Voyant Beethoven devenir populaire, les plus

distingués d’entre les musiciens avaient commencé de

ne plus le trouver assez distingué pour eux ; ils

prétendaient devancer l’opinion, et ne jamais la suivre ;

plutôt que d’être d’accord avec elle, ils lui tournaient le

dos. Ils s’étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux

sourd, qui criait d’une voix âpre ; et certains affirmaient

qu’il était peut-être un moraliste estimable, mais un

musicien surfait. – Ces mauvaises plaisanteries

n’étaient pas du goût de Christophe. L’enthousiasme

des gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si

Beethoven était venu à Paris, en ce moment, il eût été le

lion du jour : c’était fâcheux pour lui qu’il fût mort

depuis un siècle. Sa musique comptait pour moins dans

cette vogue que les circonstances plus ou moins

romanesques de sa vie, popularisée par des biographies

sentimentales. Son masque violent, au mufle de lion,

était devenu une figure de romance. Les dames

s’apitoyaient sur lui ; elles laissaient entendre que, si

elles l’avaient connu, il n’eût pas été si malheureux ; et

leur grand cœur était d’autant plus disposé à s’offrir

qu’il n’y avait aucun risque que Beethoven les prît au

mot : le vieux bonhomme n’avait plus besoin de rien. –

C’est pourquoi les virtuoses, les chefs d’orchestre, les

impresarii se découvraient des trésors de piété pour lui ;

et, en leur qualité de représentants de Beethoven, ils

recueillaient les hommages qui lui étaient destinés. De

somptueux festivals, à des prix fort élevés, donnaient

aux gens du monde l’occasion de montrer leur

générosité – et parfois aussi de découvrir les

symphonies de Beethoven. Des comités de comédiens,

de mondains, de demi-mondains, et de politiciens

chargés par la République de présider aux destinées de

l’art, faisaient savoir au monde qu’ils allaient élever un

monument à Beethoven : on voyait sur la liste, avec

quelques braves gens qui servaient de passeport aux

autres, toute cette racaille qui eût foulé aux pieds

Beethoven vivant.

Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents,

pour ne pas dire une énormité. Toute la soirée, il restait

tendu et crispé. Il ne pouvait ni parler, ni se taire.

Parler, non par plaisir ou par nécessité, mais par

politesse, parce qu’il faut parler, lui semblait humiliant.

Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis.

Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il

n’avait même pas le talent d’être poli, quand il ne disait

rien. S’il regardait son voisin, c’était d’une façon trop

fixe et trop intense : malgré lui, il l’étudiait, et l’autre

en était blessé. S’il parlait, il croyait trop à ce qu’il

disait : cela choquait tout le monde, et même lui. Il se

rendait compte qu’il n’était pas à sa place ; et, comme il

était assez intelligent pour avoir le sens de l’harmonie

du milieu, où sa présence détonnait, il était aussi

choqué de ses façons d’être que ses hôtes eux-mêmes. Il

s’en voulait, et il leur en voulait.

Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au

milieu de la nuit, il était si écrasé d’ennui qu’il n’avait

pas la force de rentrer à pied chez lui ; il avait envie de

se coucher par terre, en pleine rue, comme il avait été,

vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit virtuose,

il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois

n’ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa

semaine, il en dépensait deux à une voiture. Il s’y jetait

précipitamment, afin de fuir plus vite ; et tandis qu’elle

l’emportait, il gémissait d’énervement. Chez lui, il

gémissait encore, dans son lit, en dormant... Et puis,

brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant une

parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant

les gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui

arrivait encore, se promenant seul, de gronder tout à

coup comme une bête... Pourquoi allait-il voir ces

gens ? Pourquoi retournait-il les voir ? Pourquoi

s’obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les

autres, à feindre de s’intéresser à ce qui ne l’intéressait

pas ? – Est-ce qu’il était bien vrai que cela ne

l’intéressât pas ? – Il y a un an, il n’eût jamais pu

supporter cette société. Maintenant, elle l’amusait tout

en l’irritant. Était-ce un peu de l’indifférence parisienne

qui s’insinuait en lui ? Il se demandait avec inquiétude

s’il était donc devenu moins fort. Mais c’était au

contraire qu’il l’était davantage. Il était plus libre

d’esprit dans un milieu étranger. Ses yeux s’ouvraient

malgré lui à la grande Comédie du monde.

D’ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien

continuer cette vie, s’il voulait que son art fût connu de

la société parisienne, qui ne s’intéresse aux œuvres que

dans la mesure où elle connaît les artistes. Et il fallait

bien qu’il cherchât à être connu, s’il voulait trouver des

leçons à donner parmi ces Philistins, dont il avait besoin

pour vivre.

Et puis, l’on a un cœur ; et, malgré soi, le cœur

s’attache, il trouve à s’attacher, dans quelque milieu que

ce soit ; s’il ne s’attachait, il ne pourrait vivre.





*



Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour

élèves, était la fille d’un riche fabricant d’automobiles,

Colette Stevens. Son père était belge, naturalisé

Français, fils d’un Anglo-Américain établi à Anvers et

d’une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C’était une

famille bien parisienne. Pour Christophe – pour

beaucoup d’autres –, Colette Stevens était le type de la

jeune fille française.

Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés,

qu’elle faisait doux aux jeunes gens, des prunelles

d’Espagnole, qui remplissaient tout l’orbite de leur

humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque,

qu’elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec

des moues mutines, les cheveux désordonnés, un

minois chiffonné, la peau médiocre, frottée de poudre,

les traits gros, un peu gonflés, l’air d’un petit chat

bouffi.

De proportions toutes menues, très bien habillée,

séduisante, agacinante, elle avait des manières

mignardes, précieuses, niaisottes ; elle jouait la fillette,

se balançant deux heures dans son fauteuil à bascule

poussant des petits cris, des :

« Non, ce n’est pas possible ?... »

à table, battant des mains, quand il y avait un plat

qu’elle aimait ; au salon, grillant des cigarettes,

affectant, devant les hommes, une affection exubérante

pour ses amies, se jetant à leur cou, leur caressant la

main, leur chuchotant à l’oreille, disant des ingénuités,

disant aussi des méchancetés, admirablement, d’une

voix douce et frêle, qui savait même, à l’occasion, dire

des choses très lestes, sans avoir l’air d’y toucher, qui

savait encore mieux en faire dire – l’air candide d’une

petite fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières

lourdes, voluptueux et sournois, qui regardaient de côté,

malignement, guettant tous les potins, happant toutes

les polissonneries de la conversation, et tâchant de

pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.

Ces singeries, ces parades de petit chien, cette

ingénuité frelatée, ne plaisaient à Christophe en aucune

façon. Il avait autre chose à faire qu’à se prêter aux

manèges d’une petite fille rouée, ou même qu’à les

considérer d’un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à

sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt

pour lui de ces perruches de salon était de lui en fournir

les moyens. En échange de leur argent, il leur donnait

ses leçons, en conscience, le front plissé, l’esprit tendu

vers la tâche, afin de ne se laisser distraire ni par l’ennui

qu’elle lui causait, ni par les agaceries de ses élèves,

quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens.

Il ne faisait guère plus attention à elle qu’à la petite

cousine de Colette, une enfant de douze ans, silencieuse

et timide, que les Stevens avait prise chez eux, et à qui

il enseignait aussi le piano.

Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir

qu’avec lui toutes ses grâces étaient perdues, et trop

souple, pour ne pas s’adapter instantanément aux façons

de Christophe. Elle n’avait même pas besoin de

s’appliquer pour cela. C’était un instinct de sa nature.

Elle était femme. Elle était une onde sans forme. Toutes

les âmes qu’elle rencontrait lui étaient comme des

vases, dont, par curiosité, par besoin, sur-le-champ, elle

épousait les formes. Pour être, il fallait toujours qu’elle

fût un autre. Toute sa personnalité, c’était qu’elle ne le

restait pas. Elle changeait de vases, souvent.

Christophe l’attirait, pour beaucoup de raisons, dont

la première était qu’il n’était pas attiré par elle. Il

l’attirait encore, parce qu’il était différent de tous les

jeunes gens qu’elle connaissait ; elle n’avait jamais

essayé encore d’une potiche de cette forme et de ces

aspérités. Il l’attirait enfin, parce qu’experte, de race, à

évaluer du premier coup d’œil le prix exact des potiches

et des gens, elle se rendait parfaitement compte qu’à

défaut d’élégance, Christophe avait une solidité,

qu’aucun de ses bibelots parisiens ne pouvait lui offrir.

Elle faisait de la musique, comme la plupart des

jeunes filles oisives. Elle en faisait beaucoup et peu.

C’est-à-dire qu’elle en était toujours occupée, et qu’elle

n’en connaissait presque rien. Elle tripotait son piano,

toute la journée, par désœuvrement, par pose, par

volupté. Tantôt elle en faisait comme du vélocipède.

Tantôt elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec

âme – (on eût presque dit qu’elle en avait une : il

suffisait qu’elle se mît à la place de quelqu’un qui en

avait une). – Elle était capable d’aimer Massenet,

Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle

était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu’elle

connaissait Christophe. Et maintenant elle jouait Bach

et Beethoven très proprement – (ce qui, à la vérité, n’est

pas beaucoup dire) – ; mais le plus fort, c’est qu’elle les

aimait. Au fond, ce n’était ni Beethoven, ni Thomé, ni

Bach, ni Grieg, qu’elle aimait : c’étaient les notes, les

sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les

vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme

autant d’autres cordes, leurs chatouilleries

voluptueuses.

Dans le salon de l’hôtel aristocratique, décoré de

tapisseries un peu pâles, avec, sur un chevalet, au

milieu de la pièce, le portrait de la robuste Mme

Stevens par un peintre à la mode qui l’avait représentée

languissante comme une fleur sans eau, les yeux

mourants, le corps tordu en spirale, pour exprimer la

rareté de son âme millionnaire – dans le grand salon

aux baies vitrées, donnant sur de vieux arbres, que la

neige poudrait, Christophe trouvait Colette toujours

assise devant son piano, ressassant indéfiniment les

mêmes phrases, se caressant les oreilles de dissonances

moelleuses.

« Ah ! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte,

qui fait encore ronron !

– Malhonnête ! » disait-elle en riant...

(Et elle lui tendait sa main un peu moite).

« ... Écoutez cela. Est-ce que ce n’est pas joli ?

– Très joli, disait-il, d’un ton indifférent.

– Vous n’écoutez pas !... Voulez-vous bien écouter !

– J’entends... C’est toujours la même chose.

– Ah ! vous n’êtes pas musicien, faisait-elle, avec

dépit.

– Comme si c’était de musique qu’il s’agissait !

– Comment ! ce n’est pas de musique ?... Et de quoi,

s’il vous plaît ?

– Vous le savez très bien ; et je ne vous le dirai pas,

parce que ce ne serait pas convenable.

– Raison de plus pour le dire.

– Vous le voulez ?... Tant pis pour vous !... Eh bien,

savez-vous ce que vous faites avec votre piano ?... Vous

flirtez.

– Par exemple !

– Parfaitement. Vous lui dites : “Cher piano, cher

piano, dis-moi des gentils mots, encore, caresse-moi,

donne-moi un petit baiser !”

– Mais voulez-vous vous taire ! dit Colette, moitié

riante, moitié fâchée. Vous n’avez pas la moindre idée

du respect.

– Pas la moindre.

– Vous êtes un impertinent... Et puis d’abord, quand

cela serait, est-ce que ce n’est pas la vraie façon

d’aimer la musique ?

– Oh ! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à

cela.

– Mais c’est la musique même ! Un bel accord, c’est

un baiser.

– Je ne vous l’ai pas fait dire.

– Est-ce que ce n’est pas vrai ?... Pourquoi

haussez-vous les épaules ? Pourquoi faites-vous la

grimace ?

– Parce que cela me dégoûte.

– De mieux en mieux !

– Cela me dégoûte d’entendre parler de la musique

comme d’un libertinage... Oh ! ce n’est pas votre faute.

C’est la faute de votre monde. Toute cette fade société

qui vous entoure regarde l’art comme une sorte de

débauche permise... Allons, assez là-dessus ! Jouez-moi

votre sonate.

– Mais non, causons encore un peu.

– Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous

donner des leçons de piano... En avant, marche !

– Vous êtes poli ! » disait Colette, vexée – ravie au

fond d’être un peu rudoyée.

Elle jouait son morceau, s’appliquant de son mieux ;

et, comme elle était habile, elle y réussissait très

passablement, parfois même assez bien. Christophe, qui

n’était pas dupe, riait en lui-même de l’adresse « de

cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait ce

qu’elle jouait, quoiqu’elle n’en sentît rien ». Il ne

laissait pas d’en éprouver pour elle une sympathie

amusée. Colette, de son côté, saisissait tous les

prétextes pour reprendre la conversation, qui

l’intéressait beaucoup plus que la leçon de piano.

Christophe avait beau s’en défendre, prétextant qu’il ne

pouvait dire ce qu’il pensait, sans risquer de la blesser :

elle arrivait toujours à le lui faire dire ; et plus c’était

blessant, moins elle était blessée : c’était un

amusement. Mais comme la fine mouche sentait que

Christophe n’aimait rien tant que la sincérité, elle lui

tenait tête hardiment, et discutait mordicus. Ils se

quittaient très bons amis.





*





Pourtant, jamais Christophe n’eût la moindre

illusion sur cette amitié de salon, jamais la moindre

intimité ne se fût établie entre eux, sans les confidences

que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par

instinct de séduction.

La veille, il y avait eu réception chez ses parents.

Elle avait ri, bavardé, flirté comme une enragée ; mais,

le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa

leçon, elle était lasse, les traits tirés, le teint gris, la tête

grosse comme le poing. Elle dit à peine quelques mots ;

elle avait l’air éteinte. Elle se mit au piano, joua

mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata

encore, s’interrompit brusquement, et dit :

« Je ne peux pas... Je vous demande pardon...

Voulez-vous, attendons un peu... »

Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit

que non :

« Elle n’était pas bien disposée... Elle avait des

moments comme cela... C’était ridicule, il ne fallait pas

lui en vouloir. »

Il lui proposa de revenir, un autre jour ; mais elle

insista pour qu’il restât :

« Un instant seulement... Tout à l’heure, ce sera

mieux... Comme je suis bête, n’est-ce pas ? »

Il sentait qu’elle n’était pas dans son état normal ;

mais il ne voulut pas la questionner ; et, pour parler

d’autre chose, il dit :

« Voilà ce que c’est d’avoir été si brillante, hier

soir ! Vous vous êtes trop dépensée. »

Elle eut un petit sourire ironique :

« On ne peut pas vous en dire autant », répondit-

elle.

Il rit franchement.

« Je crois que vous n’avez pas dit un mot, reprit-

elle.

– Pas un.

– Il y avait pourtant des gens intéressants.

– Oui, de fameux bavards, des gens d’esprit. Je suis

perdu au milieu de vos Français désossés, qui

comprennent tout, qui excusent tout – qui ne sentent

rien. Des gens qui parlent, pendant des heures d’amour

et d’art. N’est-ce pas écœurant ?

– Cela devrait pourtant vous intéresser : l’art, sinon

l’amour.

– On ne parle pas de ces choses : on les fait.

– Mais quand on ne peut pas les faire ? » dit Colette,

avec une petite moue.

Christophe répondit, en riant :

« Alors, laissez cela à d’autres. Tout le monde n’est

pas fait pour l’art.

– Ni pour l’amour ?

– Ni pour l’amour.

– Miséricorde ! Et qu’est-ce qui nous reste ?

– Votre ménage.

– Merci ! » dit Colette, piquée.

Elle remit ses mains sur le piano, essaya de

nouveau, manqua de nouveau ses traits, tapa sur les

touches, et gémit :

« Je ne peux pas !... Je ne suis bonne à rien,

décidément. Je crois que vous avez raison. Les femmes

ne sont bonnes à rien.

– C’est déjà quelque chose de le dire », fit

Christophe, avec bonhomie.

Elle le regarda, de l’air penaud d’une petite fille

qu’on gronde, et dit :

« Ne soyez pas si dur !

– Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua

gaiement Christophe. Une bonne femme, c’est le

paradis sur terre. Seulement, le paradis sur terre...

– Oui, personne ne l’a jamais vu.

– Je ne suis pas si pessimiste. Je dis : Moi, je ne l’ai

jamais vu ; mais il se peut bien qu’il existe. Je suis

même décidé à le trouver, s’il existe. Seulement ce

n’est pas facile. Une bonne femme et un homme de

génie, c’est aussi rare l’un que l’autre.

– Et en dehors d’eux, le reste des hommes et des

femmes ne compte pas ?

– Au contraire ! Il n’y a que le reste qui compte...

pour le monde.

– Mais pour vous ?

– Pour moi, cela n’existe pas.

– Comme vous êtes dur ! répéta Colette.

– Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient.

Quand ce ne serait que dans l’intérêt des autres !... S’il

n’y avait pas un peu de caillou, par-ci par-là, dans le

monde, il s’en irait en bouillie.

– Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d’être

fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop

sévère pour ceux, – surtout pour celles qui ne le sont

pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous

pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des

singeries, vous croyez que nous n’avons rien de plus en

tête, et vous nous méprisez. Ah ! si vous lisiez tout ce

qui se passe dans la tête des petites femmes de quinze à

dix-huit ans, qui vont dans le monde et qui ont le genre

de succès que comporte leur vie débordante –

lorsqu’elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des

paradoxes, des choses amères, dont on rit parce qu’elles

rient, lorsqu’elles ont livré un peu d’elles-mêmes à des

imbéciles, et cherché au fond des yeux de chacune cette

lumière qu’on n’y trouve jamais – si vous les voyiez,

quand elles rentrent chez elles, dans la nuit et

s’enferment dans leur chambre, silencieuse, et se jettent

à genoux dans des agonies de solitude !...

– Est-ce possible ? dit Christophe stupéfait. Quoi !

vous souffrez, vous souffrez ainsi ? »

Colette ne répondit pas ; mais des larmes lui vinrent

aux yeux. Elle essaya de sourire, et tendit la main à

Christophe ; il la saisit ému.

« Pauvre petite ! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi

ne faites-vous rien pour sortir de cette vie ?

– Que voulez-vous que nous fassions ? Il n’y a rien

à faire. Vous, hommes, vous pouvez vous libérer, faire

ce que vous voulez. Mais nous, nous sommes

enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et

des plaisirs mondains : nous ne pouvons en sortir.

– Qui vous empêche de vous affranchir comme

nous, de prendre une tâche qui vous plaise et vous

assure, comme à nous, l’indépendance ?

– Comme à vous ? Pauvre monsieur Krafft ! Elle ne

vous l’assure pas trop !... Enfin ! Elle vous plaît du

moins. Mais nous, pour quelle tâche sommes-nous

faites ? Il n’y en a pas une qui nous intéresse. – Oui, je

sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, nous

feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne

nous regardent pas ; nous voudrions tant nous intéresser

à quelque chose ! Je fais comme les autres. Je m’occupe

de patronages, de comités de bienfaisance. Je suis des

cours de la Sorbonne, des conférences de Bergson et de

Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées

classiques, et je prends des notes, des notes... Je ne sais

pas ce que j’écris !... et je tâche de me persuader que

cela me passionne, ou du moins que c’est utile. Ah !

comme je sais bien le contraire, comme tout cela m’est

égal, et comme je m’ennuie !... Ne recommencez pas à

me mépriser, parce que je vous dis franchement ce que

tout le monde pense. Je ne suis pas plus bécasse qu’une

autre. Mais qu’est-ce que la philosophie, et l’histoire, et

la science peuvent bien me faire ? Quant à l’art – vous

voyez – je tapote, je barbouille, je fais de petites saletés

d’aquarelles – mais est-ce que cela remplit une vie ? Il

n’y a qu’un but à la nôtre : c’est le mariage. Mais

croyez-vous que c’est gai de se marier avec l’un ou

l’autre de ces individus, que je connais aussi bien que

vous ? Je les vois comme ils sont. Je n’ai pas la chance

d’être comme vos Gretchen allemandes, qui savent

toujours se faire illusion... Est-ce que ce n’est pas

terrible ? Regarder autour de soi, voir celles qui se sont

mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser

qu’il faudra faire comme elles, se déformer de corps et

d’esprit, devenir banales comme elles !... Il faut du

stoïcisme, je vous assure, pour accepter une telle vie et

ses devoirs. Toutes les femmes n’en sont pas capables...

Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s’en

va ; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes

choses en nous – qui ne serviront à rien, qui meurent

tous les jours, qu’il faudra se résigner à donner à des

sots, à des êtres qu’on méprise, et qui vous

mépriseront !... Et personne ne vous comprend ! On

dirait que nous sommes une énigme pour les gens.

Passe encore pour les hommes, qui nous trouvent

insipides et baroques ! Mais les femmes devraient nous

comprendre ! Elles ont été comme nous ; elles n’ont

qu’à se souvenir... Point. Aucun secours de leur part.

Même nos mères nous ignorent, et ne cherchent pas

vraiment à nous connaître. Elles ne cherchent qu’à nous

marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi comme tu

voudras ! La société nous laisse dans un abandon

absolu.

– Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut

que chacun, à son tour, refasse l’expérience de la vie. Si

vous êtes brave, tout ira bien. Cherchez en dehors de

votre monde. Il doit pourtant y avoir encore quelques

honnêtes hommes en France.

– Il y en a. J’en connais. Mais ils sont si

ennuyeux !... Et puis, je vous dirai : le monde où je vis

me déplaît ; mais je ne crois pas que je pourrais vivre en

dehors, maintenant. J’en ai pris l’habitude. J’ai besoin

d’un certain bien-être, de certains raffinements de luxe

et de société, que l’argent ne suffit pas sans doute à

donner, mais pour lesquels il est indispensable. Ce n’est

pas brillant, je le sais. Mais je me connais, je suis

faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas de moi,

parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi

avec bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec

vous ! Je sens que vous êtes fort, que vous êtes sain :

j’ai toute confiance en vous. Soyez un peu mon ami,

voulez-vous ?

– Je veux bien, dit Christophe. Mais qu’est-ce que je

pourrais faire ?

– M’écouter, me conseiller, me donner du courage.

Je suis dans un tel désarroi, souvent ! Alors, je ne sais

plus que faire. Je me dis : “À quoi bon lutter ? À quoi

bon me tourmenter ? Ceci ou cela, qu’importe ?

N’importe qui ! N’importe quoi !” C’est un état affreux.

Je ne voudrais pas y tomber. Aidez-moi ! Aidez-

moi !... »

Elle avait l’air accablée, vieillie de dix ans ; elle

regardait Christophe avec de bons yeux soumis et

suppliants. Il promit tout ce qu’elle voulut. Alors elle se

ranima, sourit, redevint gaie.

Et, le soir, elle riait, et flirtait, comme à l’ordinaire.

*





À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des

entretiens intimes. Ils étaient seuls ensemble : elle lui

confiait ce qu’elle voulait ; il se donnait beaucoup de

mal pour la comprendre et pour la conseiller ; elle

écoutait les conseils, au besoin les remontrances,

gravement, attentivement, comme une fillette bien

sage : cela la distrayait, l’intéressait, la soutenait

même ; elle le remerciait d’une œillade émue et

coquette. – Mais à sa vie, rien n’était changé : il n’y

avait qu’une distraction de plus.

Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se

levait excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des

insomnies ; elle ne s’endormait guère qu’à l’aube. De

tout le jour, elle ne faisait rien. Elle ressassait

indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d’idée, un

souvenir de conversation, une phrase musicale, l’image

d’une figure qui lui avait plu. Elle n’était tout à fait

éveillée qu’à partir de quatre ou cinq heures du soir.

Jusque-là, elle avait les paupières lourdes, le visage

gonflé, l’air boudeur, endormi. Elle se ranimait, quand

venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle,

et comme elle curieuses des potins de Paris. Elles

discutaient ensemble à perte de vue sur l’amour. La

psychologie amoureuse : c’était l’éternel sujet, avec la

toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait

aussi son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient

besoin de passer deux ou trois heures par jour au milieu

des jupes, et qui eussent pu en porter : car ils avaient

des âmes et des conversations de filles. Christophe avait

son heure : l’heure du confesseur. Colette,

instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était

comme la jeune Française, dont parle Bodley, qui, au

confessionnal, « développait un thème tranquillement

préparé, modèle d’ordonnance lumineuse et de clarté,

où tout ce qui devait être dit était rangé en bon ordre, et

classé en catégories distinctes ». – Après quoi, elle

s’amusait de plus belle. À mesure que la journée

s’avançait, elle redevenait plus jeune. Le soir, on allait

au théâtre ; et c’était l’éternel plaisir de reconnaître

dans la salle les mêmes éternelles figures ; – le plaisir,

non de la pièce qu’on jouait, mais des acteurs qu’on

connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les

travers bien connus. On échangeait avec ceux qui

venaient vous voir dans votre loge des méchancetés sur

ceux qui étaient dans les autres loges, ou bien sur les

actrices. On trouvait que l’ingénue avait un filet de voix

« comme une mayonnaise tournée », ou que la grande

comédienne était habillée « comme un abat-jour ». – Ou

bien, on allait en soirée ; et là, le plaisir était de se

montrer, si l’on était jolie : (cela dépendait des jours :

rien de plus capricieux qu’une joliesse de Paris) ; on

renouvelait la provision de critiques sur les gens, leurs

toilettes, et leurs défauts physiques. De conversation, il

n’y en avait point. – On rentrait tard. On avait peine à

se coucher : (c’était l’heure où l’on était le plus

éveillée). On trôlait autour de sa table. On feuilletait un

livre. On riait toute seule, au souvenir d’une parole ou

d’un geste. On s’ennuyait. On était très malheureuse.

On ne pouvait s’endormir. Et la nuit, brusquement, on

avait des crises de désespoir.

Christophe, qui ne voyait Colette que quelques

heures, de temps en temps, et ne pouvait assister qu’à

quelques-unes de ses transformations, avait déjà bien de

la peine à s’y reconnaître. Il se demandait à quel

moment elle était sincère – ou si elle était sincère

toujours – ou si elle n’était sincère jamais. Colette elle-

même n’aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart

des jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint,

dans la nuit. Elle ne savait pas ce qu’elle était, parce

qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait, et parce qu’elle

ne pouvait pas le savoir, avant de l’avoir essayé. Alors

elle l’essayait, à sa façon, avec le plus de liberté et le

moins de risques possibles, en tâchant de se calquer sur

ceux qui l’entouraient, de prendre leur mesure morale.

Elle ne se pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout

ménager, afin de profiter de tout.

Mais avec un ami comme Christophe, ce n’était pas

commode. Il admettait qu’on lui préférât des êtres qu’il

n’estimait pas, ou même qu’il méprisait ; mais il

n’admettait pas qu’on l’égalât à eux. Chacun son goût ;

mais au moins, fallait-il en avoir un.

Il était d’autant moins disposé à la patience que

Colette semblait prendre plaisir à collectionner autour

d’elle tous les petits jeunes gens, qui pouvaient le plus

exaspérer Christophe : d’écœurants petits snobs, riches

pour la plupart, en tous cas oisifs, ou lotis de quelque

sinécure dans quelque ministère – ce qui est tout

comme. Tous écrivaient – prétendaient écrire. C’était

une névrose, sous la Troisième République. C’était

surtout une forme de paresse vaniteuse, – le travail

intellectuel étant de tous le plus difficile à contrôler, et

celui qui prête le plus au bluff. Ils ne disaient de leurs

grands labeurs que quelques mots discrets, mais

respectueux. Ils semblaient pénétrés de l’importance de

leur tâche, accablés sous le fardeau. Dans les premiers

temps, Christophe éprouvait une gêne à ignorer

absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité,

il tâcha de s’informer ; il désirait surtout savoir ce

qu’avait écrit l’un deux, dont leurs discours faisaient un

maître du théâtre. Il fut surpris d’apprendre que ce

grand dramaturge avait produit un seul acte, lequel était

extrait d’un roman, qui lui-même était fait d’une suite

de nouvelles, ou plutôt de notations qu’il avait publiées

dans une de leurs Revues, au cours des dix dernières

années. Les autres n’avaient pas un bagage plus lourd :

quelques actes, quelques nouvelles, quelques vers.

Certains étaient célèbres pour un article. D’autres pour

un livre, « qu’ils devaient faire ». Ils professaient du

dédain pour les œuvres de longue haleine. Ils

semblaient attacher une importance extrême à

l’agencement des mots dans la phrase. Cependant le

mot de « pensée » revenait fréquemment dans leurs

propos ; mais il ne paraissait pas avoir le même sens

que dans le langage courant : ils l’appliquaient à des

détails de style. Toutefois, il y avait aussi parmi eux de

grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu’ils

écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en

italiques, pour qu’on ne s’y trompât point.

Tous avaient le culte du moi : le seul culte qu’ils

eussent. Ils cherchaient à le faire partager aux autres. Le

malheur était que les autres étaient déjà pourvus. Ils

avaient la préoccupation constante d’un public dans

leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal,

porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le

cabotinage est naturel aux jeunes gens, et d’autant plus

qu’ils sont plus insignifiants, c’est-à-dire moins

occupés. C’est surtout pour la femme qu’ils se mettent

en frais : car ils la convoitent, et désirent – encore plus

– être convoités par elle. Mais même pour le premier

venu, ils font la roue : pour un passant qu’ils croisent, et

dont ils ne peuvent attendre qu’un regard ébahi.

Christophe rencontrait souvent de ces petits

paonneaux : rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font

la tête d’un portrait connu : Van Dyck, Rembrandt,

Vélasquez, Beethoven, ou d’un rôle à jouer : le bon

peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le profond

penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube,

l’homme de la nature... Ils jetaient un regard de côté, en

passant, pour voir si on les remarquait. Christophe les

voyait venir, et, quand ils étaient près de lui,

malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux

d’un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère :

deux pas plus loin, ils piaffaient pour le prochain

passant. – Ceux du salon de Colette étaient plus

raffinés : c’était surtout leur esprit qu’ils grimaient : ils

copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes

n’étaient pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une

idée : la Force, la Joie, la Pitié, la Solidarité, le

Socialisme, l’Anarchisme, la Foi, la Liberté ; c’étaient

des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire des plus

chères pensées une affaire de littérature, et de ramener

les plus héroïques élans de l’âme humaine au rôle de

cravates à la mode.

Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c’était

dans l’amour : il leur appartenait. La casuistique du

plaisir n’avait point de secrets pour eux ; dans leur

virtuosité, ils inventaient des cas nouveaux, afin d’avoir

l’honneur de les résoudre. Ç’a toujours été l’occupation

de ceux qui n’en ont point d’autre : faute d’aimer, ils

« font l’amour » ; et surtout, ils l’expliquent. Les

commentaires étaient plus abondants que le texte, qui,

chez eux, était fort mince. La sociologie donnait du

ragoût aux pensées les plus scabreuses : tout se couvrait

alors du pavillon de la sociologie ; quelque plaisir

qu’on eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque

chose, si l’on ne s’était persuadé qu’en les satisfaisant,

on travaillait pour les temps nouveaux. Un genre de

socialisme éminemment parisien : le socialisme

érotique.

Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette

petite cour d’amour, était l’égalité des femmes et des

hommes dans le mariage et de leurs droits à l’amour. Il

y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, protestants,

un peu ridicules – Scandinaves ou Suisses – qui avaient

réclamé l’égalité dans la vertu : les hommes arrivant au

mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes

parisiens demandaient une égalité d’une autre sorte,

l’égalité dans la malpropreté : les femmes arrivant au

mariage, souillées comme les hommes – le droit aux

amants. Paris avait fait une telle consommation de

l’adultère, en imagination et en pratique, qu’il

commençait à sembler insipide : on cherchait à lui

substituer, dans le monde des lettres, une invention plus

originale : la prostitution des jeunes filles – j’entends la

prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente,

familiale, et par-dessus le marché sociale. – Un livre,

plein de talent, qui venait de paraître, faisait foi sur la

question : il étudiait en quatre cents pages d’un

pédantisme badin, « selon toutes les règles de la

méthode Baconienne », le « meilleur aménagement du

plaisir ». Cours complet d’amour libre, où l’on parlait

sans cesse d’élégance, de bienséance, de bon goût, de

noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale –

un Berquin pour les jeunes filles du monde qui

voulaient mal tourner. – C’était, pour le moment,

l’Évangile, dont la petite cour de Colette, faisait ses

délices, et qu’elle paraphrasait. Il va de soi qu’à la

façon des disciples, ils laissaient de côté ce qu’il

pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de juste, de bien

observé et même d’assez humain, pour n’en retenir que

le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne

manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses – des

aphorismes de ce genre : « que le goût de la volupté ne

peut qu’aiguiser le goût du travail » ; – « qu’il est

monstrueux qu’une vierge devienne mère, avant d’avoir

joui » ; – « que la possession d’un homme vierge était

pour une femme la préparation naturelle à la maternité

réfléchie » ; – que c’était le rôle des mères

« d’organiser la liberté des filles avec cet esprit de

délicatesse et de décence qu’elles appliquent à protéger

la liberté de leurs fils » ; – et que le temps viendrait

« où les jeunes filles rentreraient de chez leur amant

avec autant de naturel qu’elles reviennent à présent du

cours ou de prendre le thé chez une amie ».

Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes

étaient fort raisonnables.

Christophe avait l’horreur de ces propos. Il

s’exagérait leur importance et le mal qu’ils pouvaient

faire. Les Français ont trop d’esprit pour appliquer leur

littérature. Ces Diderots au petit pied, cette menue

monnaie du grand Denis, sont dans la vie ordinaire,

comme le génial Panurge de l’Encyclopédie, des

bourgeois aussi honnêtes, voire aussi timorés que les

autres. C’est justement parce qu’ils sont si timides dans

l’action qu’ils s’amusent à pousser l’action (en pensée),

jusqu’aux limites du possible. C’est un jeu où l’on ne

risque rien.

Mais Christophe n’était pas un dilettante français.





*





Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il

y en avait un qu’elle semblait préférer. Naturellement,

de tous il était celui qui était le plus insupportable à

Christophe.

Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la

littérature aristocratique, et jouent les patriciens de la

Troisième République. Il se nommait Lucien Lévy-

Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard vif, le nez

busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en

pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie

précoce, qui ne lui allait point mal, la parole câline, les

manières élégantes, des mains fines et molles, qui

fondaient dans la main. Il affectait toujours une très

grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec

ceux qu’il n’aimait point, et qu’il cherchait à jeter par-

dessus bord.

Christophe l’avait rencontré déjà, au premier dîner

d’hommes de lettres, où Sylvain Kohn l’avait introduit ;

et bien qu’ils ne se fussent point parlé, il lui avait suffi

d’entendre le son de sa voix pour éprouver à son égard

une aversion, qu’il ne s’expliquait pas, et dont il ne

devait comprendre que plus tard les profondes raisons.

Il y a des coups de foudre de l’amour. Il y en a aussi de

la haine – ou – (pour ne point choquer les âmes douces,

qui ont peur de ce mot, comme de toutes les passions) –

c’est l’instinct de l’être sain, qui sent l’ennemi et se

défend.

En face de Christophe, il représentait l’esprit

d’ironie et de décomposition, qui s’attaquait,

doucement, poliment, sourdement, à tout ce qu’il y

avait de grand dans l’ancienne société qui mourait : à la

famille, au mariage, à la religion, à la patrie ; en art, à

tout ce qu’il y avait de viril, de pur, de sain, de

populaire ; à toute foi dans les idées, dans les

sentiments, dans les grands hommes, dans l’homme. Au

fond de toute cette pensée, il n’y avait qu’un plaisir

mécanique d’analyse, d’analyse à outrance, un besoin

animal de ronger la pensée, un instinct de ver. Et à côté

de cet idéal de rongeur intellectuel, une sensualité de

fille, mais de fille bas-bleu : car chez lui, tout était ou

devenait littéraire. Tout lui était matière à littérature :

ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il

avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec

beaucoup de talent la vie privée de ses parents, leurs

aventures intimes, celles de ses amis, les siennes, ses

liaisons entre autres qu’il avait eue avec la femme de

son meilleur ami : les portraits étaient faits avec un

grand art ; chacun en louait l’exactitude : le public, la

femme, et l’ami. Il ne pouvait obtenir les confidences

ou les faveurs d’une femme, sans le dire dans un livre.

– Il eût semblé naturel que ses indiscrétions le missent

en froid avec ses « associées ». Mais il n’en était rien :

elles en étaient à peine un peu gênées ; elles protestaient

pour la forme : au fond elles étaient ravies qu’on les

montrât aux passants, toutes nues ; pourvu qu’on leur

laissât un masque sur la figure, leur pudeur était en

repos. De son côté il n’apportait à ces commérages

aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de

scandale. Il n’était pas plus mauvais fils, ni plus

mauvais amant, que la moyenne des gens. Dans les

mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père,

sa mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait

d’eux avec une tendresse et un charme poétiques. En

réalité, il était extrêmement familial ; mais de ces gens

qui n’ont pas besoin de respecter ce qu’ils aimaient ;

bien au contraire ; ils aiment mieux ce qu’ils peuvent un

peu mépriser ; l’objet de leur affection leur en paraît

plus près d’eux, plus humain. Ils sont les gens du

monde les moins capables de comprendre l’héroïsme et

surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les considérer

comme un mensonge ou une faiblesse d’esprit. Il va de

soi d’ailleurs qu’ils ont la conviction de comprendre

mieux que quiconque les héros de l’art, et qu’il les

jugent avec une familiarité protectrice.

Il s’entendait admirablement avec les ingénues

perverties de la société bourgeoise, riche et fainéante. Il

était une compagne pour elles, une sorte de servante

dépravée, plus libre et plus avertie, qui les instruisait, et

qu’elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec lui ; et,

la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient

curieusement l’androgyne nu, qui les laissait faire.

Christophe ne pouvait comprendre comment une

jeune fille, comme Colette, qui semblait avoir une

nature délicate et le désir touchant d’échapper à l’usure

dégradante de la vie, pouvait se complaire dans cette

société... Christophe n’était point psychologue. Lucien

Lévy-Cœur l’était cent fois plus que lui. Christophe

était le confident de Colette ; mais Colette était la

confidente de Lucien Lévy-Cœur. Grande supériorité

pour celui-ci. Il est doux à une femme de croire qu’elle

a affaire à un homme plus faible qu’elle. Elle trouve à

satisfaire, en même temps qu’à ce qu’il y a de moins

bon en elle, à ce qu’il y a de meilleur : son instinct

maternel. Lucien Lévy-Cœur le savait bien : un des

moyens les plus sûrs pour toucher le cœur des femmes

est d’éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette se

sentait faible, passablement lâche, avec des instincts

dont elle n’était pas très fière, mais qu’elle se fût bien

gardée de repousser. Il lui plaisait de se laisser

persuader, par les confessions audacieusement calculées

de son ami, que les autres étaient de même, et qu’il

fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle

se donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des

penchants qui lui étaient agréables, et le luxe de se dire

qu’elle avait raison ainsi, que la sagesse était de ne pas

se révolter et d’être indulgent pour ce qu’on ne pouvait

– « hélas ! » – empêcher. C’était là une sagesse dont la

pratique n’avait rien de pénible.

Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une

forte saveur dans le contraste perpétuel qui existe, au

sein de la société, entre l’extrême raffinement de la

civilisation apparente et l’animalité profonde. Tout

salon, qui n’est point rempli de fossiles et d’âmes

pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains,

deux couches de conversations superposées : l’une –

que tout le monde entend – entre les intelligences ;

l’autre, – dont peu de gens ont conscience, et qui est

pourtant la plus forte – entre les instincts, entre les

bêtes. Ces deux conversations sont souvent

contradictoires. Tandis que les esprits échangent des

monnaies de convention, les corps disent : Désir,

Aversion, ou, plus souvent : Curiosité, Ennui, Dégoût.

La bête, encore que domptée par des siècles de

civilisation, et aussi abrutie que les misérables lions

dans la cage, rêve toujours à sa pâture.

Mais Christophe n’était pas encore arrivé à ce

désintéressement de l’esprit, que seul apporte l’âge et la

mort des passions. Il avait pris très au sérieux son rôle

de conseiller de Colette. Elle lui avait demandé son

aide ; et il la voyait s’exposer de gaieté de cœur au

danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité à Lucien

Lévy-Cœur. Celui-ci s’était tenu d’abord, vis-à-vis de

Christophe, dans l’attitude d’une politesse irréprochable

et ironique. Lui aussi flairait l’ennemi ; mais il ne le

jugeait pas redoutable : il le ridiculisait, sans en avoir

l’air. Il n’eût demandé qu’à être admiré de Christophe

pour rester en bons termes avec lui : mais c’était ce

qu’il ne pourrait obtenir jamais ; et il le sentait bien, car

Christophe n’avait pas l’art de feindre. Alors, Lucien

Lévy-Cœur était passé insensiblement d’une opposition

tout abstraite de pensées à une petite guerre

personnelle, soigneusement voilée, dont Colette devait

être le prix.

Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle

goûtait la supériorité morale et le talent de Christophe,

mais elle goûtait aussi l’immoralité amusante et l’esprit

de Lucien Lévy-Cœur ; et, au fond, elle y trouvait plus

de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas les

remontrances : elle les écoutait avec une humilité

touchante, qui le désarmait. Elle était assez bonne, mais

sans franchise, par faiblesse, par bonté même. Elle

jouait à demi la comédie ; elle feignait de penser

comme Christophe. Elle savait bien le prix d’un ami

comme lui ; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à

une amitié ; elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien,

ni à personne ; elle voulait ce qui lui était le plus

commode et le plus agréable. Elle cachait donc à

Christophe qu’elle recevait toujours Lucien Lévy-

Cœur ; elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes

femmes du monde, expertes dès l’enfance en cet

exercice nécessaire, à qui doit posséder l’art de garder

tous ses amis et de les contenter tous. Elle se donnait

comme excuse que c’était pour ne pas faire de peine à

Christophe ; mais en réalité, c’était parce qu’elle savait

qu’il avait raison ; et elle n’en voulait pas moins faire

ce qui lui plaisait à elle, sans pourtant se brouiller avec

lui. Christophe avait parfois le soupçon de ces ruses ; il

grondait alors, il faisait la grosse voix. Elle continuait

de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu

triste ; elle lui faisait les yeux doux – feminæ ultima

ratio. – Cela l’attristait vraiment de sentir qu’elle

pouvait perdre l’amitié de Christophe ; elle se faisait

séduisante et sérieuse ; et elle réussissait à désarmer

pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou tard, il

fallait bien en finir par un éclat. Dans l’irritation de

Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de

jalousie. Et dans les ruses enjôleuses de Colette, il

entrait aussi un peu, un petit peu d’amour. La rupture

n’en devait être que plus vive.

Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant

délit de mensonge, il lui mit marché en mains : choisir

entre Lucien Lévy-Cœur et lui. Elle essaya d’éluder la

question ; et, finalement, elle revendiqua son droit

d’avoir tous les amis qu’il lui plaisait. Elle avait

parfaitement raison ; et Christophe se rendit compte

qu’il était ridicule ; mais il savait aussi que ce n’était

pas par égoïsme qu’il se montrait exigeant : il s’était

pris pour Colette d’une sincère affection ; il voulait la

sauver, fût-ce en violentant sa volonté. Il insista donc,

maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit :

« Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus

amis ? »

Elle dit :

« Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de

peine, si vous ne l’étiez plus.

– Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre

sacrifice.

– Sacrifice ! Quel mot absurde ! dit-elle. Pourquoi

faudrait-il toujours sacrifier une chose à une autre ? Ce

sont des bêtes d’idées chrétiennes. Au fond, vous êtes

un vieux clérical sans le savoir.

– Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c’est tout un ou

tout autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de

milieu, même pour l’épaisseur d’un cheveu.

– Oui, je sais, dit-elle. C’est pour cela que je vous

aime. Je vous aime bien, je vous assure ; mais...

– Mais vous aimez bien aussi l’autre ? »

Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins

et sa voix la plus douce :

« Restez ! »

Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien

Lévy-Cœur entra ; et les mêmes yeux câlins et la même

voix douce servirent à le recevoir. Christophe regarda,

en silence, Colette faire ses petites comédies ; puis il

s’en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur chagrin.

C’était si bête de s’attacher toujours, de se laisser

prendre au piège !

En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses

livres, il ouvrit par désœuvrement sa Bible, et lut :

... Le Seigneur a dit : Parce que les filles de Sion

vont en raidissant le cou, en remuant les yeux, en

marchant à petits pas affectés, en faisant résonner les

anneaux de leurs pieds.

Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des

filles de Sion, le Seigneur en découvrira la nudité...

Il éclata de rire, en songeant au manège de Colette ;

et il se coucha de bonne humeur. Puis il pensa qu’il

fallait qu’il fût bien atteint, lui aussi, par la corruption

de Paris, pour que la Bible fût devenue pour lui d’une

lecture comique. Mais il n’en continua pas moins, dans

son lit, à se répéter la sentence du grand justicier

farceur ; et il cherchait à en imaginer l’effet sur la tête

de sa jeune amie. Il s’endormit, en riant comme un

enfant. Il ne songeait déjà plus à son nouveau chagrin.

Un de plus, un de moins... Il en prenait l’habitude.





*





Il ne cessa point de donner des leçons de piano à

Colette ; mais il évita désormais les occasions qu’elle

lui offrait de continuer leurs entretiens amicaux. Elle

eut beau s’attrister, se piquer, jouer de ses petites

roueries : il s’obstina ; ils se boudèrent ; d’elle-même,

elle finit par trouver des prétextes pour espacer les

leçons ; et il en trouva pour esquiver les invitations aux

soirées des Stevens.

Il en avait assez de la société parisienne ; il ne

pouvait plus souffrir ce vide, cette oisiveté, cette

impuissance morale, cette neurasthénie, cette

hypercritique, sans raison et sans but, qui se dévore

elle-même. Il se demandait comment un peuple peut

vivre dans cette atmosphère stagnante, d’art pour l’art

et de plaisir pour le plaisir. Cependant, ce peuple vivait,

il avait été grand, il faisait encore assez bonne figure

dans le monde ; pour qui le voyait de loin, il faisait

illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre ? Il ne

croyait à rien, à rien qu’au plaisir...

Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se

heurta dans la rue à une foule hurlante de jeunes gens et

de femmes, qui traînaient une voiture, où un vieux

prêtre était assis, bénissant à droite et à gauche. Un peu

plus loin, il vit des soldats français, qui enfonçaient à

coups de hache les portes d’une église, et que des

messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il

s’aperçut que les Français croyaient pourtant à quelque

chose – encore qu’il ne comprît pas à quoi. On lui

expliqua que c’était l’État qui se séparait de l’Église,

après un siècle de vie commune, et que, comme elle ne

voulait pas partir à bon gré, fort de son droit et de sa

force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point

le procédé galant ; mais il était si excédé du

dilettantisme anarchique des artistes parisiens qu’il eut

plaisir à rencontrer des gens qui étaient prêts à se faire

casser la tête pour une cause, si inepte qu’elle fût.

Il ne tarda pas à reconnaître qu’il y avait beaucoup

de ces gens en France. Les journaux politiques se

livraient des combats, comme les héros d’Homère ; ils

publiaient journellement des appels à la guerre civile. Il

est vrai que cela se passait en paroles, et que l’on en

venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait

pas de naïfs pour mettre en action la morale que les

autres écrivaient. On assistait alors à de curieux

spectacles : des départements qui prétendaient se

séparer de la France, des régiments qui désertaient, des

préfectures brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête

de compagnies de gendarmes, des paysans armés de

faux, faisant bouillir des chaudières pour défendre les

églises, que des libres penseurs défonçaient, au nom de

la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient

dans les arbres pour parler aux provinces du Vin,

soulevées contre les provinces de l’Alcool. Par-ci, par-

là, ces millions d’hommes qui se montraient le poing,

tout rouges d’avoir prié, finissaient tout de bon par se

cogner. La République flattait le peuple ; et puis, elle le

faisait sabrer. Le peuple, de son côté, cassait la tête à

quelques enfants du peuple – officiers et soldats. –

Ainsi, chacun prouvait aux autres l’excellence de sa

cause et de ses poings. Quand on regardait cela de loin,

au travers des journaux, on se croyait revenu de

plusieurs siècles en arrière. Christophe découvrait que

la France – cette France sceptique – était un peuple

fanatique. Mais il lui était impossible de savoir en quel

sens. Pour ou contre la religion ? Pour ou contre la

raison ? Pour ou contre la patrie ? – Ils l’étaient dans

tous les sens. Ils avaient l’air de l’être, pour le plaisir de

l’être.





*





Il fut amené à en causer, un soir, avec un député

socialiste, qu’il rencontrait parfois dans le salon des

Stevens. Bien qu’il lui eût déjà parlé, il ne se doutait

point de la qualité de son interlocuteur : jusque-là, ils ne

s’étaient entretenus que de musique. Il fut très étonné

d’apprendre que cet homme du monde était un chef de

parti violent.

Achille Roussin était un bel homme, à la barbe

blonde, au parler grasseyant, le teint fleuri, les manières

cordiales, une certaine élégance avec un fond de

vulgarité, des gestes de rustre, qui lui échappaient de

temps en temps : une façon de se faire les ongles en

société, une habitude toute populaire, de ne pouvoir

parler à quelqu’un sans happer son habit, l’empoigner,

lui palper les bras ; il était gros mangeur, gros buveur,

viveur, rieur, les appétits d’un homme du peuple, qui se

rue à la conquête du pouvoir ; souple, habile à changer

de façons, suivant le milieu et l’interlocuteur, exubérant

d’une façon raisonnée, sachant écouter, s’assimilant

sur-le-champ tout ce qu’il entendait ; sympathique

d’ailleurs, intelligent, s’intéressant à tout, par goût

naturel, par goût acquis, et par vanité : honnête, dans la

mesure où son intérêt ne lui commandait pas le

contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l’être.

Il avait un assez jolie femme, grande, bien faite,

solidement charpentée, la taille élégante, un peu

étriquée dans de luxueuses toilettes, qui accusaient avec

exagération les robustes rondeurs de son anatomie ; le

visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux

grands, noirs et épais ; le menton un peu en galoche ; la

figure grosse, d’aspect assez mignon toutefois, mais

gâté par les petites grimaces des yeux myopes,

clignotants, et de la bouche en cul de poule. Elle avait

une démarche factice, saccadée, comme certains

oiseaux ; et une façon de parler minaudière, mais

beaucoup de bonne grâce et d’amabilité. Elle était de

riche famille bourgeoise et commerçante, d’esprit libre

et d’espèce vertueuse, attachée aux devoirs

innombrables du monde, comme à une religion, sans

parler de ceux qu’elle s’imposait, de ses devoirs

artistiques et sociaux : avoir un salon, répandre l’art

dans les Universités Populaires, s’occuper d’œuvres

philanthropiques ou de psychologie de l’enfance – sans

chaleur de cœur, sans intérêt profond – par bonté

naturelle, snobisme, et pédantisme innocent de jeune

femme instruite, qui semble réciter perpétuellement une

leçon, et qui met son amour-propre à ce qu’elle soit

bien sue. Elle avait besoin de s’occuper, mais elle

n’avait pas besoin de s’intéresser à ce dont elle

s’occupait. Telle, l’activité fébrile de ces femmes, qui

ont toujours un tricot entre les doigts, et qui remuent

sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde

était attaché à ce travail, dont elles n’ont même pas

l’emploi. Et puis, il y avait chez elle – comme chez les

« tricoteuses » – la petite vanité de l’honnête femme,

qui fait, par son exemple, la leçon aux autres femmes.

Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il

l’avait fort bien choisie, pour son plaisir et pour sa

tranquillité. Elle était belle, il en jouissait, il ne lui

demandait rien de plus ; et elle ne lui demandait rien de

plus. Il l’aimait, et la trompait. Elle s’en accommodait

pourvu qu’elle eût sa part. Peut-être même y trouvait-

elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une

mentalité de femme de harem.

Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans,

dont elle s’occupait, en bonne mère de famille, avec la

même application aimable et froide qu’elle apportait à

suivre la politique de son mari et les dernières

manifestations de la mode et de l’art. Et cela faisait,

dans ce milieu, le plus singulier mélange de théories

avancées, d’art ultra-décadent, d’agitation mondaine, et

de sentiment bourgeois.

Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Mme

Roussin était bonne musicienne, jouait du piano d’une

façon charmante ; elle avait un toucher délicat et

ferme ; avec sa petite tête, qui regardait fixement les

touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient,

elle avait l’air d’une poule qui donne des coups de bec.

Bien douée, et plus instruite en musique que la plupart

des Françaises, elle était d’ailleurs indifférente comme

une carpe au sens profond de la musique : c’était pour

elle une suite de notes, de rythmes et de nuances,

qu’elle écoutait ou récitait avec exactitude ; elle n’y

cherchait point d’âme, n’en ayant pas besoin pour elle-

même. Cette aimable femme, intelligente, simple,

toujours disposée à rendre service, dispensa à

Christophe la bonne grâce accueillante qu’elle avait

pour tous. Christophe lui en savait peu de gré ; il n’avait

pas beaucoup de sympathie pour elle : il la trouvait

inexistante. Peut-être ne lui pardonnait-il pas non plus,

sans s’en rendre compte, la complaisance qu’elle

mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son

mari, dont elle n’ignorait pas les aventures. La passivité

était, de tous les vices, celui qu’il excusait le moins.

Il se lia plus intimement avec Achille Roussin.

Roussin aimait la musique, comme les autres arts, d’une

façon grossière, mais sincère. Quand il aimait une

symphonie, il avait l’air de coucher avec. Il avait une

culture superficielle, et il en tirait bon parti ; sa femme

ne lui avait pas été inutile en cela. Il s’intéressa à

Christophe, parce qu’il voyait en lui un plébéien

vigoureux, comme il était lui-même. Il était d’ailleurs

curieux d’observer de près un original de ce genre – (il

était d’une curiosité inlassable pour observer les

hommes) – et de connaître ses impressions sur Paris. La

franchise et la rudesse des remarques de Christophe

l’amusa. Il était assez sceptique pour en admettre

l’exactitude. Que Christophe fût Allemand n’était pas

pour le gêner : au contraire ! Il se vantait d’être au-

dessus des préjugés de patrie. Et, en somme, il était

sincèrement « humain » : (sa principale qualité) ; il

sympathisait avec tout ce qui était homme. Mais cela ne

l’empêchait point d’avoir la conviction bien assurée de

la supériorité du Français – vieille race, vieille

civilisation – sur l’Allemand, et de se gausser de

l’Allemand.





*





Christophe voyait chez Achille Roussin d’autres

hommes politiques, ministres de la veille ou du

lendemain. Avec chacun d’eux individuellement il

aurait eu assez de plaisir à causer, si ces illustres

personnages l’en avaient jugé digne. Au contraire de

l’opinion généralement répandue, il trouvait leur société

plus intéressante que celle des littérateurs qu’il

connaissait. Ils avaient une intelligence plus vivante,

plus ouverte aux passions et aux grands intérêts de

l’humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la

plupart, ils étaient étonnamment dilettantes ; pris à part,

ils l’étaient presque autant que les hommes de lettres.

Bien entendu, ils étaient assez ignorants de l’art, surtout

de l’art étranger ; mais ils prétendaient tous plus ou

moins s’y connaître ; et souvent, ils l’aimaient

vraiment. Il y avait des Conseils des ministres, qui

ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L’un

faisait des pièces de théâtre. L’autre raclait du violon et

était wagnérien enragé. L’autre gâchait de la peinture.

Et tous collectionnaient les tableaux impressionnistes,

lisaient les livres décadents, mettaient une coquetterie à

goûter un art ultra-aristocratique, qui était l’ennemi

mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces

ministres socialistes, ou radicaux-socialistes, ces

apôtres des classes affamées, faire les connaisseurs en

jouissances raffinées. Sans doute, c’était leur droit ;

mais cela ne lui semblait pas très loyal.

Mais le plus curieux, c’était quand ces hommes, qui,

pris en particulier, étaient sceptiques, sensualistes,

nihilistes, anarchistes, touchaient à l’action : aussitôt, ils

devenaient fanatiques. Les plus dilettantes, à peine

arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes

orientaux ; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de

ne rien laisser libre : ils avaient l’esprit sceptique et le

tempérament tyrannique. La tentation était trop forte de

pouvoir user du formidable mécanisme de centralisation

administrative, qu’avait jadis construit le plus grand des

despotes, et de n’en pas abuser. Il s’en suivait une sorte

d’impérialisme républicain, sur lequel était venu se

greffer, dans les dernières années, un catholicisme

athée.

Pendant un certain temps, les politiciens n’avaient

prétendu qu’à la domination des corps – je veux dire

des fortunes –, ils laissaient les âmes à peu près

tranquilles, les âmes n’étant pas monnayables. De leur

côté, les âmes ne s’occupaient pas de politique ; elle

passait au-dessus ou au-dessous d’elles ; la politique, en

France, était considérée comme une branche, lucrative,

mais suspecte, du commerce et de l’industrie ; les

intellectuels méprisaient les politiciens, les politiciens

méprisaient les intellectuels. – Or, depuis peu, un

rapprochement s’était fait, puis bientôt une alliance,

entre les politiciens et la pire classe des intellectuels.

Un nouveau pouvoir était entré en scène, qui s’était

arrogé le gouvernement absolu des pensées : c’étaient

les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec l’autre

pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de

despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à

détruire l’Église qu’à la remplacer ; et, de fait, ils

formaient une église de la Libre Pensée, qui avait ses

catéchismes et ses cérémonies, ses baptêmes, ses

premières communions, ses mariages, ses conciles

régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à

Rome. Inénarrable bouffonnerie que ces milliers de

pauvres bêtes, qui avaient besoin de se réunir en

troupeaux, pour « penser librement » ! Il est vrai que

leur liberté de pensée consistait à interdire celle des

autres, au nom de la Raison : car ils croyaient à la

Raison, comme les catholiques à la Sainte-Vierge, sans

se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas plus

que la Vierge, n’est rien par elle-même, et que la source

est ailleurs. Et, de même que l’Église catholique avait

ses armées de moines et ses congrégations, qui

sourdement cheminaient dans les veines de la nation,

propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité

rivale, l’église anti-catholique avait ses francs-maçons,

dont la maison mère, le Grand-Orient, tenait registre

fidèle de tous les rapports secrets que lui adressaient,

chaque jour, de tous les points de France, ses pieux

délateurs. L’État républicain encourageait sous main les

espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces

jésuites de la Raison, qui terrorisaient l’armée,

l’Université, tous les corps de l’État ; et il ne

s’apercevait point qu’en semblant le servir, ils visaient

peu à peu à se substituer à lui, et qu’il s’acheminait tout

doucement à une théocratie athée, qui n’aurait rien à

envier à celle des Jésuites du Paraguay.

Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces

calotins. Ils étaient plus fétichistes les uns que les

autres. Pour le moment, ils exultaient d’avoir fait

enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir

détruit la religion, parce qu’ils détruisaient quelques

morceaux de bois. D’autres accaparaient Jeanne d’Arc

et sa bannière de la Vierge, qu’ils venaient d’arracher

aux catholiques. Un des pères de l’Église nouvelle, un

général qui faisait la guerre aux Français de l’autre

Église, venait de prononcer un discours anticlérical en

l’honneur de Vercingétorix : il célébrait dans le Brenn

gaulois, à qui la Libre Pensée avait élevé une statue, un

enfant du peuple et le premier champion de la France

contre Rome (l’église de). Un ministre de la marine,

pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques,

donnait à un cuirassé le nom d’Ernest Renan. D’autres

libres esprits s’attachaient à purifier l’art. Ils

expurgeaient les classiques du XVIIe siècle, et ne

permettaient pas que le nom de Dieu souillât les Fables

de La Fontaine. Ils ne l’admettaient pas plus dans la

musique ancienne ; et Christophe entendit un vieux

radical, – (« Être radical, dans sa vieillesse, dit Goethe,

c’est le comble de toute folie ») – qui s’indignait qu’on

osât donner dans un concert populaire les lieder

religieux de Beethoven. Il exigeait qu’on changeât les

paroles.

D’autres, plus radicaux encore, voulaient qu’on

supprimât purement et simplement toute musique

religieuse, et les écoles où on l’apprenait. Vainement,

un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie

passait pour un Athénien, expliquait qu’il fallait

pourtant apprendre la musique aux musiciens : car,

disait-il, « quand vous envoyez un soldat à la caserne,

vous lui apprenez progressivement à se servir de son

fusil et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur :

la tête fourmille d’idées ; mais leur classement n’est pas

encore opéré. » Effrayé de son courage, protestant à

chaque phrase : « Je suis un vieux libre penseur... je

suis un vieux républicain... », il proclamait

audacieusement que « peu lui importait de savoir si les

compositions de Pergolèse étaient des opéras ou des

messes ; il s’agissait de savoir si c’étaient des œuvres

de l’art humain ». – Mais l’implacable logique de son

interlocuteur répliquait au « vieux libre penseur », au

« vieux républicain », qu’ « il y avait deux musiques :

celle qu’on chantait dans les églises, et celle qu’on

chantait ailleurs ». La première était ennemie de la

Raison et de l’État ; et la Raison d’État devait le

supprimer.

Ces imbéciles eussent été plus ridicules que

dangereux, s’ils n’avaient eu derrière eux des hommes

d’une réelle valeur, sur qui ils s’appuyaient, et qui

étaient comme eux – davantage peut-être – fanatiques

de la Raison. Tolstoï parle quelque part de ces

« influences épidémiques », qui règnent en religion, en

philosophie, en politique, en art et en science, de ces

« influences insensées, dont les hommes ne voient la

folie que lorsqu’ils s’en sont débarrassés, mais qui, tant

qu’ils y sont soumis, leur paraissent si vraies qu’ils ne

croient même pas nécessaire de les discuter ». Ainsi, la

passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les

aberrations des modes littéraires. – La religion de la

Raison était une de ces folies. Elle était commune aux

plus sots et aux plus cultivés, aux « sous-vétérinaires »

de la Chambre et à certains des esprits les plus

intelligents de l’Université. Elle était plus dangereuse

encore chez ceux-ci que chez ceux-là car, chez ceux-là,

elle s’accommodait d’un optimisme béat et stupide, qui

en détendait l’énergie ; au lieu que chez les autres, les

ressorts en étaient bandés et le tranchant aiguisé par un

pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion sur

l’antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et

qui n’en était que plus acharné à soutenir le combat de

la Liberté abstraite, de la Justice abstraite, de la Vérité

abstraite, contre la Nature mauvaise. Il y avait là un

fond d’idéalisme calviniste, janséniste, jacobin, une

vieille croyance en l’irrémédiable perversité de

l’homme que seul peut et doit briser l’orgueil

implacable des Élus chez qui souffle la Raison –

l’Esprit de Dieu. C’était un type bien français, le

Français intelligent, qui n’est pas « humain ». Un

caillou dur comme fer : rien n’y peut pénétrer ; et il

casse tout ce qu’il touche.

Christophe fut atterré par les conversations qu’il eut

chez Achille Roussin avec quelques-uns de ces fous

raisonneurs. Ses idées sur la France en étaient

bouleversées. Il croyait, d’après l’opinion courante, que

les Français étaient un peuple pondéré, sociable,

tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques

d’idées abstraites, malades de logique, toujours prêts à

sacrifier les autres à un de leurs syllogismes. Ils

parlaient constamment de liberté, et personne n’était

moins fait pour la comprendre et pour la supporter.

Nulle part, des caractères plus froidement, plus

atrocement despotiques, par passion intellectuelle, ou

parce qu’ils voulaient toujours avoir raison.

Ce n’était pas le fait d’un parti. Tous les partis

étaient le même. Ils ne voulaient rien voir en deçà, au-

delà de leur formulaire politique ou religieux, de leur

patrie, de leur province, de leur groupe, de leur étroit

cerveau. Il y avait des antisémites, qui dépensaient

toutes les forces de leur être en une haine enragée

contre tous les privilégiés de la fortune : car ils

haïssaient tous les juifs, et ils appelaient juifs tous ceux

qu’ils haïssaient. Il y avait des nationalistes, qui

haïssaient – (quand ils étaient très bons, ils se

contentaient de mépriser) – toutes les autres nations, et,

dans leur nation même, appelaient étrangers, ou

renégats, ou traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme

eux. Il y avait des antiprotestants, qui se persuadaient

que tous les protestants étaient Anglais ou Allemands,

et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il y avait

les gens de l’Occident qui ne voulaient rien admettre à

l’est de la ligne du Rhin ; et les gens du Nord, qui ne

voulaient rien admettre au sud de la ligne de la Loire ;

et les gens du Midi, qui appelaient Barbares ceux qui

étaient au nord de la ligne de la Loire; et ceux qui se

faisaient gloire d’être de race Germanique ; et ceux qui

se faisaient gloire d’être de race Gauloise ; et, les plus

fous de tous, les « Romains », qui s’enorgueillissaient

de la défaite de leurs pères ; et les Bretons, et les

Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois ; et ceux de

Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin :

chacun n’admettant que soi, se faisant de son soi un

titre de noblesse, et ne tolérant pas qu’on pût être

autrement. Rien à faire contre cette engeance : ils

n’écoutent aucun raisonnement ; ils sont faits pour

brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.

Christophe pensait qu’il était heureux qu’un tel

peuple fût en République : car tous ces petits despotes

s’annihilaient mutuellement. Mais si l’un d’eux avait

été roi, il ne fût plus resté assez d’air pour aucun autre.





*





Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une

vertu, qui les sauve : l’inconséquence.

Les politiciens français ne s’en faisaient pas faute.

Leur despotisme se tempérait d’anarchisme ; ils

oscillaient sans cesse de l’un à l’autre pôle. S’ils

s’appuyaient à gauche sur les fanatiques de la pensée, à

droite ils s’appuyaient sur les anarchistes de la pensée.

On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes

dilettantes, de petits arrivistes, qui s’étaient bien gardés

de prendre part au combat, avant qu’il fût gagné, mais

qui suivaient à la trace l’armée de la Libre Pensée, et,

après chacune de ses victoires, s’abattaient sur les

dépouilles des vaincus. Ce n’était pas pour la raison que

travaillaient les champions de la raison... Sic vos non

vobis... C’était pour ces profiteurs cosmopolites, qui

piétinaient joyeusement les traditions du pays, et qui

n’entendaient pas détruire une foi pour en installer une

autre à la place, mais pour s’installer eux-mêmes.

Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut

pas trop étonné d’apprendre que Lucien Lévy-Cœur

était socialiste. Il pensa simplement qu’il fallait que le

socialisme fût bien sûr du succès pour que Lucien

Lévy-Cœur vînt à lui. Mais il ne savait pas que Lucien

Lévy-Cœur avait trouvé moyen d’être tout aussi bien vu

dans le camp opposé, où il avait réussi à devenir l’ami

des personnalités de la politique et de l’art les plus

antilibérales, voire même antisémites. Il demanda à

Achille Roussin :

« Comment pouvez-vous garder de tels hommes

avec vous ? »

Roussin répondit :

« Il a tant de talent ! Et puis, il travaille pour nous, il

détruit le vieux monde.

– Je vois bien qu’il détruit, dit Christophe. Il détruit

si bien que je ne sais pas avec quoi vous reconstituerez.

Êtes-vous sûr qu’il vous restera assez de charpente pour

votre maison nouvelle ? Les vers se sont déjà mis dans

votre chantier de construction... »

Lucien Lévy-Cœur n’était pas le seul à ronger le

socialisme. Les feuilles socialistes étaient pleines de ces

petits hommes de lettres, art pour l’art, anarchistes de

luxe, qui s’étaient emparés de toutes les avenues qui

pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route aux

autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et

struggle for life les journaux qui se disaient organes du

peuple. Ils ne se contentaient pas des places : il leur

fallait la gloire. Dans aucun temps, on n’avait vu tant de

statues hâtivement élevées, tant de discours devant des

génies de plâtre. Périodiquement, des banquets étaient

offerts aux grands hommes de la confrérie par les

habituels pique-assiette de la gloire, non pas à

l’occasion de leurs travaux, mais de leurs décorations :

car c’était là ce qui les touchait le plus. Esthètes,

surhommes, métèques, ministres socialistes, se

trouvaient tous d’accord pour fêter une promotion dans

la Légion d’honneur, instituée par cet officier corse.

Roussin s’égayait des étonnements de Christophe. Il

ne trouvait point que l’Allemand jugeât si mal ses

partenaires. Lui-même, quand ils étaient seul à seul, les

traitait sans ménagements. Il connaissait mieux que

personne leur sottise ou leurs roueries ; mais cela ne

l’empêchait pas de les soutenir, afin d’être soutenu par

eux. Et si, dans l’intimité, il ne se gênait pas pour parler

du peuple en termes méprisants, à la tribune il était un

autre homme. Il prenait une voix de tête, des tons aigus,

nasillards, martelés, solennels, des trémolos, des

bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants,

comme des battements d’ailes : il jouait Mounet-Sully.

Christophe s’évertuait à démêler dans quelle mesure

Roussin croyait à son socialisme. L’évidence était qu’il

n’y croyait pas, au fond : il était trop sceptique. Il y

croyait pourtant, avec une part de sa pensée ; et

quoiqu’il sût fort bien que ce n’en était qu’une part – (et

pas la plus importante), – il avait organisé d’après cela

sa vie et sa conduite, parce que cela lui était plus

commode, ainsi. Son intérêt pratique n’était pas seul en

cause, mais aussi son intérêt vital, sa raison d’être et

d’agir. Sa foi socialiste lui était par lui-même une sorte

de religion d’État. – La majorité des hommes ne vit pas

autrement. Leur vie repose sur des croyances

religieuses, ou morales, ou sociales, ou purement

pratiques – (croyance à leur métier, à leur travail, à

l’utilité de leur rôle dans la vie) – auxquelles ils ne

croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir :

car ils ont besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de

ce culte officiel, dont chacun est le prêtre.





*





Roussin n’était pas un des pires. Combien d’autres

dans le parti « faisaient » du socialisme ou du

radicalisme – on ne pouvait même pas dire, par

ambition, tant cette ambition était à courte vue, n’allait

pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection !

Ces gens avaient l’air de croire en une société nouvelle.

Peut-être y avaient-ils cru jadis ; mais, en fait ils ne

pensaient plus qu’à vivre sur les dépouilles de la société

qui mourait. Un opportunisme myope était au service

d’un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de l’avenir

étaient sacrifiés à l’égoïsme de l’heure présente. On

démembrait l’armée, on eût démembré la patrie pour

plaire aux électeurs. Ce n’était point l’intelligence qui

manquait : on se rendait compte de ce qu’il eût fallu

faire, mais on ne le faisait point, parce qu’il en eût

coûté trop d’efforts. On voulait arranger sa vie et celle

de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas

de l’échelle, c’était la même morale du plus de plaisir

possible avec le moins d’efforts possible. Cette morale

immorale était le seul fil conducteur au milieu du

gâchis politique, où les chefs donnaient l’exemple de

l’anarchie, où l’on voyait une politique incohérente

poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l’un

après l’autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte

avec un ministère de la guerre pacifiste, des ministres

de la guerre, qui détruisaient l’armée afin de l’épurer,

des ministres de la marine qui soulevaient les ouvriers

des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui

prêchaient l’horreur de la guerre, des officiers

dilettantes, des juges dilettantes, des révolutionnaires

dilettantes, des patriotes dilettantes. Une démoralisation

politique universelle. Chacun attendait de l’État qu’il le

pourvût de fonctions, de pensions, de décorations ; et

l’État, en effet, ne manquait pas d’en arroser sa

clientèle : la curée des honneurs et des charges était

offerte aux fils, aux neveux, aux petits-neveux, aux

valets du pouvoir ; les députés se votaient des

augmentations de traitement : un gaspillage effréné des

finances, des places, des titres, de toutes les ressources

de l’État. – Et, comme un sinistre écho de l’exemple

d’en haut, le sabotage d’en bas : les instituteurs

enseignant la révolte contre la patrie, les employés des

postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers

des usines, jetant du sable et de l’émeri dans les

engrenages des machines, les ouvriers des arsenaux

détruisant des arsenaux, des navires incendiés, le

gâchage monstrueux du travail par les travailleurs – la

destruction non pas des riches, mais de la richesse du

monde.

Pour couronner l’œuvre, une élite intellectuelle

s’amusait à fonder en raison et en droit ce suicide d’un

peuple, au nom des droits sacrés au bonheur. Un

humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien

et du mal, s’apitoyait devant la personne

« irresponsable et sacrée » des criminels, capitulait

devant le crime et lui livrait la société.

Christophe pensait.

« La France est soûle de liberté. Après avoir déliré,

elle tombera ivre morte. Et quand elle se réveillera, elle

sera au violon. »





Ce qui blessait le plus Christophe dans cette

démagogie, c’était de voir les pires violences politiques

froidement accomplies par des hommes, dont il

connaissait le fond incertain. La disproportion était trop

scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l’action âpre

qu’ils déchaînaient, ou qu’ils autorisaient. Il semblait

qu’il y eût en eux deux éléments contradictoires : un

caractère inconsistant, qui ne croyait à rien, et une

raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans vouloir

rien écouter. Christophe se demandait comment la

bourgeoisie paisible, les catholiques, les officiers qu’on

harcelait de toutes les façons, ne les jetaient pas par la

fenêtre. Comme il ne savait rien cacher, Roussin n’eut

pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à rire, et dit :

« Sans doute, c’est ce que vous ou moi, nous

ferions, n’est-ce pas ? Mais il n’y a point de risques

avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne sont pas

capables de prendre le moindre parti énergique ; ils ne

sont bons qu’à récriminer. Une aristocratie gâteuse,

abrutie par les clubs, prostituée aux Américains et aux

juifs, qui, pour prouver son modernisme, s’amuse du

rôle insultant qu’on lui prête dans les romans et les

pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une

bourgeoisie grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend

rien, qui ne veut rien comprendre, qui ne sait que

dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, sans résultat

pratique – qui n’a qu’une passion : dormir sur son sac

aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent,

ou même de ceux qui travaillent : car cela la dérange

que les autres se remuent, tandis qu’elle pionce !... Si

vous connaissiez ces gens-là, vous finiriez par nous

trouver sympathiques... »

Mais Christophe n’éprouvait qu’un grand dégoût

pour les uns et pour les autres : car il ne pensait point

que la bassesse des persécutés fût une excuse pour celle

des persécuteurs. Il avait souvent rencontré chez les

Stevens des types de cette bourgeoisie riche et

maussade, que lui dépeignait Roussin,





... l’anime triste di coloro,

Che visser senza infamia e senza lodo...





Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses

amis avaient d’être sûrs non seulement de leur force sur

ces gens, mais de leur droit d’en abuser. Les outils de

domination ne leur manquaient point. Des milliers des

fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément.

Des mœurs courtisanesques, une République sans

républicains ; une presse socialiste, en extase devant les

rois en visite ; des âmes de domestiques, aplaties devant

les titres, les galons, les décorations : pour les tenir, il

n’y avait qu’à leur jeter en pâture un os à ronger, ou la

Légion d’Honneur. Si un roi eût promis d’anoblir tous

les citoyens de France, tous les citoyens de France

eussent été royalistes.

Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de

89, le premier était anéanti ; le second était banni ou

suspect ; le troisième, repu de sa victoire, dormait. Et

quant au quatrième État, qui maintenant se levait,

menaçant et jaloux, il n’était pas difficile encore d’en

avoir raison. La République décadente le traitait,

comme Rome décadente traitait les hordes barbares,

qu’elle n’avait plus la force d’expulser de ses

frontières : elle les enrôlait ; ils devenaient bientôt ses

meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui

se disaient socialistes, attiraient sournoisement,

annexaient les plus intelligents de l’élite ouvrière ; ils

décapitaient de leurs chefs le parti des prolétaires,

s’infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les

gorgeaient d’idéologie bourgeoise.

*





Un spécimen curieux de ces tentatives d’annexion

du peuple par la bourgeoisie était, en ce temps-là, les

Universités Populaires. C’étaient de petits bazars de

connaissances confuses de omni re scibili. On

prétendait y enseigner, comme disait un programme,

« toutes les branches du savoir, physique, biologique,

sociologique : astronomie, cosmologie, anthropologie,

ethnologie, physiologie, psychologie, psychiatrie,

géographie, linguistique, esthétique, logique, etc. » De

quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.

Certes, il y avait eu à l’origine, il y avait encore dans

certaines d’entre elles un idéalisme sincère, un besoin

de dispenser à tous la vérité, la beauté, la vie morale,

qui avait de la grandeur. Ces ouvriers, qui, après une

journée de dur travail, venaient s’entasser dans les

salles de conférences étouffantes, et dont la soif de

savoir était plus forte que la fatigue, offraient un

spectacle touchant. Mais, comme on avait abusé des

pauvres gens ! Pour quelques vrais apôtres, intelligents

et humains, pour quelques bons cœurs, mieux

intentionnés qu’adroits, combien de sots, de bavards,

d’intrigants, écrivains sans lecteurs, orateurs sans

public, professeurs, pasteurs, parleurs, pianistes et

critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits !

Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus

achalandés étaient naturellement les vendeurs

d’orviétan, les discoureurs philosophiques, qui

remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis

social au bout.

Les Universités Populaires servaient aussi de

débouché pour un esthétisme ultra-aristocratique :

gravures, poésies, musique décadentes. On voulait

l’avènement du peuple pour rajeunir la pensée et pour

régénérer la race. Et l’on commençait par lui inoculer

tous les raffinements de la bourgeoisie ! Il les prenait

avec avidité, non parce qu’ils lui plaisaient, mais parce

qu’ils étaient bourgeois. Christophe, qui avait été

amené à une de ces Universités Populaires par Mme

Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre

la Bonne Chanson de Gabriel Fauré et l’un des derniers

quatuors de Beethoven. Lui qui n’était arrivé à

l’intelligence des dernières œuvres de Beethoven

qu’après bien des années, par un lent acheminement de

son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à l’un

de ses voisins :

« Mais est-ce que vous comprenez cela ? »

L’autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en

colère et dit :

« Bien sûr ! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais

pas aussi bien que vous ? »

Et, pour prouver qu’il avait compris, il bissa une

fugue, en regardant Christophe, d’un air provoquant.

Christophe se sauva consterné ; il se disait que ces

animaux-là avaient réussi à empoisonner jusqu’aux

sources vives de la nation : il n’y avait plus de peuple.

« Peuple vous-même ! comme disait un ouvrier à

l’un de ces braves gens qui tentaient de fonder des

Théâtres du Peuple. Je suis autant bourgeois que

vous ! »





*





Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis

d’Orient, aux teintes chaudes, un peu passées, s’étendait

au-dessus de la ville assombrie, Christophe suivait les

quais de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit qui

tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les

bras de Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d’or

ciselée de la Sainte-Chapelle, l’épine sainte fleurissante,

jaillissait du fourré des maisons. De l’autre côté de

l’eau, le Louvre déroulait sa façade royale, dans les

yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil couchant

mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la

plaine des Invalides, derrière ses fossés et ses murailles

hautaines, dans son désert majestueux, la coupole d’or

sombre planait, comme une symphonie de victoires

lointaines. Et l’Arc de Triomphe ouvrait sur la colline,

telle une marche héroïque, l’enjambée surhumaine des

légions impériales.

Et Christophe eut soudain l’impression d’un géant

mort, dont les membres immenses couvraient la plaine.

Le cœur serré d’effroi, il s’arrêta, contemplant les

fossiles gigantesque d’une espèce fabuleuse, disparue

de la terre et dont toute la terre avait entendu sonner les

pas – la race, casquée du dôme des Invalides, et

ceinturée du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille

bras de ses cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde

les deux pieds triomphants de l’Arche Napoléonienne,

sous le talon de laquelle grouillait aujourd’hui Lilliput.





*





Sans qu’il l’eût cherché, Christophe avait acquis une

petite notoriété dans les milieux parisiens où Sylvain

Kohn et Goujart l’avaient introduit. L’originalité de sa

figure, qu’on apercevait toujours, avec l’un ou l’autre

de ses deux amis, aux premières des théâtres et aux

concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de sa

personne, de sa tenue, de ses manières brusques et

gauches, les boutades paradoxales qui parfois lui

échappaient, son intelligence mal dégrossie, mais large

et robuste, et les récits romanesques que Sylvain Kohn

avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses

démêlés avec la police et sur sa fuite en France,

l’avaient désigné à la curiosité oisive et affairée de ce

grand salon d’hôtel cosmopolite, qu’est devenu le Tout-

Paris. Tant qu’il se tint sur la réserve, observant,

écoutant, tâchant de comprendre, avant de se prononcer,

tant qu’on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il

fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de

n’avoir pu rester en Allemagne. Surtout, les musiciens

français étaient touchés comme d’un hommage qui leur

était rendu, de l’injustice des jugements de Christophe

sur la musique allemande : (il s’agissait, à la vérité, de

jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n’eût

plus souscrit aujourd’hui : quelques articles publiés

naguère dans une Revue allemande, et dont les

paradoxes avaient été répandus et amplifiés par Sylvain

Kohn). – Christophe intéressait et il ne gênait point ; il

ne prenait la place de personne. Il n’eût tenu qu’à lui

d’être un grand homme de cénacle. Il n’avait qu’à ne

rien écrire, ou le moins possible, surtout à ne rien faire

entendre de lui, et à alimenter d’idées Goujart et ses

pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un mot

fameux, – en l’arrangeant un peu :

« Mon verre n’est pas grand ; mais je bois... dans

celui des autres. »

Une forte personnalité exerce son rayonnement

surtout sur les jeunes gens, plus occupés de sentir que

d’agir. Il n’en manquait pas autour de Christophe.

C’étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté,

sans but, sans raison d’être, qui ont peur de la table de

travail, peur de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui

s’éternisent dans un fauteuil, qui errent d’un café à une

salle de théâtre, cherchant tous les prétextes pour ne pas

rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à face. Ils

venaient, s’installaient, traînaient pendant des heures,

dans ces conversations insipides, d’où l’on sort avec

une dilatation d’estomac, écœurés, saturés, et pourtant

affamés, avec le besoin et le dégoût à la fois de

continuer. Ils entouraient Christophe, comme le barbet

de Goethe, les « larves à l’affût » qui guettent une âme

à happer, pour se raccrocher à la vie.

Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de

parasites. Mais Christophe n’aimait pas jouer à l’idole.

Il était horripilé d’ailleurs par la prétentieuse bêtise de

ses admirateurs, qui trouvaient dans ce qu’il faisait des

intentions saugrenues, renaniennes, nietzschéennes,

Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il

n’était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait

l’action pour but. Il observait, pour comprendre ; et il

voulait comprendre, pour agir. Libre de préjugés, il

s’informait de tout, étudiait dans la musique toutes les

formes de pensée et les ressources d’expression des

autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui

lui paraissaient vraies, il en faisait sa proie. À la

différence de ces artistes français qu’il étudiait,

ingénieux inventeurs de formes nouvelles, qui

s’épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs

inventions en chemin, il cherchait beaucoup moins à

innover dans la langue musicale qu’à la parler avec plus

d’énergie ; il n’avait point le souci d’être rare, mais

celui d’être fort. Cette énergie passionnée s’opposait au

génie français de finesse et de mesure. Elle avait le

dédain du style pour le style. Les meilleurs artistes

français lui faisaient l’effet d’ouvriers de luxe. Un des

plus parfaits poètes parisiens s’était amusé lui-même à

dresser « la liste ouvrière de la poésie française

contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou

ses soldes » ; et il énumérait « les lustres de cristal, les

étoffes d’Orient, les médailles d’or et de bronze, les

guipures douairières, les sculptures polychromes, les

faïences à fleurs », qui sortaient de la fabrique de tel ou

tel de ses confrères. Lui-même se représentait, « dans

un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de vieilles

tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors

d’usage ». Cette conception de l’artiste, comme d’un

bon ouvrier, attentif uniquement à la perfection du

métier, n’était pas sans beauté. Mais elle ne satisfaisait

pas Christophe ; tout en reconnaissant sa dignité

professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de

vie qu’elle recouvrait. Il ne concevait pas qu’on écrivît

pour écrire. Il ne disait pas des mots, il disait – il voulait

dire – des choses.

Ei dice cose, e voi dite parole...

Après une période de repos où il n’avait été occupé

qu’à absorber un monde nouveau, l’esprit de Christophe

fut pris brusquement du besoin de créer. L’antagonisme

qui s’accusait entre Paris et lui centuplait sa force, en

stimulant sa personnalité. C’était un débordement de

passions, qui demandaient impérieusement à

s’exprimer. Elles étaient de toute sorte ; par toutes, il

était sollicité avec la même ardeur. Il lui fallait forger

des œuvres, où se décharger de l’amour qui lui gonflait

le cœur, et aussi de la haine ; et de la volonté, et aussi

du renoncement, et de tous les démons qui

s’entrechoquaient en lui, et qui avaient un droit égal à

vivre. À peine s’était-il soulagé d’une passion dans une

œuvre – (quelquefois, il n’avait même pas la patience

d’aller jusqu’à la fin de l’œuvre) – qu’il se jetait dans

une passion contraire. Mais la contradiction n’était

qu’apparente : s’il changeait toujours, toujours il restait

le même. Toutes ses œuvres étaient des chemins

différents qui menaient au même but ; son âme était une

montagne : il en prenait toutes les routes ; les unes

s’attardaient à l’ombre, en leurs détours moelleux ; les

autres montaient arides, âprement au soleil, toutes

conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la cime. Amour,

haine, volonté, renoncement, toutes les forces

humaines, portées au paroxysme, touchent à l’éternité,

déjà y participent. Chacun la porte en soi : le religieux

et l’athée, celui qui voit partout la vie, et celui qui la nie

partout, et celui qui doute de tout et de la vie et de la

négation – et Christophe, dont l’âme embrassait tous

ces contraires à la fois. Tous les contraires se fondent

en l’éternelle Force. L’important pour Christophe était

de réveiller cette force en lui et dans les autres, de jeter

des brassées de bois sur le brasier, de faire flamber

l’Éternité. Une grande flamme s’était levée dans son

cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se

croyait libre de toute foi, et il n’était tout entier qu’une

torche de foi.

Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l’ironie

française. La foi est un des sentiments que pardonne le

moins une société raffinée : car elle l’a perdu. Dans

l’hostilité sourde ou railleuse de la plupart des hommes

pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup

l’amère pensée qu’eux-mêmes furent ainsi, qu’ils

eurent ces ambitions et ne les réalisèrent point. Ceux

qui ont renié leur âme, ceux qui avaient en eux une

œuvre, et ne l’ont pas accomplie, pensent :

« Puisque je n’ai pu faire ce que j’avais rêvé,

pourquoi le feraient-ils, eux ? Je ne veux point qu’ils le

fassent. »

Combien d’Heddas Gabler parmi les hommes !

Quelle sourde malveillance qui cherche à annihiler les

forces neuves et libres, quelle science pour les tuer par

le silence, par l’ironie, par l’usure, par le

découragement – et par quelque séduction perfide, au

bon moment !...

Le type est de tous les pays. Christophe le

connaissait, pour l’avoir rencontré en Allemagne.

Contre cette espèce de gens il était cuirassé. Son

système de défense était simple : il attaquait, le

premier ; dès leurs premières avances, il leur déclarait

la guerre ; il contraignait ces dangereux amis à se faire

ses ennemis. Mais si cette franche politique était la plus

efficace à sauvegarder sa personnalité, elle l’était

beaucoup moins à lui faciliter sa carrière d’artiste.

Christophe recommença ses errements d’Allemagne.

C’était plus fort que lui. Une seule chose avait changé :

son humeur, qui était fort gaie.

Il exprimait gaillardement à qui voulait l’entendre

ses critiques peu mesurées sur les artistes français : il

s’attira ainsi beaucoup d’inimitiés. Il ne prenait même

pas la précaution de se ménager, comme font les gens

avisés, l’appui d’une petite coterie. Il n’eût pas eu peine

à trouver des artistes tout prêts à l’admirer, pourvu qu’il

les admirât. Il y en avait même qui l’admiraient

d’avance, à charge de revanche. Ils considéraient celui

qu’ils louaient, comme un débiteur, auquel ils

pouvaient, le moment venu, réclamer le remboursement

de leur créance. C’était de l’argent bien placé. – C’était

de l’argent mal placé, avec Christophe. Il ne

remboursait rien. Bien pis, il avait l’effronterie de

trouver médiocres les œuvres de ceux qui trouvaient

bonnes les siennes. Ils en gardaient, sans le dire, une

rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine

occasion, de lui rendre la même monnaie.

Entre toutes les maladresses commises, Christophe

eut celle de partir en guerre contre Lucien Lévy-Cœur :

Il le trouvait partout sur sa route, et il ne pouvait cacher

une antipathie exagérée pour cet être doux, poli, qui ne

faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir

plus de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus

de mesure. Il le provoquait à des discussions ; et si

insignifiant qu’en fût l’objet, elles prenaient toujours,

par le fait de Christophe, une âpreté subite, qui étonnait

l’auditoire. Il semblait que Christophe cherchât tous les

prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-

Cœur ; mais jamais il ne pouvait l’atteindre. Son

ennemi avait la suprême habileté, même quand son tort

était le plus certain, de se donner le beau rôle ; il se

défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir le

manque d’usage de Christophe. Celui-ci, qui d’ailleurs

parlait mal le français, avec des mots d’argot, voire

d’assez gros mots, qu’il avait sus tout de suite, et qu’il

employait mal à propos, comme beaucoup d’étrangers,

était incapable de déjouer la tactique de Lévy-Cœur ; et

il se débattait furieusement contre cette douceur

ironique. Tout le monde lui donnait tort : car on ne

croyait pas ce que Christophe sentait obscurément :

l’hypocrisie de cette douceur, qui, se heurtant à une

force qu’elle ne parvenait pas à entamer, travaillait à

l’étouffer, sans éclat, en silence. Il n’était pas pressé,

étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le

temps : mais c’était pour détruire ; Christophe, pour

édifier. Lévy-Cœur n’eut pas de peine à détacher de

Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme il l’avait

peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide

autour de lui.

Christophe s’en chargeait, de lui-même. Il ne

contentait personne, n’étant d’aucun parti, ou mieux,

étant contre tous. Il n’aimait pas les juifs ; mais il aimait

encore moins les antisémites. Cette lâcheté des masses

soulevées contre une minorité puissante, non parce

qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est puissante,

cet appel aux bas instincts de jalousie et de haine, lui

répugnait. Les juifs le regardaient comme un

antisémite, les antisémites comme un juif. Quant aux

artistes ils sentaient en lui l’ennemi. Instinctivement,

Christophe se faisait, en art, plus Allemand qu’il n’était.

Par opposition avec la voluptueuse ataraxie de certaine

musique parisienne, il célébrait la volonté violente, un

pessimisme viril et sain. Quand la joie paraissait, c’était

avec un manque de goût, une fougue plébéienne, bien

faits pour révolter jusqu’aux aristocratiques patrons de

l’art populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il

n’était pas loin d’affecter, par réaction, une négligence

apparente dans le style et une insouciance de

l’originalité extérieure qui devaient être très sensibles

aux musiciens français. Aussi, ceux d’entre eux, à qui il

communiqua ses œuvres, l’englobèrent-ils, sans y

regarder de plus près, dans le mépris qu’ils avaient pour

le wagnérisme attardé de l’école allemande. Christophe

ne s’en souciait guère ; il riait intérieurement, se

répétant ces vers d’un charmant musicien de la

Renaissance française, – adaptés à son usage :





...............................................................

Va, va, ne t’esbahy de ceux la qui diront :

Ce Christophe n’a pas d’un tel le contrepoint,

Il n’a pas de cestay la pareille harmonie.

J’ai quelque chose aussi que les autres n’ont point.

Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses

œuvres dans les concerts, il trouva porte close. On avait

déjà bien assez à faire de jouer – ou de ne pas jouer –

les œuvres des jeunes musiciens français. On n’avait

pas de place pour un Allemand inconnu.

Christophe ne s’entêta point à faire des démarches.

Il s’enferma chez lui, et se remit à écrire. Peu lui

importait que les gens de Paris l’entendissent ou non. Il

écrivait pour son plaisir, et non pour réussir. Le vrai

artiste ne s’occupe pas de l’avenir de son œuvre. Il est

comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient

joyeusement des façades de maisons, sachant que dans

dix ans il n’en resterait rien. Christophe travaillait donc

en paix, attendant des temps meilleurs, quand lui vint

un secours inattendu.





*





Christophe était alors attiré par la forme dramatique.

Il n’osait pas s’abandonner librement au flot de son

lyrisme intérieur. Il avait besoin de le canaliser en des

sujets précis. Et, sans doute, est-il bon pour un jeune

génie qui n’est pas encore maître de soi, qui ne sait

même pas encore ce qu’il est exactement, de se fixer

des limites volontaires où enfermer son âme qui se

dérobe à lui. Ce sont les écluses nécessaires qui

permettent de diriger le cours de la pensée. –

Malheureusement, il manquait à Christophe un poète ;

il était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la

légende ou dans l’histoire.

Parmi les visions qui flottaient en lui depuis

quelques mois, étaient des images de la Bible. – La

Bible, que sa mère lui avait donnée comme compagne

d’exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu’il

ne la lût point dans un esprit religieux, l’énergie morale,

ou, pour mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui

était une fontaine, où, le soir, il lavait son âme nue,

salie par les fumées et les boues de Paris. Il ne

s’inquiétait pas du sens sacré du livre ; mais ce n’en

était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de

nature sauvage et d’individualités primitives, qu’il y

respirait. Il buvait ces hymnes de la terre dévorée de foi,

des montagnes palpitantes, des cieux exultants, et des

lions humains.

Une des figures du livre, pour qui il avait une

tendresse, était David adolescent. Il ne lui prêtait pas

l’ironique sourire de gamin de Florence, ni la tension

tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient donné

à leurs œuvres sublimes : il ne les connaissait pas. Il

voyait son David comme un pâtre poétique, au cœur

vierge, où dormait l’héroïsme, un Siegfried du Midi, de

race plus affinée, plus harmonieux de corps et de

pensée. – Car il avait beau se révolter contre l’esprit

latin : cet esprit s’infiltrait en lui. Ce n’est pas

seulement l’art qui influe sur l’art, ce n’est pas

seulement la pensée, c’est tout ce qui nous entoure : les

êtres et les choses, les gestes et les mouvements, les

lignes et la lumière. L’atmosphère de Paris est bien

forte : elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que

tout autre, une âme germanique est capable de résister :

elle se drape en vain dans son orgueil national, elle est,

de toutes les âmes d’Europe, la plus prompte à se

dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà

commencé, à son insu, de prendre à l’art latin une

sobriété, une clarté du cœur, et même, dans une certaine

mesure, une beauté plastique, qu’elle n’aurait pas eues

sans cela. Son David l’attestait.

Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül ; et il

l’avait conçue comme un tableau symphonique, à deux

personnages.

Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en

fleurs, le petit pâtre était couché, et rêvait au soleil. La

sereine lumière, le bourdonnement des êtres, le doux

frémissement des herbes, les grelots argentins des

troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient

la rêverie de l’enfant inconscient de ses divines

destinées. Indolemment, il mêlait sa voix et les sons

d’une flûte au silence harmonieux ; ce chant était d’une

joie si calme, si limpide que l’on ne songeait même

plus, en l’entendant, à la joie ou à la douleur, mais qu’il

semblait que c’était ainsi, que ce ne pouvait être

autrement... Soudain, de grandes ombres s’étendaient

sur la lande ; l’air se taisait ; la vie semblait se retirer

dans les veines de la terre. Le chant de flûte, seul,

tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi

dément, rongé par le néant, s’agitait comme une

flamme qui se dévore, et que tord l’ouragan. Il

suppliait, injuriait, défiait le vide qui l’entourait, et qu’il

portait en lui. Et lorsque à bout de souffle, il tombait sur

la lande, reparaissait dans le silence le sourire du chant

du pâtre, qui ne s’était pas interrompu. Alors Saül,

écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait,

en silence, près de l’enfant couché ; en silence il le

contemplait ; il s’asseyait près de lui et posait sa main

fiévreuse sur la tête du berger. David, sans se troubler,

se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa tête sur les

genoux de Saül, et reprenait sa musique. L’ombre du

soir tombait ; David s’endormait en chantant ; et Saül

pleurait. Et, dans la nuit étoilée, s’élevait de nouveau

l’hymne de la nature ressuscitée, et le chant de grâces

de l’âme convalescente.

Christophe, en écrivant cette scène, ne s’était occupé

que de sa propre joie ; il n’avait pas songé aux moyens

d’exécution et surtout, il ne lui serait pas venu à l’idée

qu’elle pût être représentée. Il la destinait aux concerts,

pour le jour où les concerts daigneraient l’accueillir.

Un soir qu’il en parlait à Achille Roussin, et que, sur

sa demande, il avait essayé de lui en donner une idée,

au piano, il fut bien étonné de voir Roussin prendre feu

et flamme pour l’œuvre, déclarant qu’il fallait qu’elle

fût jouée sur une scène parisienne, et qu’il en faisait son

affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit,

quelques jours après, que Roussin prenait la chose au

sérieux ; et son étonnement toucha à la stupeur,

lorsqu’il apprit que Sylvain Kohn, Goujart et Lucien

Lévy-Cœur lui-même s’y intéressaient. Il lui fallait

admettre que les rancunes personnelles de ces gens

cédaient à l’amour de l’art : cela le surprenait bien. Le

moins empressé à faire jouer son œuvre, c’était lui. Elle

n’était pas faite pour le théâtre : c’était un non-sens de

l’y donner. Mais Roussin fut si insistant, Sylvain Kohn

si persuasif, et Goujart si affirmatif, que Christophe se

laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie

d’entendre sa musique !

Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes

s’empressèrent à lui plaire. Justement, un journal

organisait une matinée de gala au profit d’une œuvre de

bienfaisance. Il fut convenu qu’on y jouerait le David.

On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs

Roussin prétendait avoir trouvé pour le rôle de David

l’interprète idéal.

Les répétitions commencèrent. L’orchestre se tira

assez bien de la première lecture, quoiqu’il fût peu

discipliné, à la façon française. Le Saül avait une voix

un peu fatiguée, mais honorable ; et il savait son métier.

Pour le David, c’était une belle personne, grande,

grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et

vulgaire, qui s’étalait lourdement avec des trémolos de

mélodrame et des grâces de café-concert. Christophe fit

la grimace. Dès les premières mesures qu’elle chanta, il

fut évident pour lui qu’elle ne pourrait conserver le rôle.

À la première pause de l’orchestre, il alla trouver

l’impresario, qui s’était chargé de l’organisation

matérielle du concert, et qui, avec Sylvain Kohn,

assistait à la répétition. Ce personnage, le voyant venir,

lui dit, le visage rayonnant :

« Eh bien, vous êtes content ?

– Oui, dit Christophe, je crois que cela s’arrangera.

Il n’y a qu’une chose qui ne va pas : c’est la chanteuse.

Il faudra changer cela. Dites-le-lui gentiment ; vous

avez l’habitude... Il vous sera bien facile de m’en

trouver une autre. »

L’impresario eut l’air stupéfait ; il regarda

Christophe, comme s’il ne savait pas si Christophe

parlait sérieusement ; et il dit :

« Mais ce n’est pas possible !

– Pourquoi ne serait-ce pas possible ? » demanda

Christophe.

L’impresario échangea un coup d’œil avec Sylvain

Kohn, narquois, et il reprit :

« Mais elle a tant de talent !

– Elle n’en a aucun, dit Christophe.

– Comment !... Une si belle voix !

– Elle n’en a aucune.

– Et puis, une si belle personne !

– Je m’en fous.

– Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en

riant.

– J’ai besoin d’un David, et d’un David qui sache

chanter ; je n’ai pas besoin de la belle Hélène », dit

Christophe.

L’impresario se frottait le nez avec embarras :

« C’est bien ennuyeux, bien ennuyeux..., dit-il. C’est

pourtant une excellente artiste... Je vous assure ! Elle

n’a peut-être pas tous ses moyens aujourd’hui. Vous

devriez encore essayer.

– Je veux bien, dit Christophe ; mais c’est du temps

perdu. »

Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à

aller jusqu’au bout : il devenait nerveux ; ses

observations à la chanteuse, d’abord froides mais

polies, se faisaient sèches et coupantes, en dépit de la

peine évidente qu’elle se donnait afin de le satisfaire, et

des œillades qu’elle lui décochait pour conquérir ses

bonnes grâces. L’impresario, prudemment, interrompit

la répétition, au moment où les affaires menaçaient de

se gâter. Pour effacer le mauvais effet des observations

de Christophe, il s’empressait auprès de la chanteuse, et

lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque

Christophe, qui assistait à ce manège, avec une

impatience non dissimulée, lui fit signe impérieusement

de venir, et dit :

« Il n’y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette

personne. C’est désagréable, je le sais ; mais ce n’est

pas moi qui l’ai choisie. Arrangez-vous comme vous

voudrez. »

L’impresario s’inclina, d’un air ennuyé, et dit, avec

indifférence :

« Je n’y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.

– En quoi cela regarde-t-il M. Roussin ? demanda

Christophe. Je ne veux pas l’ennuyer de ces affaires.

– Cela ne l’ennuiera pas », dit Sylvain Kohn,

ironique.

Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.

Christophe alla au-devant de lui. Roussin,

d’excellente humeur, s’exclamait :

« Eh quoi ! déjà fini ? J’espérais entendre encore

une partie. Eh bien, mon cher maître, qu’est-ce que

vous en dites ? Êtes-vous satisfait ?

– Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez

vous remercier...

– Du tout ! Du tout !

– Il n’y a qu’une seule chose qui ne peut pas

marcher.

– Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce

que vous soyez content.

– Eh bien, c’est la chanteuse. Entre nous, elle est

exécrable. »

Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il

dit, d’un air sévère :

« Vous m’étonnez, mon cher.

– Elle ne vaut rien, rien du tout, continua

Christophe. Elle n’a ni voix, ni goût, ni métier, pas

l’ombre de talent. Vous avez de la chance de ne pas

l’avoir entendue tout à l’heure !... »

Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à

Christophe, et dit, d’un ton cassant :

« Je connais Mlle de Sainte-Ygraine. C’est une

artiste de grand talent. J’ai la plus vive admiration pour

elle. Tous les gens de goût à Paris, pensent comme

moi. »

Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit

offrir son bras à l’actrice et sortir avec elle. Comme il

restait stupéfait, Sylvain Kohn, qui avait suivi la scène,

avec délices, lui prit le bras, et lui dit, en riant, tandis

qu’ils descendaient l’escalier du théâtre :

« Mais vous ne savez donc pas qu’elle est sa

maîtresse ? »

Christophe comprit. Ainsi, c’était pour elle, ce

n’était pas pour lui que l’on montait la pièce ! Il

s’expliqua l’enthousiasme de Roussin, ses dépenses,

l’empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain

Kohn qui lui contait l’histoire de la Sainte-Ygraine :

une divette de music-hall, qui, après s’être exhibée avec

succès dans des petits théâtres de genre, avait été prise

de l’ambition, commune à beaucoup de ses pareilles, de

se faire entendre sur une scène plus digne de son talent.

Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à

l’Opéra, ou à l’Opéra-Comique ; et Roussin qui ne

demandait pas mieux, avait trouvé dans la

représentation du David une occasion de révéler sans

risques au public parisien les dons lyriques de la

nouvelle tragédienne, dans un rôle qui n’exigeait

presque aucune action dramatique, et qui mettait en

pleine valeur l’élégance de ses formes.

Christophe écouta l’histoire jusqu’au bout ; puis il

se dégagea du bras de Sylvain Kohn, et il éclata de rire.

Il rit, il rit longuement. Quand il eut fini de rire, il dit :

« Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L’art

ne compte pas pour vous. Ce sont toujours des

questions de femmes. On monte un opéra pour une

danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de

monsieur un tel, ou de madame une telle. Vous ne

pensez qu’à vos cochonneries. Voyez-vous, je ne vous

en veux pas : vous êtes ainsi, restez ainsi, si cela vous

plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous :

nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble.

Bonsoir. »

Il le quitta ; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin

qu’il retirait sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la

lui faisaient reprendre.

Ce fut une rupture avec Roussin et avec tout son

clan. Les conséquences s’en firent immédiatement

sentir. Les journaux avaient mené un certain bruit

autour de la représentation projetée, et l’histoire de la

brouille du compositeur avec son interprète ne manqua

pas de faire jaser. Un directeur de concerts eut la

curiosité de donner l’œuvre dans une de ses matinées

du dimanche. Cette bonne fortune fut un désastre pour

Christophe. L’œuvre fut jouée – et sifflée. Tous les

amis de la chanteuse s’étaient donné le mot pour

administrer une leçon à l’insolent musicien ; et le reste

du public, que le poème symphonique avait ennuyé,

s’associa complaisamment au verdict des gens

compétents. Pour comble de malchance, Christophe

avait eu l’imprudence, afin de faire valoir son talent de

virtuose, d’accepter de se faire entendre, au même

concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre. Les

dispositions malveillantes du public, retenues dans une

certaine mesure, pendant l’exécution du David, par le

désir de ménager les interprètes, se donnèrent libre

champ, quand il se trouva en présence de l’auteur en

personne – dont le jeu n’était pas d’ailleurs trop correct.

Christophe, énervé par le bruit de la salle, s’interrompit

brusquement au milieu du morceau ; et, regardant, d’un

air goguenard, le public qui s’était tu soudain, il joua

Malbrough s’en va-t-en guerre – et dit insolemment :

« Voilà ce qu’il vous faut. »

Là-dessus, il se leva et partit.

Ce fut un beau tumulte. On criait qu’il avait insulté

le public, et qu’il devait venir faire des excuses à la

salle. Les journaux, le lendemain, exécutèrent avec

ensemble l’Allemand grotesque, dont le bon goût

parisien avait fait justice.

Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu.

Christophe se retrouvait seul, une fois de plus, plus seul

que jamais, dans la grande ville étrangère et hostile. Il

ne s’en affectait pas. Il commençait à croire que c’était

sa destinée, et qu’il resterait, toute sa vie, ainsi.

Il ne savait pas qu’une grande âme n’est jamais

seule, que si dénuée qu’elle soit d’amis par la fortune,

elle finit toujours par les créer, qu’elle rayonne autour

d’elle l’amour dont elle est pleine, et qu’à cette heure

même, où il se croyait isolé pour toujours, il était plus

riche d’amour que les plus heureux du monde.





*





Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à

quatorze ans, à qui Christophe avait donné des leçons,

en même temps qu’à Colette. Elle était cousine

germaine de Colette, et se nommait Grazia Buontempi.

C’était une fillette au teint doré, rosissant délicatement

aux pommettes, les joues pleines d’une santé

campagnarde, un petit nez un peu relevé, la bouche

grande, bien fendue, à demi entrouverte, le menton

rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement

souriants, le front rond, encadré d’une profusion de

cheveux longs et soyeux, qui descendaient, sans

boucles, le long des joues, avec de légères et calmes

ondulations. Une petite Vierge d’Andrea del Sarto,

figure large, beau regard silencieux.

Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque

toute l’année, à la campagne, dans une grande propriété

du Nord de l’Italie : plaines, prairies, petits canaux. De

la terrasse sur le toit, on avait à ses pieds des flots de

vignes d’or, d’où émergeaient de place en place les

fuseaux noirs des cyprès. Au-delà, c’étaient les champs,

les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs

qui retournaient le sol, et les cris aigus des paysans à la

charrue :

« Ihi !... Fat innanz’!... »

Les cigales chantaient dans les arbres, et les

grenouilles le long de l’eau. Et, la nuit, c’était l’infini

du silence, sous la lune aux flots d’argent. Au loin, de

temps en temps, les gardiens des récoltes, qui

sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient

des coups de fusil, pour avertir les voleurs qu’ils étaient

réveillés. Pour ceux qui les entendaient, à demi-

assoupis, ce bruit n’avait plus d’autre sens que le

tintement d’une horloge pacifique, marquant au loin les

heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un

manteau moelleux aux vastes plis, sur l’âme.

Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie.

On ne s’occupait pas beaucoup d’elle. Elle poussait

tranquillement dans le beau calme qui la baignait. Nulle

fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle aimait à

flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des

heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le

silence, comme une mouche sur un ruisseau d’été. Et

parfois, brusquement, sans raison, elle se mettait à

courir. Elle courait, comme un petit animal, la tête et le

buste légèrement inclinés vers la droite, souplement,

sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi

les pierres, pour la joie de bondir. Elle causait avec les

chiens, avec les grenouilles, avec les herbes, avec les

arbres, avec les paysans, avec les bêtes de la basse-cour.

Elle adorait tous les petits êtres qui l’entouraient, et

aussi les grands : mais avec ceux-ci elle se livrait

moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était

loin de la ville, isolée. Bien rarement passait sur la route

poudreuse le pas traînant d’un grave paysan, ou d’une

belle campagnarde, aux yeux lumineux dans la figure

hâlée, marchant d’un rythme balancé, la tête haute, la

poitrine en avant. Grazia vivait des journées seule, dans

le parc silencieux ; elle ne voyait personne ; elle ne

s’ennuyait jamais ; elle n’avait peur de rien.

Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule

dans la ferme déserte. Il s’arrêta, interdit, devant la

petite fille couchée dans l’herbe, qui mangeait une

longue tartine, en chantonnant une chanson. Elle le

regarda tranquillement, et lui demanda ce qu’il voulait.

Il dit :

« Donnez-moi quelque chose, ou je deviens

méchant. »

Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux

souriants :

« Il ne faut pas devenir méchant. »

Alors il s’en alla.

Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était

un vieil Italien de bonne race, robuste, jovial,

affectueux, mais un peu enfantin, et tout à fait incapable

de diriger l’éducation de la petite. La sœur du vieux

Buontempi, Mme Stevens, venue pour l’enterrement,

fut frappée de l’isolement de l’enfant ; pour la distraire

de son deuil, elle décida de l’emmener pour quelque

temps à Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi ;

mais quand Mme Stevens avait décidé quelque chose, il

n’y avait plus qu’à se résigner : nul ne pouvait lui

résister. Elle était la forte tête de la famille ; et, dans sa

maison de Paris, elle dirigeait tout : son mari, sa fille, et

ses amants ; car elle menait de front ses devoirs et ses

plaisirs : c’était une femme pratique et passionnée – au

reste, très mondaine et très agitée.

Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit

d’adoration pour sa belle cousine Colette, qui s’en

amusa. On conduisit dans le monde, on mena au théâtre

la douce petite sauvageonne. On continuait de la traiter

en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant,

quand déjà elle ne l’était plus. Elle avait des sentiments

qu’elle cachait, et dont elle avait peur : d’immenses

élans de tendresse pour un objet, ou pour un être. Elle

était amoureuse en secret de Colette : elle lui volait un

ruban, un mouchoir ; souvent, en sa présence, elle ne

pouvait dire un seul mot ; et quand elle l’attendait,

quand elle savait qu’elle allait la voir, elle tremblait

d’impatience et de bonheur. Au théâtre, lorsqu’elle

voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge,

où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon

sourire, humble, affectueux, débordant d’amour ; et son

cœur se fondait, lorsque Colette lui adressait la parole.

En robe blanche, ses beaux cheveux noirs défaits et

bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout de

ses longs gants, dans l’ouverture desquels elle fourrait

le doigt par désœuvrement – à tout instant, pendant le

spectacle, elle se retournait vers Colette, pour quêter un

regard amical, pour partager le plaisir qu’elle ressentait,

pour dire de ses yeux bruns et limpides :

« Je vous aime bien. »

En promenade, dans les bois, aux environs de Paris,

elle marchait dans l’ombre de Colette, s’asseyait à ses

pieds, courait devant ses pas, arrachait les branches qui

auraient pu la gêner, posait des pierres au milieu de la

boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui

demanda son fichu, elle poussa un rugissement de

plaisir – (elle en fut honteuse après) –, du bonheur que

la bien-aimée s’enveloppât d’un peu d’elle, et le lui

rendît ensuite, imprégné du parfum de son corps.

Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes,

lues en cachette – (car on continuait de lui donner des

livres d’enfant) – qui lui causaient des troubles

délicieux. Et, plus encore, certaines musiques, bien

qu’on lui dît qu’elle n’y pouvait rien comprendre ; et

elle se persuadait qu’elle n’y comprenait rien ; – mais

elle était toute pâle et moite d’émotion. Personne ne

savait ce qui se passait en elle, à ces moments.

En dehors de cela, elle était une fillette docile,

étourdie, paresseuse, assez gourmande, rougissant pour

un rien, tantôt se taisant pendant des heures, tantôt

parlant avec volubilité, riant et pleurant facilement,

ayant de brusques sanglots et un rire d’enfant. Elle

aimait rire et s’amusait de petits riens. Jamais elle ne

cherchait à jouer la dame. Elle restait enfant. Surtout,

elle était bonne, elle ne pouvait souffrir de faire de la

peine, et elle avait de la peine du moindre mot un peu

fâché contre elle. Très modeste, s’effaçant toujours,

toute prête à aimer et à admirer tout ce qu’elle croyait

voir de beau et de bon, elle prêtait aux autres des

qualités qu’ils n’avaient pas.

On s’occupa de son éducation, qui était très en

retard. Ce fut ainsi qu’elle prit des leçons de piano avec

Christophe.

Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa

tante, où il y avait une société nombreuse. Christophe

incapable de s’adapter à aucun public, joua un

interminable adagio, qui faisait bâiller tout le monde :

quand cela semblait fini, cela recommençait ; on se

demandait si cela finirait jamais. Mme Stevens bouillait

d’impatience. Colette s’amusait follement : elle

dégustait le ridicule de la chose, et elle ne savait pas

mauvais gré à Christophe d’y être, à ce point,

insensible ; elle sentait qu’il était une force, et cela lui

était sympathique ; mais c’était comique aussi ; et elle

se fût bien gardée de prendre sa défense. Seule la petite

Grazia était pénétrée jusqu’aux larmes par cette

musique. Elle se dissimulait dans un coin du salon. À la

fin, elle se sauva pour qu’on ne remarquât point son

trouble, et aussi parce qu’elle souffrait de voir qu’on se

moquait de Christophe.

Quelques jours après, à dîner, Mme Stevens parla,

devant elle, de lui faire donner des leçons de piano par

Christophe. Grazia fut si troublée qu’elle laissa

retomber sa cuiller dans son assiette à soupe, et qu’elle

s’éclaboussa ainsi que sa cousine. Colette dit qu’elle

aurait bien besoin d’abord de leçons pour se tenir

convenablement à table. Mme Stevens ajouta qu’en ce

cas, ce n’était pas à Christophe qu’il faudrait s’adresser.

Grazia fut heureuse d’être grondée avec Christophe.

Christophe commença ses leçons. Elle était toute

guindée et glacée, elle avait les bras collés au corps, elle

ne pouvait remuer ; et quand Christophe posait la main

sur sa menotte, pour rectifier la position des doigts et

les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle

tremblait de jouer mal devant lui ; mais elle avait beau

étudier jusqu’à se rendre malade et jusqu’à faire

pousser des cris d’impatience à sa cousine, toujours elle

jouait mal, quand Christophe était là ; le souffle lui

manquait, ses doigts étaient raides comme du bois, ou

mous comme du coton ; elle accrochait les notes et

accentuait à contresens ; Christophe la grondait et s’en

allait fâché : alors elle avait envie de mourir.

Il ne faisait aucune attention à elle ; il n’était occupé

que de Colette. Grazia enviait l’intimité de sa cousine

avec Christophe ; mais quoiqu’elle en souffrît, son bon

petit cœur s’en réjouissait pour Colette et pour

Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle

qu’il lui semblait naturel qu’elle absorbât tous les

hommages. – Ce ne fut que lorsqu’il fallut choisir entre

sa cousine et Christophe qu’elle sentit son cœur prendre

parti contre elle. Son intuition de petite femme lui fit

voir que Christophe souffrait des coquetteries de

Colette et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D’instinct,

elle n’aimait pas Lévy-Cœur ; et elle le détesta, dès le

moment qu’elle sut que Christophe le détestait. Elle ne

pouvait comprendre comment Colette s’amusait à le

mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de la

juger sévèrement en secret ; elle surprit certains de ses

petits mensonges, et elle changea soudain de manières

avec elle. Colette s’en aperçut sans en deviner la cause ;

elle affectait de l’attribuer à ses caprices de petite fille.

Mais le certain, c’est qu’elle avait perdu son pouvoir

sur Grazia : un fait insignifiant le lui montra. Un soir

que, se promenant toutes deux au jardin, Colette

voulait, avec une tendresse coquette, abriter Grazia sous

les plis de son manteau contre une petite ondée qui

s’était mise à tomber, Grazia, pour qui c’eût été,

quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se

blottir contre le sein de sa chère cousine, s’écarta

froidement. Et quand Colette disait qu’elle trouvait laid

un morceau de musique que jouait Grazia, cela

n’empêchait pas Grazia de le jouer, et de l’aimer.

Elle n’était plus attentive qu’à Christophe. Elle avait

la divination de la tendresse, et percevait ce qu’il

souffrait. Elle se l’exagérait beaucoup, dans son

attention inquiète et enfantine. Elle croyait que

Christophe était amoureux de Colette, quand il n’avait

pour elle qu’une amitié exigeante. Elle pensait qu’il

était malheureux, et elle était malheureuse pour lui. La

pauvrette n’était guère récompensée de sa sollicitude :

elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager

Christophe ; il était de mauvaise humeur, et se vengeait

sur sa petite élève, en relevant impatiemment les fautes

de son jeu. Un matin que Colette l’avait exaspéré

encore plus qu’à l’ordinaire, il s’assit au piano avec tant

de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de

moyens qu’elle avait : elle pataugea ; il lui reprocha ses

fausses notes avec colère ; alors, elle se noya tout à

fait ; il se fâcha, il lui secoua les mains, il cria qu’elle

ne ferait jamais rien de propre, qu’elle s’occupât de

cuisine, de couture, de tout ce qu’elle voudrait, mais au

nom du ciel ! qu’elle ne fît plus de musique ! Ce n’était

pas la peine de martyriser les gens à entendre ses

fausses notes. Sur quoi il la planta là, au milieu de sa

leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes les larmes de

son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces

humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire

plaisir à Christophe, malgré tout son désir, et même

d’ajouter encore par sa sottise à la peine de celui qu’elle

aimait.

Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de

venir chez les Stevens. Elle voulut retourner au pays.

Cette enfant, si saine jusque dans ses rêveries, et qui

gardait en elle un fond de sérénité rustique, se sentait

mal à l’aise dans cette ville, au milieu des Parisiennes

neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait

fini par juger assez exactement les gens qui

l’entouraient. Mais elle était timide, faible, comme son

père, par bonté, par modestie, par défiance de soi. Elle

se laissait dominer par sa tante autoritaire et par sa

cousine habituée à tout tyranniser. Elle n’osait pas

écrire à son vieux papa, à qui elle envoyait

régulièrement de longues lettres affectueuses :

« Je t’en prie, reprends-moi ! »

Et le vieux papa n’osait pas la reprendre, malgré

tout son désir ; car Mme Stevens avait répondu à ses

timides avances que Grazia était bien où elle était,

beaucoup mieux qu’elle ne serait avec lui, et que, pour

son éducation, il fallait qu’elle restât.

Mais un moment arriva où l’exil devint trop

douloureux à la petite âme du Midi, et où il fallut

qu’elle reprît son vol vers la lumière. – Ce fut après le

concert de Christophe. Elle y était venue avec les

Stevens ; et ce fut un déchirement pour elle d’assister

au spectacle hideux d’une foule s’amusant à outrager un

artiste... Un artiste ? Celui qui, aux yeux de Grazia, était

l’image même de l’art, la personnification de tout ce

qu’il y avait de divin dans la vie. Elle avait envie de

pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu’au bout

le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa

tante, les réflexions désobligeantes, le joli rire de

Colette, qui échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des

propos apitoyés. Réfugiée dans sa chambre, dans son

lit, elle sanglota, une partie de la nuit : elle parlait à

Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa

vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour

le rendre heureux. Il lui fut désormais impossible de

rester à Paris. Elle supplia son père de la faire revenir.

Elle disait :

« Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je

mourrai si tu me laisses plus longtemps. »

Son père vint aussitôt ; et si pénible qu’il leur fût à

tous deux de tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent

l’énergie dans un effort de volonté désespérée.

Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle

retrouva avec joie la chère nature et les êtres qu’elle

aimait. Elle avait emporté et garda quelque temps

encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un

peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de

brouillards que le soleil peu à peu faisait fondre. Elle

pensait par moments à Christophe malheureux.

Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les

cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle

s’entretenait plus souvent qu’autrefois, elle rêvait de

l’ami qu’elle s’était choisi ; elle causait avec lui, tout

bas, pendant des heures, et il ne lui eût pas semblé

impossible qu’il ouvrît la porte, un jour, et qu’il entrât.

Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps, elle lui

envoya une lettre non signée, qu’elle alla, un matin, en

cachette, cœur battant, jeter dans la boîte du village, à

trois kilomètres de là, de l’autre côté des grands champs

labourés – une bonne lettre, touchante, qui lui disait

qu’il n’était pas seul, qu’il ne devait pas se décourager,

qu’on pensait à lui, qu’on l’aimait, qu’on priait Dieu

pour lui – une pauvre lettre, qui s’égara sottement en

route, et qu’il ne reçut jamais.

Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent

dans la vie de la lointaine amie. Et la paix italienne, le

génie du calme, du bonheur tranquille, de la

contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste et

silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme

une flamme immobile, le souvenir de Christophe.





*





Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de

loin veillait sur lui, et qui devait plus tard tenir tant de

place dans sa vie. Et il ignorait aussi qu’à ce même

concert, où il avait été insulté, assistait celui qui allait

être l’ami, le cher compagnon, qui devait marcher

auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.

Il était seul. Il se croyait seul. D’ailleurs, il n’en était

aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère

tristesse qui l’angoissait naguère en Allemagne. Il était

plus fort, plus mûr : il savait que ce devait être ainsi.

Ses illusions sur Paris étaient tombées : tous les

hommes étaient partout les mêmes ; il fallait en prendre

son parti, et ne pas s’obstiner dans une lutte enfantine

contre le monde ; il fallait être, soi-même, avec

tranquillité. Comme disait Beethoven, « si nous livrons

à la vie les forces de notre vie, que nous restera-t-il pour

le plus noble, pour la meilleur ? » Il avait pris

vigoureusement conscience de sa nature et de sa race,

qu’il avait jugée si sévèrement jadis. À mesure qu’il

était plus oppressé par l’atmosphère parisienne, il

éprouvait le besoin de se réfugier auprès de sa patrie,

dans les bras des poètes et des musiciens, où le meilleur

d’elle-même s’est recueilli. Dès qu’il ouvrait leurs

livres, sa chambre se remplissait du bruissement du

Rhin ensoleillé et de l’affectueux sourire des vieux amis

délaissés.

Comme il avait été ingrat envers eux ! Comment

n’avait-il pas senti plus tôt le trésor de leur candide

bonté ? Il se rappelait avec honte tout ce qu’il avait dit

d’injuste et d’outrageant pour eux, quand il était en

Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs

manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme

larmoyant, leurs petits mensonges de pensée, leurs

petites lâchetés. Ah ! c’était si peu de chose auprès de

leurs grandes vertus ! Comment avait-il pu être aussi

cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce

moment presque plus touchants à ses yeux : car ils en

étaient plus humains ! Par réaction, il était attiré

davantage par ceux d’entre eux pour qui il avait été le

plus injuste. Que n’avait-il point dit contre Schubert et

contre Bach ! Et voici qu’il se sentait tout près d’eux, à

présent. Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé

avec impatience les ridicules, se penchaient vers lui,

exilé loin des siens, et lui disaient avec un bon sourire :

« Frère, nous sommes là. Courage ! Nous avons eu,

nous aussi, plus que notre lot de misères... Bah ! on en

vient à bout... »

Il entendait gronder l’Océan de l’âme de Jean-

Sébastien Bach : les ouragans, les vents qui soufflent,

les nuages de la vie qui s’enfuient, – les peuples ivres

de joie, de douleur, de fureur, et le Christ, plein de

mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus

d’eux, – les villes éveillées par les cris des veilleurs, se

ruant, avec des clameurs d’allégresse, au-devant du

Fiancé divin, dont les pas ébranlent le monde, – le

prodigieux réservoir de pensées, de passions, de formes

musicales, de vie héroïque, d’hallucinations

shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de

visions pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées

dans le corps étriqué du petit cantor thuringien, au

double menton, aux petits yeux brillants sous les

paupières plissées et les sourcils relevés... – il le voyait

si bien ! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau

bourré d’allégories et de symboles, gothique et rococo,

colère, têtu, serein, ayant la passion de la vie et la

nostalgie de la mort... – il le voyait dans son école,

pédant génial, au milieu de ses élèves, sales, grossiers,

mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens avec

qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois

comme un portefaix, et dont l’un le roua de coups... – il

le voyait dans sa famille, au milieu de ses vingt et un

enfants, dont treize moururent avant lui, dont un fut

idiot ; les autres, bons musiciens, lui faisaient de petits

concerts... Des maladies, des enterrements, d’aigres

disputes, la gêne, son génie méconnu ; – et, par là-

dessus, sa musique, sa foi, la délivrance et la lumière, la

Joie entrevue, pressentie, voulue, saisie, – Dieu, le

souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil,

foudroyant par sa bouche... Ô Force ! Force ! Tonnerre

bienheureux de Force !...

Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait

le bienfait de cette puissance de musique qui ruisselle

des âmes allemandes. Médiocre souvent, grossière

même, qu’importe ? L’essentiel, c’est qu’elle soit,

qu’elle coule à pleins bords. En France, la musique est

recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans

des carafes soigneusement bouchées. Et ces buveurs

d’eau fade font les dégoûtés devant les fleuves de la

musique allemande ! Ils épluchent les fautes des génies

allemands !

« Pauvres petits ! – pensait Christophe, sans se

souvenir que lui-même naguère avait été aussi ridicule

– ils trouvent des défauts dans Wagner et dans

Beethoven ! Il leur faudrait des génies qui n’eussent pas

de défauts ! Comme si, quand souffle la tempête, elle

allait s’occuper de ne rien déranger au bel ordre des

choses !... »

Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant

mieux s’il était incompris ! Il en serait plus libre. Pour

créer, comme c’est le rôle du génie, un monde de toutes

pièces, organiquement constitué suivant ses lois

intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n’est

jamais trop seul. Ce qui est redoutable, c’est de voir sa

pensée se refléter dans un miroir qui la déforme et

l’amoindrit. Il ne faut rien dire aux autres de ce qu’on

fait, avant de l’avoir fait : sans cela, on n’aurait plus le

courage d’aller jusqu’au bout ; car ce ne serait plus son

idée, mais la misérable idée des autres, qu’on verrait en

soi.

Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses

rêves, ils jaillissaient comme des fontaines de tous les

coins de son âme et de toutes les pierres de sa route. Il

vivait dans un état de visionnaire. Tout ce qu’il voyait

et entendait évoquait en lui des êtres et des choses

différents de ce qu’il voyait et entendait. Il n’avait qu’à

se laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de

ses héros. Leurs sensations venaient le chercher,

d’elles-mêmes. Les yeux de ceux qui passaient, le son

d’une voix que le vent apportait, la lumière sur une

pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les

arbres du Luxembourg, une cloche de couvent qui

sonnait au loin, le ciel pâle, le petit coin du ciel, vu du

fond de sa chambre, les bruits et les nuances des

diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui,

mais dans les êtres qu’il rêvait. – Christophe était

heureux.

Cependant, sa situation était plus difficile que

jamais. Il avait perdu les quelques leçons de piano, qui

étaient son unique ressource. On était en septembre, la

société parisienne était en vacances ; et il était malaisé

de trouver d’autres élèves. Le seul qu’il eût était un

ingénieur, intelligent et braque, qui s’était mis en tête, à

quarante ans, de devenir un grand violoniste.

Christophe ne jouait pas très bien du violon ; mais il en

savait toujours plus que son élève ; et, pendant quelque

temps, il lui donna trois heures de leçons par semaine, à

deux francs l’heure. Mais au bout d’un mois et demi,

l’ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa

vocation principale était pour la peinture. – Le jour

qu’il fit part de cette découverte à Christophe,

Christophe rit beaucoup : mais, quand il eut bien ri, il

fit le compte de ses finances, et constata qu’il avait

juste en poche les douze francs, que son élève venait de

lui payer, pour ses dernières leçons. Cela ne l’émut

point ; il se dit seulement qu’il allait falloir décidément

se mettre en quête d’autres moyens d’existence :

recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n’était

point réjouissant... Pff !... Inutile de s’en tourmenter à

l’avance ! Aujourd’hui, il faisait beau. Il s’en alla à

Meudon.





Il avait une fringale de marche. La marche faisait

lever des moissons de musique. Il en était plein, comme

une ruche de miel ; et il riait au bourdonnement doré de

ses abeilles. C’était, à l’ordinaire, une musique qui

modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants,

insistants, hallucinants... Allez donc créer des rythmes,

quand vous êtes engourdi dans votre chambre ! Bon

pour amalgamer alors des harmonies subtiles et

immobiles, comme ces Parisiens !

Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les

bois. Les arbres étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de

pervenche. Christophe s’engourdit dans une rêverie, qui

prit bientôt la teinte de la douce lumière qui tombe des

nuages d’octobre. Son sang battait. Il écoutait passer les

flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les

points de l’horizon : mondes jeunes et vieux, qui se

livraient bataille, lambeaux d’âmes passées, hôtes

anciens, parasites, qui vivaient en lui, comme le peuple

d’une ville. L’ancienne parole de Gottfried devant la

tombe de Melchior lui revenait à l’esprit : il était un

tombeau vivant, plein de morts qui s’agitaient – toute sa

race inconnue. Il écoutait cette multitude de vies, il se

plaisait à faire bruire l’orgue de cette forêt séculaire,

pleine de monstres, comme la forêt de Dante. Il ne les

craignait plus maintenant, comme au temps de son

adolescence. Car le maître était là : sa volonté. Il avait

une forte joie à faire claquer son fouet, pour que les

bêtes hurlassent, et qu’il sentît mieux la richesse de sa

ménagerie intérieure. Il n’était pas seul. Il n’y pas de

risques qu’il le fût jamais. Il était toute une armée, des

siècles de Krafft joyeux et sains. Contre Paris hostile,

contre un peuple, tout un peuple : la lutte était égale.





*





Il avait abandonné sa modeste chambre – trop chère

– pour prendre dans le quartier de Montrouge une

mansarde, qui, à défaut d’autres avantages, était très

aérée. Un courant d’air perpétuel. Mais il lui fallait

respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les

cheminées de Paris. Le déménagement n’avait pas été

long : une charrette à bras suffit ; Christophe la poussa

lui-même. De tout son mobilier, l’objet le plus précieux

pour lui était, avec sa vieille malle, un de ces moulages,

si vulgarisés depuis, du masque de Beethoven. Il l’avait

empaqueté avec autant de soin que s’il s’était agi d’une

œuvre d’art du plus haut prix. Il ne s’en séparait pas.

C’était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un

baromètre moral. Le masque lui marquait, plus

clairement que sa propre conscience, la température de

son âme, ses plus secrètes pensées : tantôt le ciel chargé

de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le

calme puissant.

Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait

une fois par jour, à une heure de l’après-midi. Il avait

acheté un gros saucisson, qu’il avait pendu à sa fenêtre ;

avec une bonne tranche, un solide quignon de pain, et

une tasse de café qu’il fabriquait, il faisait un repas des

dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché

d’avoir si bon appétit. Il s’apostrophait sévèrement ; il

se traitait de goinfre, qui ne pense qu’à son ventre. De

ventre, il n’en avait guère ; il était plus efflanqué qu’un

chien maigre. Au reste, solide, une charpente de fer, et

la tête toujours libre.

Il ne s’inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu’il

avait devant lui l’argent de la journée, il ne se mettait

pas en peine. Le jour où il n’eut plus rien, il se décida

enfin à commencer les tournées chez les éditeurs. Il ne

trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui,

bredouille, quand, passant près du magasin de musique

où il avait été présenté naguère par Sylvain Kohn à

Daniel Hecht, il entra, sans se rappeler qu’il y était déjà

venu dans des circonstances peu agréables. La première

personne qu’il vit fut Hecht. Il fut sur le point de

rebrousser chemin ; mais il était trop tard : Hecht l’avait

vu. Christophe ne voulut pas avoir l’air de reculer ; il

s’avança vers Hecht, ne sachant pas ce qu’il allait lui

dire, et prêt à lui tenir tête avec autant d’arrogance qu’il

le faudrait : car il était convaincu que Hecht ne lui

ménagerait pas les insolences. Il n’en fut rien. Hecht,

froidement, lui tendit la main : avec une formule de

politesse banale, il s’informa de sa santé, et, sans même

attendre que Christophe lui en fît la demande il lui

désigna la porte de son cabinet, et s’effaça pour le

laisser passer. Il était heureux, secrètement, de cette

visite, que son orgueil avait prévue, mais qu’il

n’attendait plus. Sans en avoir l’air, il avait suivi très

attentivement Christophe ; il n’avait manqué aucune

occasion de connaître sa musique ; il était au fameux

concert du David ; et l’accueil hostile du public l’avait

d’autant moins étonné, dans son mépris du public, qu’il

avait parfaitement senti toute la beauté de l’œuvre. Il

n’y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui

fussent plus capables que Hecht d’apprécier

l’originalité artistique de Christophe. Mais il se fût bien

gardé de lui en rien dire, non seulement parce qu’il était

piqué de l’attitude de Christophe à son égard, mais

parce qu’il lui était impossible d’être aimable : c’était

une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement

disposé à aider Christophe ; mais il n’eût point fait un

pas pour cela : il attendait que Christophe vînt le lui

demander. Et maintenant Christophe était venu – au

lieu de saisir généreusement l’occasion d’effacer le

souvenir de leur malentendu, en épargnant à son

visiteur une démarche humiliante, il se donna la

satisfaction de le laisser exposer tout au long sa

requête ; et il tint à lui imposer, au moins pour une fois,

les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui

donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique

à transposer pour mandoline et guitare. Après quoi,

satisfait de l’avoir fait plier, il lui trouva des

occupations moins rebutantes, mais toujours avec une

telle absence de bonne grâce qu’il était impossible de

lui en savoir gré ; il fallait que Christophe fût talonné

par la gêne pour recourir de nouveau à lui. En tout cas,

il aimait encore mieux gagner son argent par ces

travaux, si irritants qu’ils fussent, que le recevoir en

don de Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois : et

certes, c’était de bon cœur, mais Christophe avait senti

l’intention que Hecht avait eue de l’humilier d’abord ;

contraint d’accepter ses conditions, il se refusa du

moins à accepter ses bienfaits ; il voulait bien travailler

pour lui : donnant, donnant, il était quitte ; mais il ne

voulut rien lui devoir. Il n’était pas comme Wagner, ce

mendiant impudent pour son art, il ne mettait pas son

art au-dessus de son âme ; le pain qu’il n’eût pas gagné

lui-même l’eût étouffé. – Un jour qu’il venait de

rapporter la tâche qu’il avait passé la nuit à faire, il

trouva Hecht à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les

regards qu’il jeta involontairement sur les plats, eut la

certitude qu’il n’avait pas mangé et l’invita à déjeuner.

L’intention était bonne ; mais Hecht laissa si

lourdement sentir qu’il avait vu le dénuement de

Christophe, que son invitation ressemblait à une

aumône : Christophe fût mort de faim, plutôt que

d’accepter. Il ne put refuser de s’asseoir à table –

(Hecht avait à lui parler) ; – mais il ne toucha à rien ; il

prétendit qu’il venait de déjeuner. Son estomac se

crispait de besoin.

Christophe eût voulu se passer de Hecht ; mais les

autres éditeurs étaient encore pires. – Il y avait aussi les

riches dilettantes, qui accouchaient d’un lambeau de

phrase musicale, et qui n’étaient même pas capable de

l’écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui chantaient

leur élucubration :

« Hein ! est-ce beau ! »

Ils la lui donnaient à « développer » – (à écrire en

entier) – et cela paraissait sous leur nom chez un grand

éditeur. Après, ils étaient persuadés que le morceau

était d’eux. Christophe en connut un, gentilhomme de

bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna du :

« cher ami », l’empoigna par le bras, lui prodiguant les

démonstrations d’enthousiasme tempétueux, ricanant à

son oreille, bafouillant des coq-à-l’âne et des

incongruités mêlées de cris d’extase : Beethoven,

Verlaine, Offenbach, Yvette Guilbert... Il le faisait

travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en

invitations à déjeuner et en poignées de main. À la fin

des fins, il envoya à Christophe vingt francs, que

Christophe se donna le luxe stupide de lui renvoyer. Ce

jour-là, il n’avait pas vingt sous en poche ; et il lui avait

fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes pour

écrire à sa mère. C’était le jour de la fête de la vieille

Louisa ; et, pour rien au monde, Christophe n’eût voulu

y manquer : la bonne femme comptait trop sur la lettre

de son garçon, elle n’aurait pu s’en passer. Elle lui

écrivait un peu plus souvent, depuis quelques semaines,

malgré la peine que cela lui coûtait d’écrire. Elle

souffrait de sa solitude. Mais elle n’aurait pu se décider

à venir rejoindre Christophe à Paris : elle était trop

timorée, attachée à sa petite ville, à son église, à sa

maison, elle avait peur des voyages. Et d’ailleurs,

quand elle eût voulu venir, Christophe n’avait pas

d’argent pour elle ; il n’en avait pas tous les jours, pour

lui-même.

Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de

Lorchen, la jeune paysanne pour laquelle il avait eu une

rixe avec des soldats prussiens : elle lui écrivait qu’elle

se mariait ; elle donnait des nouvelles de la maman, et

elle lui expédiait un panier de pommes et une part de

galette, pour manger en son honneur. Cela tomba

joliment à propos. Ce soir-là chez Christophe, c’était

jeûne, quatre-temps et carême : du saucisson pendu au

clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la ficelle.

Christophe se compara aux saints anachorètes, qu’un

corbeau vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau

avait beaucoup à faire sans doute de nourrir tous les

anachorètes, car il ne revint plus.

Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son

entrain. Il faisait dans sa cuvette la lessive de son linge,

et il cirait ses chaussures, en sifflant comme un merle. Il

se consolait avec les mots de Berlioz : « Élevons-nous

au-dessus des misères de la vie, et chantons d’une voix

légère le gai refrain si connu : Dies irae... » – Il le

chantait parfois au scandale des voisins, stupéfiés de

l’entendre s’interrompre au milieu par des éclats de rire.

Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit

cet autre, « la carrière d’amant est une carrière d’oisif et

de riche ». La misère de Christophe, la chasse au pain

quotidien, sa sobriété excessive, et sa fièvre de création

ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de songer au

plaisir. Il n’y était pas seulement indifférent ; par

réaction contre Paris, il s’était jeté dans une sorte

d’ascétisme moral. Il avait un besoin passionné de

pureté, l’horreur de toute souillure. Ce n’était pas qu’il

fût à l’abri des passions. À d’autres moments, il y avait

été livré. Mais ces passions restaient chastes, même

quand il y cédait : car il n’y cherchait pas le plaisir,

mais le don absolu de soi et la plénitude de l’être. Et

quand il voyait qu’il s’était trompé, il les rejetait avec

fureur. La luxure n’était pas pour lui un péché comme

les autres. C’était bien le grand Péché, celui qui souille

les sources de la vie. Tous ceux chez qui le vieux fond

chrétien n’a pas été totalement enseveli sous les

alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore

aujourd’hui les fils des races vigoureuses, qui, au prix

d’une discipline héroïque, édifièrent la civilisation de

l’Occident, n’ont pas de peine à le comprendre.

Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le

plaisir était l’unique but, le credo. – Certes, on fait bien

de chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes,

de combattre les déprimantes croyances pessimistes,

amassées sur l’humanité par vingt siècles de

christianisme gothique. Mais c’est à condition que ce

soit une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au

lieu de cela, de quoi s’agit-il ? De l’égoïsme le plus

piteux. Une poignée de jouisseurs cherchent à « faire

rendre » à leurs sens le maximum de plaisirs avec le

minimum de risques, en s’accommodant fort bien que

les autres en pâtissent. – Oui, sans doute, on connaît

leur socialisme de salon !... Mais est-ce qu’ils ne sont

pas les premiers à savoir que leurs doctrines

voluptueuses ne valent que pour le peuple des « gras »,

pour une « élite » à l’engrais, et que pour les pauvres,

c’est un poison ?...

« La carrière du plaisir est une carrière de riches. »





*





Christophe n’était point riche, ni fait pour le

devenir. Quand il venait de gagner quelque argent, il se

hâtait de le dépenser aussitôt en musique ; il se privait

de nourriture pour aller au concert. Il prenait des

dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet ; et

il se remplissait de musique : elle lui tenait lieu de

souper et de maîtresse. Il avait une telle faim de

bonheur et tant d’aptitude à en jouir que les

imperfections de l’orchestre ne parvenaient pas à le

troubler ; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans

un état de béatitude, sans que les fautes de goût et les

fausses notes provoquassent en lui autre chose qu’un

sourire indulgent : il avait laissé sa critique à la porte ; il

venait pour aimer et non pas pour juger. Autour de lui,

le public s’abandonnait, comme lui, immobile, les yeux

à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait

la vision d’un peuple tapi dans l’ombre, ramassé sur lui-

même, comme un énorme chat, couvant des

hallucinations de volupté et de carnage. Dans les demi-

ténèbres épaisses et dorées, se modelaient

mystérieusement certaines figures, dont le charme

inconnu et l’extase muette attiraient les regards et le

cœur de Christophe ; il s’attachait à elles ; il écoutait en

elles ; il finissait par s’assimiler corps et âme avec elles.

Il arrivait qu’une d’elles s’en aperçût, et qu’il se tissât

entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces

sympathies obscures, qui vont jusqu’au plus profond de

l’être, sans qu’il en reste rien, une fois le concert fini et

le courant rompu qui unissait les âmes. C’est un état

que connaissaient bien ceux qui aiment la musique,

surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus :

l’essence de la musique est tellement l’amour qu’on ne

la goûte complètement que si on la goûte en un autre ;

et au concert on cherche instinctivement des yeux, au

milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie

trop grande pour soi seul.

Parmi ces amis d’une heure, dont Christophe faisait

choix, afin de savourer mieux la douceur de la musique,

une figure l’attirait, qu’il revoyait à chaque concert.

C’était une petite grisette, qui devait adorer la musique,

sans rien y comprendre. Elle avait un profil de petite

bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la

bouche légèrement avancée et du menton délicat, des

sourcils fins et levés, des yeux clairs : un de ces minois

insouciants, sous le voile desquels on sent de la joie, du

rire, enveloppés d’une paix indifférente. Ces fillettes

vicieuses, ces gamines ouvrières, reflètent peut-être le

plus de la sérénité disparue, celle des statues antiques et

des figures de Raphaël. Ce n’est là qu’un instant dans

leur vie, le premier éveil du plaisir ; la flétrissure est

proche. Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.

Christophe se délectait à la regarder : une gentille

figure lui faisait du bien au cœur ; il savait en jouir sans

la désirer ; il y puisait de la joie, de la force, de

l’apaisement – oui, presque de la vertu. Elle – cela va

sans dire – avait vite remarqué qu’il la regardait ; et il

s’était établi entre eux, sans y penser, un courant

magnétique. Et comme ils se retrouvaient, à peu près

aux mêmes places, à presque tous les concerts, ils

n’avaient pas tardé à connaître leurs goûts. À certains

passages, ils échangeaient un regard d’intelligence ;

lorsqu’elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait

légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres ;

ou, pour montrer qu’elle ne trouvait pas cela bon, elle

avançait dédaigneusement son gentil museau. Il se

mêlait à ces petites mines un peu de cabotinage

innocent, dont presque aucun être ne peut se dégager

quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois,

pendant les morceaux sérieux, une expression grave ;

et, tournée de profil, l’air absorbé, et la joue souriante,

du coin de l’œil elle regardait s’il la regardait. Ils

étaient devenus très bons amis, sans s’être jamais dit un

mot, et sans avoir même essayé – (Christophe tout au

moins) – de se rencontrer à la sortie.

Le hasard fit enfin qu’à un concert du soir, ils se

trouvèrent placés l’un à côté de l’autre. Après un instant

d’hésitation souriante, ils se mirent à causer

amicalement. Elle avait une voix charmante, et disait

beaucoup de bêtises sur la musique : car elle n’y

connaissait rien, et voulait avoir l’air de s’y connaître ;

mais elle l’aimait passionnément. Elle aimait la pire et

la meilleure, Massenet et Wagner ; il n’y avait que la

médiocre qui l’ennuyât. La musique était une volupté

pour elle ; elle la buvait par tous les pores de son corps,

comme Danaé la pluie d’or. Le prélude de Tristan lui

donnait la petite mort ; et elle jouissait de se sentir

emportée, comme une proie dans la bataille par la

Symphonie Héroïque. Elle apprit à Christophe que

Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si elle

l’avait connu, elle l’aurait bien aimé, quoiqu’il fût

joliment laid. Christophe protesta que Beethoven n’était

pas si laid ; alors, ils discutèrent sur la beauté, et sur la

laideur, et elle convint que tout dépendait des goûts ; ce

qui était beau pour l’un ne l’était pas pour l’autre : « on

n’était pas le louis d’or, on ne pouvait pas plaire à tout

le monde ». – Il aimait mieux qu’elle ne parlât point : il

l’entendait bien mieux. Pendant la Mort d’Ysolde, elle

lui tendit sa main ; sa main était toute moite ; il la garda

dans la sienne jusqu’à la fin du morceau ; ils sentaient,

à travers leurs doigts entrelacés, couler le flot de la

symphonie.

Ils sortirent ensemble ; il était près de minuit. Ils

remontèrent en causant, vers le quartier Latin ; elle lui

avait pris le bras, et il la reconduisit chez elle ; mais

arrivés à la porte, comme elle se disposait à lui montrer

le chemin, il la quitta, sans prendre garde à ses yeux

engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis

furieuse ; puis elle se tordit de rire, en pensant à sa

sottise ; puis, rentrée dans sa chambre et se

déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et finalement

pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle

voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante.

Mais il était si bon enfant que sa résolution ne tint pas.

Ils se remirent à causer ; seulement elle gardait avec lui

maintenant une réserve. Il lui parlait cordialement, mais

avec une grande politesse, et de choses sérieuses, de

belles choses, de la musique qu’ils entendaient et de ce

que cela signifiait pour lui. Elle l’écoutait

attentivement, et tâchait de penser comme lui. Le sens

de ses paroles lui échappait souvent ; mais elle y croyait

quand même. Elle avait pour Christophe un respect

reconnaissant, qu’elle lui montrait à peine. D’un accord

tacite, ils ne se parlaient qu’au concert. Il la rencontra

une fois au milieu d’étudiants. Ils se saluèrent

gravement. À personne elle ne parlait de lui. Il y avait

dans le fond de son âme une petite province sacrée,

quelque chose de beau, de pur, de consolant.

Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule

présence, par le seul fait qu’il existait, une influence

apaisante. Partout où il passait, il laissait

inconsciemment une trace de lumière intérieure. Il était

le dernier à s’en douter. Il y avait près de lui, dans sa

maison, des gens qu’il n’avait jamais vus, et qui, sans

s’en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son

rayonnement bienfaisant.





*





Depuis plusieurs semaines, Christophe n’avait plus

d’argent pour aller au concert, même en faisant

carême ; et, dans sa chambre sous les toits, maintenant

que l’hiver venait, il se sentait transi ; il ne pouvait

rester immobile à sa table. Alors il descendait, et

marchait dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la

faculté d’oublier par instants la ville grouillante qui

l’entourait, et de se sauver dans l’infini du temps. Il lui

suffisait de voir au-dessus de la rue tumultueuse la lune

morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel, ou le

disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour

que le bruit de la rue s’effaçât, pour que Paris

s’enfonçât dans le vide sans bornes, pour que toute cette

vie ne lui apparût plus que comme le fantôme d’une vie

qui avait été, il y avait longtemps, longtemps... il y avait

des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au

commun des hommes, de la grande vie sauvage de la

nature, que recouvre tant bien que mal la livrée de la

civilisation, suffisait à la faire surgir tout entière à ses

yeux. L’herbe qui poussait entre les pavés, le renouveau

d’un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et

sans terre, sur un boulevard aride ; un chien, un oiseau

qui passaient, derniers vestiges de la faune qui

remplissait l’univers primitif, et que l’homme a

détruite ; une nuée de moucherons ; l’épidémie invisible

qui dévorait un quartier : c’était assez pour que, dans

l’asphyxie de cette serre-chaude humaine, le souffle de

l’Esprit de la Terre vînt le frapper au visage et fouetter

son énergie.

Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et

n’ayant pas causé, de plusieurs jours, avec qui que ce

fût, il rêvait intarissablement. Les privations et le

silence surexcitaient cette disposition morbide. La nuit,

il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants : sans

cesse, il revoyait la vieille maison, la chambre où il

avait vécu, enfant ; il était poursuivi par des obsessions

musicales. Le jour, il conversait avec ses êtres intérieurs

et avec ceux qu’il aimait, les absents et les morts.

Un après-midi de décembre humide, que le givre

couvrait les pelouses raidies, que les toits des maisons

et les dômes gris se diluaient dans le brouillard, et que

les arbres, aux branches nues, grêles et tourmentées,

dans la vapeur qui les noyait, semblaient des

végétations marines au fond de l’Océan – Christophe,

qui, depuis la veille, se sentait frissonnant et ne

parvenait point à se réchauffer, entra au Louvre, qu’il

connaissait à peine.

Il n’était pas, jusque-là, très touché par la peinture.

Il était trop absorbé par l’univers intérieur pour bien

saisir le monde des couleurs et des formes. Elles

n’agissaient sur lui que par leurs résonances musicales,

qui ne lui en apportaient qu’un écho déformé. Sans

doute, son instinct percevait obscurément les lois

identiques, qui président à l’harmonie des formes

visuelles comme des formes sonores, et les nappes

profondes de l’âme, d’où sourdent les deux fleuves de

couleurs et de sons, qui baignent les deux versants

opposés de la vie. Mais il ne connaissait que l’un des

deux versants, et il était perdu dans le royaume de l’œil.

Ainsi, lui échappait le secret du charme le plus exquis,

le plus naturel peut-être, de la France au clair regard,

reine dans le monde de la lumière.

Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était

trop Allemand pour s’adapter aisément à une vision des

choses aussi différente. Il n’était pas de ces Allemands

dernier-cri, qui renient la façon de sentir germanique ;

et qui se persuadent qu’ils raffolent de

l’impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,

quand d’aventure, ils n’ont pas la ferme assurance

qu’ils les comprennent mieux que les Français.

Christophe était un barbare, peut-être ; mais il l’était

franchement. Les petits culs roses de Boucher, les

mentons gras de Watteau, les bergers ennuyés et les

bergères dodues, sanglées dans leur corset, les âmes de

crème fouettée, les vertueuses œillades de Greuze, les

chemises troussées de Fragonard, tout ce poétique

déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d’intérêt

qu’un journal élégant et polisson. Il n’en entendait point

la riche et brillante harmonie ; les rêves voluptueux,

parfois mélancoliques, de cette vieille civilisation, la

plus raffinée de l’Europe, lui étaient étrangers. Quant au

XVIIe siècle français, il ne goûtait pas plus sa dévotion

cérémonieuse et ses portraits d’apparat ; la réserve un

peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain

gris de l’âme répandu sur l’œuvre hautaine de Nicolas

Poussin et sur les figures pâles de Philippe de

Champaigne, éloignaient Christophe de l’ancien art

français. Et de nouveau, il ne connaissait rien. S’il l’eût

connu, il l’eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont

il eût, en Allemagne, subi la fascination, Boecklin le

Bâlois, ne l’avait point préparé à voir l’art latin.

Christophe gardait en lui le choc de ce brutal génie, qui

sentait la terre et les fauves relents du bestiaire héroïque

qu’il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la lumière

crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage

ivre, avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux

harmonies morcelées et moelleuses de l’art français.

Mais ce n’est pas impunément qu’on vit dans un

monde étranger. On en subit l’empreinte. On a beau se

murer en soi : on s’aperçoit un jour qu’il y a quelque

chose de changé.

Il y avait quelque chose de changé dans Christophe,

ce soir-là où il errait par les salles du Louvre. Il était

las, il avait froid, il avait faim, il était seul. Autour de

lui, l’ombre descendait dans les galeries désertes, les

formes endormies s’animaient. Christophe passait,

silencieux et glacé, au milieu des sphinx d’Égypte, des

monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des

serpents gluants de Palissy. Il se sentait dans une

atmosphère de contes de fées ; et dans son cœur montait

un émoi mystérieux. Le rêve de l’humanité

l’enveloppait – les fleurs étranges de l’âme...

Dans le poudroiement doré des galeries de peinture,

les jardins de couleurs éclatantes et mûres, les prairies

de tableaux, où l’air manque, Christophe, fiévreux, au

seuil de la maladie, eut un coup de foudre. – Il allait,

presque sans voir, étourdi par le besoin, par la tiédeur

des salles, et par cette orgie d’images : la tête lui

tournait. Arrivé au bout de la galerie du bord de l’eau,

devant le Bon Samaritain de Rembrandt, il s’appuya

des deux mains, pour ne pas tomber, sur la rampe de fer

qui entoure les tableaux, il ferma les yeux, un instant.

Quand il les rouvrit sur l’œuvre qui était en face de lui,

tout près de son visage, il fut fasciné...

Le jour s’éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà

mort. Le soleil invisible s’effondrait dans la nuit.

C’était l’heure magique où les hallucinations sont sur le

point de sortir de l’âme endolorie par les travaux du

jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n’entend que

le bruit des artères. On n’a plus la force de remuer, à

peine de respirer, on est triste et livré... Un immense

besoin de s’abandonner dans les bras d’un ami... On

implore un miracle, on sent qu’il va venir... Il vient !

Dans le crépuscule un flot d’or flamboie, rejaillit sur le

mur, sur l’épaule de l’homme qui porte le mourant,

baigne ces humbles objets et ces êtres médiocres, et tout

prend une douceur, une gloire divine. C’est Dieu même,

qui étreint dans ses bras terribles et tendres ces

misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet

pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes,

qui se pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres

apathiques, qui se taisent, épeurés – toute cette

humanité pitoyable de Rembrandt, ce troupeau des

âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne

peuvent rien, qu’attendre, trembler, pleurer, prier. –

Mais le Maître est là. On ne Le voit pas Lui-même, on

voit son auréole et l’ombre de lumière qu’Il projette sur

les hommes.

Christophe sortit du Louvre, d’un pas mal assuré. La

tête lui faisait mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue,

sous la pluie, il remarquait à peine les flaques entre les

pavés et l’eau ruisselant de ses souliers. Le ciel

jaunâtre, sur la Seine, s’allumait, à la tombée du jour,

d’une flamme intérieure – une lumière de lampe.

Christophe emportait dans ses yeux la fascination d’un

regard. Il lui semblait que rien n’existait : non, les

voitures n’ébranlaient pas les pavés, avec un bruit

impitoyable ; les passants ne le heurtaient point avec

leurs parapluies mouillés ; il ne marchait point dans la

rue ; peut-être qu’il était assis chez lui et qu’il rêvait ;

peut-être qu’il n’existait plus... Et brusquement, – (il

était si faible) ! – un étourdissement le prit, il se sentit

tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne fut

qu’un éclair : il serra les poings, et s’arc-boutant sur ses

jambes, il reprit son aplomb.

À ce moment précis, dans la seconde où sa

conscience émergeait du gouffre, son regard se heurta,

de l’autre côté de la rue, à un regard qu’il connaissait

bien, et qui semblait l’appeler. Il s’arrêta, interdit,

cherchant où il l’avait déjà vu. Ce ne fut qu’au bout

d’un moment qu’il reconnut ces yeux tristes et doux : la

petite institutrice française, qu’il avait sans le vouloir

fait chasser de sa place, en Allemagne, et qu’il avait

tant cherchée depuis, pour lui demander pardon. Elle

s’était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des passants,

et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de

remonter le courant de la foule, et descendre sur la

chaussée, pour venir à lui. Il se jeta à sa rencontre ;

mais un encombrement inextricable de voitures les

sépara ; il l’aperçut encore un instant, se débattant de

l’autre côté de cette muraille vivante ; il voulut

traverser quand même, fut bousculé par un cheval,

glissa, tomba sur l’asphalte gluant, faillit être écrasé.

Quand il se releva, couvert de boue, et réussit à passer

de l’autre côté, elle avait disparu.

Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige

redoublait : il dut y renoncer. La maladie venait : il le

sentait, mais il ne voulait pas en convenir. Il s’obstina à

ne pas rentrer tout de suite, à prendre le plus long

chemin. Torture inutile : il lui fallut se reconnaître

vaincu ; il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut

peine à revenir chez lui. Dans l’escalier, il étouffa, il

dut s’asseoir sur les marches. Rentré dans sa chambre

glacée, il s’entêta à ne pas se coucher ; il restait sur sa

chaise, trempé de pluie, la tête lourde et la poitrine

haletante, s’engourdissant dans des musiques

courbaturées, comme lui. Il entendait passer des phrases

de la Symphonie inachevée de Schubert. Pauvre petit

Schubert ! Quand il écrivait cela, il était seul, fiévreux

et somnolent, lui aussi, dans l’état de demi-torpeur qui

précède le grand sommeil, il rêvait au coin du feu ; des

musiques engourdies flottaient autour de lui, comme

des eaux un peu stagnantes ; il s’y attardait, tel un

enfant à demi endormi qui se complaît à l’histoire qu’il

se raconte, en répète un passage vingt fois ; le sommeil

vient... la mort vient... – Et Christophe entendit passer

aussi cette musique aux mains brûlantes, aux yeux

fermés, souriant d’un sourire las, le cœur gonflé de

soupirs, rêvant de la mort qui délivre : le premier chœur

de la Cantate de J. S. Bach : « Cher Dieu, quand

mourrai-je ? »... Il faisait bon s’enfoncer dans les

moelleuses phrases qui se déroulent avec de lentes

ondulations, le bourdonnement des cloches lointaines et

voilées... Mourir, se fondre dans la paix de la terre !...

« Und dann selber Erde werden »... « Et puis soi-même

devenir terre... »

Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire

meurtrier de la sirène qui guette les âmes affaiblies. Il

se leva et essaya de marcher dans sa chambre ; mais il

ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. Il dut se

mettre au lit. Il sentait que cette fois, c’était sérieux ;

mais il ne désarmait pas ; il n’était pas de ceux qui,

quand ils sont malades, s’abandonnent à la maladie ; il

luttait, il ne voulait pas être malade, et surtout, il était

parfaitement décidé à ne pas mourir. Il avait sa pauvre

maman qui l’attendait là-bas. Et il avait son œuvre à

faire : il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents qui

claquaient, il tendait sa volonté, qui échappait ; ainsi, un

bon nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le

recouvrent. À tout instant, il plongeait : c’étaient des

divagations, des images sans suite, des souvenirs du

pays ou des salons parisiens ; aussi des obsessions de

rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient

indéfiniment, comme des chevaux de cirque, le choc

soudain de la lumière d’or du Bon Samaritain ; les

figures d’épouvante dans l’ombre ; et puis, des abîmes,

des nuits. Puis, il surnageait de nouveau, il déchirait les

nuées grimaçantes, il crispait les poings et la mâchoire.

Il s’accrochait à tous ceux qu’il aimait dans le présent et

le passé, à la figure amie qu’il avait entrevue tout à

l’heure, à la chère maman, et aussi à son être

indestructible, qu’il sentait comme un roc : « La mort

n’y mord »... – Mais le roc était de nouveau recouvert

par la mer ; un choc des vagues faisait lâcher prise à

l’âme ; elle était balayée par l’écume. Et Christophe se

débattait dans le délire, disant des paroles insensées,

dirigeant et jouant un orchestre imaginaire : trombones,

trompettes, cymbales, timbales, bassons et

contrebasses... il raclait, soufflait, tapait, avec frénésie.

Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des

semaines qu’il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer,

il était comme une chaudière sous pression, près

d’éclater. Certaines phrases obstinées s’enfonçaient

dans son cerveau comme des vrilles, lui perforaient le

tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces

crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue,

trempé, moulu, haletant, étouffant. Il avait installé près

de son lit son pot à eau, dont il buvait des gorgées. Les

bruits des chambres voisines, les portes des mansardes

qu’on refermait, le faisaient tressauter. Il avait le dégoût

halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa

volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares

belliqueuses, le combat contre les diables... « Und wenn

die Welt voll Teufel wär, und wollten uns verschlingen,

so fürchten wir uns nicht so sehr... » (« Et quand bien

même le monde serait plein de diables, et qu’ils

voudraient nous avaler, cela ne nous ferait pas peur... »)

Et sur l’océan de ténèbres brûlantes où son être

roulait, s’ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies

de lumière, un murmure apaisé des violons et des

violes, de calmes sonneries de gloire des trompettes et

des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand

mur, s’élevait de l’âme malade un chant inébranlable,

comme un choral de J.-S. Bach.

*





Tandis qu’il se débattait contre les fantômes de la

fièvre et contre l’étouffement qui gagnait sa poitrine, il

eut vaguement conscience qu’on ouvrait la porte de sa

chambre, et qu’une femme entrait, une bougie à la

main. Il crut que c’était encore une hallucination. Il

voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin

en loin, une vague de conscience le ramenait à la

surface, il sentait qu’on avait soulevé son oreiller, qu’on

lui avait mis une couverture sur les pieds, qu’il avait sur

le dos quelque chose qui le brûlait ; ou il voyait, assise

au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était

pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un

médecin qui l’ausculta. Christophe n’entendait pas ce

qu’on disait ; mais il devina qu’on parlait de le porter à

l’hôpital. Il essaya de protester, de crier qu’il ne voulait

pas, qu’il voulait mourir ici, seul ; mais il ne sortait de

sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme

le comprit pourtant : car elle prit sa défense, et elle le

calma. Il s’épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu’il

put formuler une phrase suivie, au prix d’efforts inouïs,

il le lui demanda. Elle lui répondit qu’elle était sa

voisine de mansarde, qu’elle l’avait entendu gémir de

l’autre côté du mur, et qu’elle s’était permis d’entrer,

pensant qu’il avait besoin d’aide. Elle le pria

respectueusement de ne pas se fatiguer à parler. Il lui

obéit. Au reste, il était brisé par l’effort qu’il avait fait ;

il se tint donc immobile, et se tut, mais son cerveau

continuait de travailler, rassemblant péniblement ses

souvenirs épars. Où donc l’avait-il vue ? Il finit par se

rappeler : oui, il l’avait rencontrée dans le couloir des

mansardes ; elle était domestique, elle se nommait

Sidonie.

Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu’elle le

vît. Elle était petite, la figure sérieuse, le front bombé,

les cheveux relevés, le haut des joues et les tempes

découverts, pâles et de forte ossature, le nez court, les

yeux bleu-clair, au regard doux et obstiné, les lèvres

grosses et serrées, le teint anémié, l’air humble,

concentré, un peu raidi. Elle s’occupait de Christophe,

avec un dévouement actif et silencieux, sans familiarité,

sans se départir jamais de la réserve d’une domestique

qui n’oublie pas la différence de classes.

Peu à peu cependant, lorsqu’il alla mieux et qu’il

put causer avec elle, la bonhomie affectueuse de

Christophe amena Sidonie à lui parler un peu plus

librement ; mais elle se surveillait toujours ; il y avait

certaines choses (on le voyait), qu’elle ne disait pas.

Elle avait un mélange d’humilité et de fierté.

Christophe apprit qu’elle était bretonne. Elle avait laissé

au pays son père, dont elle parlait avec beaucoup de

discrétion ; mais Christophe n’eut pas de peine à

deviner qu’il ne faisait rien que boire, se donner du bon

temps, et exploiter sa fille ; elle se laissait exploiter,

sans rien dire, par orgueil ; et elle ne manquait jamais

de lui envoyer une partie de l’argent de son mois ; mais

elle n’était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus

jeune, qui se préparait à un examen d’institutrice, et

dont elle était très fière. Elle payait presque tous les

frais de son éducation. Elle s’acharnait au travail, d’une

façon entêtée.

« Est-ce qu’elle avait une bonne place ? lui

demandait Christophe.

– Oui, mais elle pensait à la quitter.

– Pourquoi ? Est-ce qu’elle avait à se plaindre de ses

maîtres ?

– Oh ! non. Ils étaient très bons pour elle.

– Est-ce qu’elle ne gagnait pas assez ?

– Si... »

Il ne comprenait pas bien ; il essayait de

comprendre, il l’encourageait à parler. Mais elle n’avait

rien à lui raconter que sa vie monotone, la peine qu’on

avait à gagner sa vie, elle n’y insistait point : le travail

ne l’effrayait pas, il lui était un besoin, presque un

plaisir. Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus

pesant : l’ennui. Il le devinait. Peu à peu, il lisait en elle,

avec l’intuition d’une grande sympathie, que la maladie

avait aiguisée, et que rendait plus pénétrante le souvenir

des épreuves supportées dans une vie analogue par la

chère maman. Il voyait, comme s’il l’avait vécue, cette

existence morne, malsaine, contre nature – l’existence

ordinaire, que la société bourgeoise impose aux

domestiques : des maîtres pas méchants, mais

indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs jours,

sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures,

des heures, dans l’étouffante cuisine, dont la lucarne,

encombrée par un garde-manger, donnait sur un mur

blanc sale. Toutes ses joies, quand on lui disait

négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien

cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une

lueur de désir et d’espoir, sans intérêt à rien. – Le plus

mauvais moment pour elle était quand ses maîtres s’en

allaient à la campagne. Ils ne l’emmenaient pas avec

eux, par économie ; ils lui payaient son mois, mais ne

lui payaient pas son voyage pour retourner au pays ; ils

la laissaient libre d’y aller à ses frais. Elle ne voulait

pas, elle ne pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule

dans la maison à peu près abandonnée. Elle n’avait pas

envie de sortir, elle ne causait même pas avec les autres

domestiques, qu’elle méprisait un peu à cause de leur

grossièreté et de leur immoralité. Elle n’allait pas

s’amuser : elle était sérieuse de nature, économe, et elle

avait la crainte des mauvaises rencontres. Elle restait

assise, dans sa cuisine, ou dans sa chambre, d’où par-

dessus les cheminées elle apercevait le sommet d’un

arbre, dans un jardin d’hôpital. Elle ne lisait pas, elle

essayait de travailler, elle s’engourdissait, elle

s’ennuyait, elle pleurait d’ennui ; elle avait un pouvoir

singulier de pleurer indéfiniment : c’était son plaisir.

Mais quand elle s’ennuyait trop, elle ne pouvait même

plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur mort. Puis,

elle se secouait ; ou la vie revenait d’elle-même. Elle

pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie

dans le lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement

combien il lui faudrait de jours pour avoir fini tel

travail, pour avoir gagné telle somme ; elle se trompait

dans ses comptes ; elle recommençait à compter ; elle

dormait. Les jours passaient...

Avec ces accès de dépression altéraient des réveils

de gaieté enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des

autres et d’elle-même. Elle n’était pas sans voir et sans

juger ses maîtres, les soucis que se créait leur

désœuvrement, les vapeurs de madame et ses

mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-

disant élite, l’intérêt qu’ils prenaient à un tableau, à un

morceau de musique, à un livre de vers. Avec son bon

sens un peu gros, également éloigné du snobisme des

domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des

domestiques provinciaux, qui n’admirent que ce qu’il

ne comprennent pas, elle avait un mépris respectueux

pour ces pianotages, ces bavardages, toutes ces choses

intellectuelles, parfaitement inutiles, et ennuyeuses par

surcroît, qui prennent une si grande place dans ces

existences mensongères. Elle ne pouvait s’empêcher de

comparer silencieusement la vie réelle, avec laquelle

elle était aux prises, aux plaisirs et aux peines

imaginaires de cette vie de luxe, où tout semble

fabriqué par l’ennui. Au reste, elle n’en était pas

révoltée. C’était ainsi : c’était ainsi. Elle admettait tout,

les méchantes gens et les sots. Elle disait :

« Faut de tout, pour faire un monde. »

Christophe s’imaginait qu’elle était soutenue par sa

foi religieuse ; mais un jour, elle dit, à propos des

autres, plus riches et plus heureux :

« Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.

– Quand donc ? demanda-t-il. Après la révolution

sociale ?

– La révolution ? dit-elle. Oh ! bien, il passera de

l’eau sous le pont, avant. Je ne crois pas à ces bêtises.

Tout sera toujours de même.

– Alors, quand est-ce qu’on sera pareils ?

– Après la mort, bien sûr ! Il ne reste rien de

personne. »

Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il

n’osa pas lui dire :

« Est-ce que ce n’est pas affreux, en ce cas, si l’on

n’a qu’une vie, qu’elle soit comme la vôtre, tandis qu’il

y a d’autres gens qui sont heureux ? »

Mais elle sembla avoir deviné ce qu’il pensait ; elle

continua, avec un flegme résigné et un peu ironique :

« Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne

peut pas tirer le gros lot. On est mal tombé : tant pis ! »

Elle ne songeait même pas chercher à hors de

France (comme on le lui avait offert en Amérique) une

place qui lui rapportât davantage. L’idée de quitter le

pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait :

« C’est partout que les pierres sont dures. »

Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et

railleur. Elle était bien de cette race, qui a peu ou point

de foi, peu de raisons intellectuelles de vivre, et

pourtant une tenace vitalité – de ce peuple des

campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur

et soumis, qui n’aime pas beaucoup la vie, mais qui y

tient, et qui n’a pas besoin d’encouragements factices

pour garder son courage.

Christophe, qui ne le connaissait pas encore,

s’étonnait de trouver chez cette simple fille un

désintéressement de toute foi ; il admirait son

attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que

tout, son robuste sens moral, qui ne s’appuyait sur rien.

Il n’avait vu jusque-là les gens du peuple français qu’à

travers les romans naturalistes et les théories des petits

hommes de lettres contemporains, qui, au rebours de

ceux du siècle des bergeries et de la Révolution,

aimaient à se représenter l’homme de la nature comme

un animal vicieux, afin de légitimer leurs propres

vices... Il découvrait avec surprise l’intransigeante

honnêteté de Sidonie. Ce n’était pas une affaire de

morale ; c’était une affaire d’instinct et de fierté. Elle

avait son orgueil aristocratique. Car c’est une sottise de

croire que qui dit : peuple, dit : populaire. Le peuple a

ses aristocrates, de même que la bourgeoisie a ses âmes

de la plèbe. Des aristocrates, c’est-à-dire, des êtres qui

ont des instincts, un sang peut-être, plus purs que les

autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce

qu’ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont

minorité ; mais, même tenus à l’écart, on sait bien qu’ils

sont les premiers ; et leur seule présence est un frein

pour les autres. Les autres sont contraints de se modeler

sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque

village, chaque groupement d’hommes est, dans une

certaine mesure, ce que sont ses aristocrates ; et, suivant

ce qu’ils sont, l’opinion est, ici, extrêmement sévère ; et

là, elle est relâchée. Le débordement anarchique des

majorités, à l’heure actuelle, ne changera rien à cette

autorité immanente des minorités muettes. Plus

dangereux pour elles est leur déracinement du sol natal,

et leur éparpillement au loin, dans les grandes villes.

Mais même ainsi, perdues dans des milieux étrangers,

isolées les unes des autres, les individualités de bonne

race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure. – De

tout ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne

connaissait quasi rien, et ne cherchait à rien connaître.

La littérature sentimentale et malpropre des journaux ne

l’atteignait pas plus que les nouvelles politiques. Elle ne

savait même pas qu’il y eût des Universités Populaires ;

et, si elle l’avait su, il est probable qu’elle ne s’en serait

pas plus souciée que d’aller au sermon. Elle faisait son

métier, et pensait ses pensées ; elle ne s’inquiétait pas

de penser celles des autres. Christophe lui en fit ses

compliments.

« Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant ? dit-elle. Je suis

comme tout le monde. Vous n’avez donc pas vu de

Français ?

– Voilà un an que j’habite au milieu d’eux, dit

Christophe ; et je n’en ai pas rencontré un seul qui parût

penser à autre chose qu’à s’amuser, ou à singer ceux

qui s’amusent.

– Bien oui, dit Sidonie. Vous n’avez vu que des

riches. Les riches, c’est partout les mêmes. Vous n’avez

encore rien vu.

– Si fait, dit Christophe. Je commence. »

Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de

France, qui donne l’impression d’une durée éternelle,

qui fait corps avec sa terre, qui a vu passer, comme elle,

tant de races conquérantes, tant de maîtres d’un jour, et

qui ne passe point.





*





Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.

La première chose dont il s’inquiéta fut de

rembourser à Sidonie les dépenses qu’elle avait faites

pour lui, pendant qu’il était malade. Dans

l’impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris

pour chercher de l’ouvrage, il dut se résoudre à écrire à

Hecht : il demandait qu’on voulût bien lui faire une

avance d’argent sur son prochain travail. Avec son

mélange étonnant d’indifférence et de bienfaisance,

Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la réponse –

quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se

refusant presque à toucher à la nourriture que lui

apportait Sidonie, n’acceptant qu’un peu de lait et de

pain qu’elle le forçait à prendre, et qu’il se reprochait

ensuite, parce qu’il ne l’avait pas gagné : après quoi il

reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée ; et

pas une fois, pendant les mois que dura la maladie de

Christophe, Hecht ne chercha à savoir comment il allait.

Il avait le génie de ne pas se faire aimer, même en

faisant du bien. C’était, du reste, qu’en faisant du bien,

il n’aimait pas.

Sidonie venait, chaque jour, un moment dans

l’après-midi, et le soir. Elle préparait le dîner de

Christophe. Elle ne faisait aucun bruit ; elle s’occupait

discrètement de ses affaires ; et, ayant vu le

délabrement de son linge, sans le dire, elle l’emportait

chez elle, pour le raccommoder. Insensiblement, s’était

glissé dans leurs relations quelque chose de plus

affectueux. Christophe parlait longuement de sa vieille

maman. Sidonie était émue ; elle se mettait à la place de

Louisa, seule, là-bas ; et elle avait pour Christophe un

sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle,

s’efforçait de tromper son besoin d’affection familiale,

dont on souffre bien plus, quand on est faible et malade.

Il se sentait plus près de Louisa avec Sidonie qu’avec

toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses

chagrins d’artiste. Elle le plaignait doucement, avec un

peu d’ironie pour ces tristesses intellectuelles. Cela

aussi lui rappelait sa mère, et lui faisait du bien.

Il cherchait à provoquer ses confidences ; mais elle

se livrait beaucoup moins que lui. Il lui demandait, en

plaisantant, si elle ne se marierait pas. Elle répondait,

sur son ton habituel de résignation railleuse, que « ce

n’était pas permis, quand on est domestique : cela

complique trop les choses. Et puis, il faut bien tomber

dans son choix, et ce n’est pas commode. Les hommes

sont de fameuses canailles. Ils viennent vous faire la

cour, quand vous avez de l’argent ; ils mangent votre

argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait

vu trop d’exemples autour d’elle : elle n’était pas tentée

de faire de même. » – Elle ne disait pas qu’elle avait eu

un mariage manqué : son « futur » l’avait laissée, quand

il avait vu qu’elle donnait tout ce qu’elle gagnait aux

siens. – Christophe la voyait jouer maternellement dans

la cour avec les enfants d’une famille qui habitait la

maison. Quand elle les rencontrait seuls dans l’escalier,

il lui arrivait de les embrasser avec passion. Christophe

l’imaginait à la place d’une des dames qu’il

connaissait : elle n’était point sotte, elle n’était pas plus

laide qu’une autre ; il se disait qu’à leur place elle eût

été mieux qu’elles. Tant de puissances de vie enterrées,

sans que personne s’en souciât ! Et, en revanche, tous

ces morts vivants, qui encombrent la terre, et qui

prennent, au soleil, la place et le bonheur des autres !...

Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux,

trop affectueux pour elle ; il se faisait câliner, comme

un grand enfant.

Sidonie, certains jours, avait l’air abattue ; mais il

l’attribuait à sa tâche. Une fois, au milieu d’un

entretien, elle se leva brusquement, et quitta Christophe,

prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où

Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore

qu’à l’ordinaire, elle interrompit ses visites pour

quelque temps ; et quand elle revint, elle ne lui parla

plus qu’avec contrainte. Il se demandait en quoi il avait

pu l’offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec

vivacité qu’il ne l’avait offensé en rien ; mais elle

continua de s’éloigner de lui. Quelques jours après, elle

lui annonça qu’elle partait : elle avait laissé sa place, et

quittait la maison. En termes froids et guindés, elle le

remercia des bontés qu’il lui avait témoignées, lui

exprima les souhaits qu’elle formait pour sa santé et

pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si

étonné de ce brusque départ qu’il ne sut que dire ; il

essaya de connaître les motifs qui l’y déterminaient :

elle répliqua, d’une manière évasive. Il lui demanda où

elle allait se placer : elle évita de répondre ; et, pour

couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de

la porte, il lui tendit la main ; elle la serra un peu

vivement ; mais sa figure ne se démentit pas ; et,

jusqu’au bout, elle garda son air raide et glacé. Elle s’en

alla.

Il ne comprit jamais pourquoi.





*

L’hiver s’éternisait. Un hiver humide, brumeux et

boueux. Des semaines sans soleil. Bien que Christophe

allât mieux, il n’était pas guéri. Il avait toujours un

point douloureux au poumon droit, une lésion qui se

cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui

l’empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait

défendu de sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner

de s’en aller sur la Côte d’Azur, ou dans les Canaries. Il

fallait bien qu’il sortît ! S’il n’était pas allé chercher son

dîner, ce n’était pas son dîner qui serait venu le

chercher. – On lui ordonnait aussi des drogues qu’il

n’avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé

à demander conseil aux médecins : c’était de l’argent

perdu ; et puis, il se sentait toujours mal à l’aise avec

eux ; eux et lui ne pouvaient se comprendre : deux

mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et

un peu méprisante pour ce pauvre diable d’artiste, qui

prétendait être un monde à lui tout seul, et qui était

balayé comme une paille par le fleuve de la vie. Il était

humilié d’être regardé, palpé, tripoté par ces hommes. Il

avait honte de son corps malade. Il pensait :

« Comme je serai content, lorsqu’il mourra ! »

Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de

raisons de souffrir, Christophe supportait son sort

patiemment. Jamais il n’avait été si patient. Il s’en

étonnait lui-même. La maladie est bienfaisante,

souvent. En brisant le corps, elle affranchit l’âme ; elle

la purifie : dans les nuits et les jours d’inaction forcée,

se lèvent des pensées, qui ont peur de la lumière trop

crue, et que brûle le soleil de la santé. Qui n’a jamais

été malade ne s’est connu jamais tout entier.

La maladie avait mis en Christophe un apaisement

singulier. Elle l’avait dépouillé de ce qu’il y avait de

plus grossier dans son être. Il sentait, avec des organes

plus subtils, le monde des forces mystérieuses qui sont

en chacun de nous, et que le tumulte de la vie nous

empêche d’entendre. Depuis la visite au Louvre, dans

ces heures de fièvre, dont les moindres souvenirs

s’étaient gravés en lui, il vivait dans une atmosphère

analogue à celle du tableau de Rembrandt, chaude,

douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur,

les magiques reflets d’un soleil invisible. Et bien qu’il

ne crût point, il savait qu’il n’était point seul : un Dieu

le tenait par la main, le menait où il fallait qu’il vînt. Il

se confiait à lui comme un petit enfant.

Pour la première fois depuis des années, il était

contraint de se reposer. La lassitude même de la

convalescence lui était un repos, après l’extraordinaire

tension intellectuelle, qui avait précédé la maladie, et

qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis

plusieurs mois, se raidissait dans un état de qui-vive

perpétuel, sentait se détendre peu à peu la fixité de son

regard. Il n’en était pas moins fort ; il en était plus

humain. La vie puissante, mais un peu monstrueuse, du

génie, était passée à l’arrière-plan ; il se retrouvait un

homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes

d’esprit, et de tout ce que l’action a de dur et

d’impitoyable. Il ne haïssait plus rien ; il ne pensait plus

aux choses irritantes, ou seulement avec un haussement

d’épaules ; il songeait moins à ses peines, et plus à

celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait rappelé

les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui

luttaient sans se plaindre, sur tous les points de la terre,

il s’oubliait en elles. Lui qui n’était pas sentimental à

l’ordinaire, il avait maintenant des accès de cette

tendresse mystique, qui est la fleur de la faiblesse. Le

soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour,

écoutant les bruits mystérieux de la nuit... une voix qui

chantait dans une maison voisine, et que l’éloignement

faisait paraître émouvante, une petite fille qui pianotait

naïvement du Mozart... il pensait :

« Vous tous que j’aime, et que je ne connais pas !

Vous que la vie n’a point flétris, qui rêvez à de grandes

choses que vous savez impossibles, et qui vous débattez

contre le monde ennemi – je veux que vous ayez le

bonheur – il est si bon d’être heureux !... Ô mes amis, je

sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un

mur entre nous. Pierre à pierre, je l’use ; mais je m’use,

en même temps. Nous rejoindrons-nous jamais ?

Arriverai-je à vous, avant que se soit dressé l’autre

mur : la mort ?...

« N’importe ! Que je sois seul, toute ma vie, pourvu

que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et

que vous m’aimiez un peu, plus tard, après ma

mort !... »





Ainsi, Christophe convalescent, buvait le lait des

deux bonnes nourrices : « Liebe und Not » (Amour et

Misère).





*





Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin

de se rapprocher des autres. Et, bien qu’il fût très faible

encore, et que ce ne fût guère prudent, il sortait de bon

matin à l’heure où le flot du peuple dévalait des rues

populeuses vers le travail lointain, ou le soir, quand il

revenait. Il voulait se plonger dans le bain rafraîchissant

de la sympathie humaine. Non qu’il parlât à personne.

Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder

passer les gens, de les deviner, et de les aimer. Il

observait, avec une affectueuse pitié, ces travailleurs

qui se hâtaient, ayant tous, par avance, la lassitude de la

journée – ces figures de jeunes hommes, de jeunes

filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux

sourires étranges –, ces visages transparents et mobiles,

sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de

soucis, d’ironies changeantes – ce peuple si intelligent,

trop intelligent, un peu morbide des grandes villes. Ils

marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux,

les femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien

donné un mois de sa vie pour que la blondine

ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil, qui venait de

passer près de lui, d’un petit pas de chèvre, nerveux et

sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh !

qu’elle n’eût pas dit non, si on le lui avait offert ! Il eût

voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement

clos à cette heure, toutes les riches oisives, qui

jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à

leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces

petits corps ardents et las, ces âmes non blasées, pas

abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il se

sentait plein d’indulgence pour elles, à présent ; et il

souriait de ces minois éveillés et vannés où il y a de la

rouerie et de l’ingénuité, un désir effronté et naïf du

plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et

travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-

unes lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se

montrant ce grand garçon, aux yeux ardents.

Il s’attardait sur les quais, à rêver. C’était sa

promenade de prédilection. Elle calmait un peu sa

nostalgie du grand fleuve, qui avait bercé son enfance.

Ah ! ce n’était plus sans doute le Vater Rhein ! Rien de

sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des

vastes plaines, où l’esprit plane et se perd. Une rivière

aux yeux gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et

précis, une rivière de grâce, aux souples mouvements,

s’étirant avec une spirituelle nonchalance dans la parure

somptueuse et sobre de sa ville, les bracelets de ses

ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa

joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse

lumière de Paris ! C’était la première chose que

Christophe avait aimée dans cette ville ; elle le

pénétrait, doucement, doucement ; peu à peu, elle

transformait son cœur, sans qu’il s’en aperçût. Elle était

pour lui la plus belle des musiques, la seule musique

parisienne. Il passait des heures, le soir, le long des

quais, ou dans les jardins de l’ancienne France, à

savourer les harmonies du jour sur les grands arbres

baignés de brume violette, sur les statues et les vases

gris, sur la pierre patinée des monuments royaux, qui

avait bu la lumière des siècles – cette atmosphère

subtile, faite de soleil fin et de vapeur laiteuse, où flotte,

dans une poussière d’argent, l’esprit riant de la race.

Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel,

et, tout en regardant l’eau, il feuilletait distraitement les

livres d’un bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit

au hasard un volume dépareillé de Michelet. Il avait

déjà lu quelques pages de cet historien, qui ne lui avait

pas trop plu par sa hâblerie française, son pouvoir de se

griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce soir-là,

dès les premières lignes, il fut saisi : c’était la fin du

procès de Jeanne d’Arc. Il connaissait par Schiller la

Pucelle d’Orléans ; mais jusqu’ici, elle n’était pour lui

qu’une héroïne romanesque, à laquelle un grand poète

avait prêté une vie imaginaire. Brusquement, la réalité

lui apparut, et elle l’étreignit. Il lisait, il lisait, le cœur

broyé par l’horreur tragique du sublime récit ; et

lorsqu’il arriva au moment où Jeanne apprend qu’elle

va mourir le soir et où elle défaille d’effroi, ses mains

se mirent à trembler, les larmes le prirent, et il dut

s’interrompre. La maladie l’avait affaibli : il était

devenu d’une sensibilité ridicule, qui l’exaspérait. –

Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et le

bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d’acheter le

livre ; il chercha dans ses poches : il lui restait six sous.

Il n’était pas rare qu’il fût aussi dénué : il ne s’en

inquiétait pas ; il venait d’acheter son dîner, et il

comptait, le lendemain, toucher un peu d’argent chez

Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre

jusqu’au lendemain, c’était dur ! Pourquoi venait-il

justement de dépenser à son dîner le peu qui lui restait ?

Ah ! s’il avait pu offrir en paiement au bouquiniste le

pain et le saucisson, qu’il avait dans sa poche !

Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour

chercher l’argent ; mais en passant près du pont, qui

porte le nom de l’archange des batailles, – « le frère du

paradis » de Jeanne – il n’eut pas le courage de ne pas

s’arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les caisses

du bouquiniste ; il le lut en entier, il passa près de deux

heures à le lire ; il manqua le rendez-vous chez Hecht ;

et, pour le rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute

sa journée. Enfin, il réussit à avoir sa nouvelle

commande et à se faire payer. Aussitôt il courut acheter

le livre. Il avait peur qu’un autre acheteur ne l’eût pris.

Sans doute, le mal n’eût pas été grand : il était facile de

se procurer d’autres exemplaires ; mais Christophe ne

savait pas si le livre était rare ou non ; et d’ailleurs,

c’était ce volume-là qu’il voulait, et non un autre. Ceux

qui aiment les livres sont volontiers fétichistes. Les

feuillets, même salis et tachés, d’où la source des rêves

a jailli, sont pour eux sacrés.

Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit,

l’Évangile de la Passion de Jeanne ; et aucun respect

humain ne l’obligea plus à contenir son émotion. Une

tendresse, une pitié, une douleur infinie, le

remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans

ses gros habits rouges de paysanne, grande, timide, la

voix douce, rêvant au haut des cloches – (elle les aimait

comme lui) – avec son beau sourire, plein de finesse et

de bonté, ses larmes toujours prêtes à couler –, larmes

d’amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse : car elle

était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante

fille, qui domptait les volontés sauvages d’une armée de

bandits, et, tranquillement, avec son bon sens intrépide,

sa subtilité de femme, et son doux entêtement, déjouait

pendant des mois, seule et trahie par tous, les menaces

et les ruses hypocrites d’une meute de gens d’église et

de loi – loups et renards, aux yeux sanglants – faisant

cercle autour d’elle.

Ce qui pénétrait le plus Christophe, c’était sa bonté,

sa tendresse de cœur – pleurant après les victoires,

pleurant sur les ennemis morts, sur ceux qui l’avaient

insultée, les consolant quand ils étaient blessés, les

aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui la

livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes

s’élevaient, ne pensant pas à elle, s’inquiétant du moine

qui l’exhortait, et le forçant à partir. Elle était « douce

dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais,

pacifique dans la guerre même. La guerre, ce triomphe

du diable, elle y porta l’esprit de Dieu ».

Et Christophe, faisant un retour sur lui-même,

pensait :

« Je n’y ai pas assez porté l’esprit de Dieu. »

Il relisait les belles paroles de l’évangéliste de

Jeanne :

« Être bon, rester bon, entre les injustices des

hommes et les sévérités du sort... Garder la douceur et

la bienveillance parmi tant d’aigres disputes, traverser

l’expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor

intérieur... »

Et il se répétait :

« J’ai péché. Je n’ai pas été bon. J’ai manqué de

bienveillance. J’ai été trop sévère. – Pardon. Ne croyez

pas que je sois votre ennemi, vous que je combats ! Je

voudrais vous faire du bien, à vous aussi... Mais il faut

pourtant vous empêcher de faire le mal... »

Et comme il n’était pas un saint, il lui suffisait de

penser que sa haine se réveillât. Ce qu’il leur pardonnait

le moins, c’était qu’à les voir, à voir la France à travers

eux, il était impossible d’imaginer qu’une telle fleur de

pureté et de poésie héroïque eût pu jamais pousser de ce

sol. Et pourtant, cela était. Qui pouvait dire qu’elle n’en

sortirait pas encore une seconde fois ? La France

d’aujourd’hui ne pouvait être pire que celle de

Charles VII, la nation prostituée d’où sortit la Pucelle.

Le temple était vide à présent, souillé, à demi ruiné.

N’importe ! Dieu y avait parlé.

Christophe cherchait un Français à aimer, pour

l’amour de la France.

*





C’était vers la fin de mars. Depuis des mois,

Christophe n’avait causé avec personne, ni reçu aucune

lettre, sauf de loin en loin quelques mots de la vieille

maman, qui ne savait point qu’il était malade, qui ne lui

disait point qu’elle était malade. Toutes ses relations

avec le monde se réduisaient à ses courses au magasin

de musique, pour prendre ou rapporter du travail. Il y

allait à des heures où il savait que Hecht n’y était pas –

afin d’éviter de causer avec lui. Précaution superflue ;

car la seule fois qu’il avait rencontré Hecht, celui-ci lui

avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet

de sa santé.

Il était donc bloqué dans une prison de silence,

quand, un matin, lui arriva une invitation de Mme

Roussin à une soirée musicale : un quatuor fameux

devait s’y faire entendre. La lettre était fort aimable, et

Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il

n’était pas très fier de sa brouille avec Christophe. Il

l’était d’autant moins que, depuis, il s’était brouillé

avec sa chanteuse et la jugeait sans ménagements.

C’était un bon garçon ; il n’en voulait jamais à ceux à

qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses

victimes eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi,

quand il avait plaisir à les revoir, n’hésitait-il pas à leur

tendre la main.

Le premier mouvement de Christophe fut de hausser

les épaules et de jurer qu’il n’irait pas. Mais à mesure

que le jour du concert approchait, il était moins décidé.

Il étouffait de ne plus entendre une parole humaine, ni

surtout une note de musique. Il se répétait pourtant que

jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là, Mais,

le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.

Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il

dans ce milieu de politiciens et de snobs qu’il fut

ressaisi d’une aversion pour eux plus violente encore

que naguère : car dans ses mois de solitude, il s’était

déshabitué de cette ménagerie. Impossible d’entendre

de la musique ici : c’était une profanation. Christophe

décida de partir, aussitôt après le premier morceau.

Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de

corps antipathiques. Il rencontra, à l’autre extrémité du

salon, des yeux qui le regardaient et se détournèrent

aussitôt. Il y avait en eux je ne sais quelle candeur qui

le frappa, parmi ces regards blasés. C’étaient des yeux

timides, mais clairs, précis, des yeux à la française, qui,

une fois qu’ils se fixaient sur vous, vous regardaient

avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et

à qui rien de vous n’était peut-être caché. Il connaissait

ces yeux. Pourtant, il ne connaissait pas la figure qu’ils

éclairaient. C’était celle d’un jeune homme de vingt à

vingt-cinq ans, de petite taille, un peu penché, l’air

débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des

cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une

certaine asymétrie, donnant à l’expression quelque

chose, non de trouble, mais d’un peu troublé, qui n’était

pas sans charme, et semblait contredire la tranquillité

des yeux. Il était debout dans l’embrasure d’une porte ;

et personne ne faisait attention à lui. De nouveau,

Christophe le regardait ; et, à chaque fois, il les

« reconnaissait » : il avait l’impression de les avoir vus

déjà dans un autre visage.

Incapable de cacher ce qu’il sentait, suivant son

habitude, Christophe se dirigea vers le jeune homme ;

mais, tout en approchant, il se demandait ce qu’il

pourrait lui dire ; et il s’attardait, indécis, regardant à

droite, et à gauche, comme s’il allait au hasard. L’autre

n’en était pas dupe, et comprenait que Christophe

venait à lui ; il était si intimidé, à la pensée de lui parler,

qu’il songeait à passer dans la pièce voisine ; mais il

était cloué sur place par sa gaucherie même. Ils se

trouvèrent l’un en face de l’autre. Il se passa quelques

moments avant qu’ils réussissent à trouver une entrée

en matière. À mesure que la situation se prolongeait,

chacun d’eux se croyait ridicule aux yeux de l’autre.

Enfin, Christophe regarda en face le jeune homme, et,

sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un ton

bourru :

« Vous n’êtes pas Parisien ? »

À cette question inattendue, le jeune homme sourit

malgré sa gêne, et répondit que non. Sa voix faible et

d’une sonorité voilée était comme un instrument fragile.

« Je m’en doutais », fit Christophe.

Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière

remarque, il ajouta :

« Ce n’est pas un reproche. »

Mais la gêne de l’autre ne fit qu’en augmenter.

Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait

des efforts pour parler ; ses lèvres tremblaient ; on

sentait qu’il avait une phrase toute prête à dire, mais

qu’il ne pouvait se décider à la prononcer. Christophe

étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l’on voyait

passer de petits frémissements sous la peau

transparente ; il ne semblait pas de la même essence que

ceux qui l’entouraient dans ce salon, des faces

massives, de lourde matière, qui n’étaient qu’un

prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l’âme

affleurait à la surface ; il y avait une vie morale dans

chaque parcelle de chair.

Il ne réussissait pas à parler. Christophe,

bonhomme, continua :

« Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres ? »

Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le

faisait haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s’empêcher

de regarder autour d’eux si on ne les entendait pas ; et

ce mouvement déplut à Christophe. Puis, au lieu de

répondre, il demanda, avec un sourire gauche et gentil :

« Et vous ? »

Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd.

« Oui. Et moi ? » fit-il, de bonne humeur.

Le jeune homme se décida brusquement :

« Comme j’aime votre musique ! » dit-il, d’une voix

étranglée.

Puis, il s’arrêta, faisant de nouveaux et inutiles

efforts pour vaincre sa timidité. Il rougissait ; il le

sentait ; et sa rougeur en augmentait, gagnait les tempes

et les oreilles. Christophe le regardait en souriant, et il

avait envie de l’embrasser. Le jeune homme leva des

yeux découragés vers lui.

« Non, décidément, dit-il ; je ne puis pas, je ne puis

pas parler de cela... pas ici... »

Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa

large bouche fermée. Il sentit les doigts maigres de

l’inconnu trembler légèrement contre sa paume, et

l’étreindre avec une tendresse involontaire ; et le jeune

homme sentit la robuste main de Christophe qui lui

écrasait affectueusement la main. Le bruit du salon

disparut autour d’eux. Ils étaient seuls ensemble, et ils

comprirent qu’ils étaient amis.

Ce ne fut qu’une seconde, après laquelle Mme

Roussin, touchant légèrement le bras de Christophe

avec son éventail, lui dit :

« Je vois que vous avez fait connaissance, et qu’il

est inutile de vous présenter. Ce grand garçon est venu

pour vous, ce soir. »

Alors, ils s’écartèrent l’un de l’autre, avec un peu de

gêne.

Christophe demanda à Mme Roussin :

« Qui est-ce ?

– Comment ! fit-elle, vous ne le connaissez pas ?

C’est un petit poète, qui écrit gentiment ! Un de vos

admirateurs. Il est bon musicien, et joue bien du piano.

Il ne fait pas bon vous discuter devant lui : il est

amoureux de vous. L’autre jour, il a failli avoir une

altercation, à votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.

– Ah ! le brave garçon ! dit Christophe.

– Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre

Lucien. Cependant, il vous aime aussi.

– Ah ! ne me dites pas cela ! Je me haïrais.

– Je vous assure.

– Jamais ! Jamais ! Je le lui défends.

– Juste ce qu’a fait votre amoureux. Vous êtes aussi

fous l’un que l’autre. Lucien était en train de nous

expliquer une de vos œuvres. Ce petit timide que vous

venez de voir s’est levé, tremblant de colère, et lui a

défendu de parler de vous. Voyez-vous cette

prétention !... Heureusement que j’étais là. J’ai pris le

parti de rire ; Lucien a fait comme moi ; et l’autre s’est

tu, tout confus ; et il a fini par faire des excuses.

– Pauvre petit ! » dit Christophe.

Il était ému.

« Où est-il passé ? » continua-t-il, sans écouter Mme

Roussin, qui lui parlait d’autre chose.

Il se mit à sa recherche. Mais l’ami inconnu avait

disparu. Christophe revint vers Mme Roussin :

« Dites-moi comment il se nomme.

– Qui ? demanda-t-elle.

– Celui dont vous m’avez parlé.

– Votre petit poète ? dit-elle. Il se nomme Olivier

Jeannin. »

L’écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe

comme une musique connue. Une silhouette de jeune

fille flotta, une seconde, au fond de ses yeux. Mais la

nouvelle image, l’image de l’ami l’effaça aussitôt.

*





Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues

de Paris, au milieu de la foule. Il ne voyait, il

n’entendait rien, il avait les sens fermés à tout ce qui

l’entourait. Il était comme un lac, séparé du reste du

monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul

bruit, nul trouble. La paix. Il se répétait :

« J’ai un ami. »

Cet ouvrage est le 58ème publié

dans la collection Classiques du 20e siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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