Romain Rolland
Jean-Christophe
Tome V
BeQ
Romain Rolland
Jean-Christophe
V
La foire sur la place
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Classiques du 20e siècle
Volume 58 : version 1.0
Jean-Christophe fut publié d’abord en 17 Cahiers
de la Quinzaine, par Charles Péguy, de février 1904 à
octobre 1912, puis en 10 volumes à la librairie
Ollendorff. Édition de référence, pour cette version
numérisée, qui comprend aussi dix volumes : Le Livre
de Poche, en trois volumes.
1. L’aube
2. Le matin.
3. L’adolescent.
4. La révolte.
5. La foire sur la place.
6. Antoinette.
7. Dans la maison.
8. Les amies.
9. Le buisson ardent.
10. La nouvelle journée.
Jean-Christophe
La foire sur la place
I
Le désordre dans l’ordre. Des employés de chemin
de fer débraillés et familiers. Des voyageurs qui
protestaient contre le règlement, tout en s’y soumettant.
– Christophe était en France.
Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il
reprit le train pour Paris. La nuit couvrait les champs,
trempés de pluie. Les lumières brutales des gares
faisaient ressortir plus durement la tristesse de
l’interminable plaine ensevelie dans l’ombre. Les trains
que l’on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient
l’air de leurs sifflets, qui secouaient la torpeur des
voyageurs assoupis. On approchait de Paris.
Une heure avant l’arrivée, Christophe était prêt à
descendre : il avait enfoncé son chapeau sur sa tête ; il
s’était boutonné jusqu’au cou, par crainte des voleurs,
dont on lui avait dit que Paris était plein ; il s’était levé
et rassis vingt fois ; il avait vingt fois déplacé sa valise,
du filet à la banquette, et de la banquette au filet, pour
l’agacement de ses voisins, qu’avec sa maladresse il
heurtait, à chaque fois.
Au moment d’entrer en gare, le train s’arrêta en
pleine nuit. Christophe s’écrasait la figure contre les
vitres, et tâchait vainement de voir. Il se retournait vers
ses compagnons de voyage, quêtant un regard qui lui
permît d’engager la conversation, de demander où l’on
était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient semblant,
l’air renfrognés et ennuyés ; aucun ne faisait un
mouvement pour s’expliquer l’arrêt. Christophe était
surpris de cette inertie : ces êtres rogues et engourdis
ressemblaient si peu aux Français qu’il imaginait ! Il
finit par s’asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant à
chaque cahot du train, et il s’assoupissait à son tour,
quand il fut réveillé par le bruit des portières qu’on
ouvrait... Paris !... Ses voisins descendaient.
Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie,
repoussant les facteurs qui s’offraient à porter son
bagage. Soupçonneux comme un paysan, il pensait que
chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son épaule sa
précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier
des apostrophes des gens, au milieu desquels il se
frayait un passage. Enfin il se trouva sur le pavé gluant
de Paris.
Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu’il
allait choisir, et de l’embarras de voitures où il se
trouvait pris, pour penser à rien regarder. La première
chose était de se mettre en quête d’une chambre. Ce
n’étaient pas les hôtels qui manquaient : ils bloquaient
la gare, de tous côtés ; leurs noms flamboyaient en
lettres de gaz. Christophe chercha le moins brillant :
aucun ne lui semblait assez humble pour sa bourse.
Enfin dans une rue latérale, il vit une sale auberge, avec
une gargote au rez-de-chaussée. Elle s’intitulait Hôtel
de la Civilisation. Un gros homme, en bras de chemise,
fumait la pipe, à une table ; il accourut, en voyant entrer
Christophe. Il ne comprit rien à son jargon ; mais il
jugea du premier coup d’œil l’Allemand gauche et
enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et
s’évertuait à lui faire un discours, en une langue
invraisemblable. Il le conduisit par un escalier mal
odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une cour
intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité
d’un lieu, où ne parvenait aucun des bruits du dehors ;
et il lui en demanda un bon prix. Christophe,
comprenant mal, ignorant les conditions de la vie de
Paris, l’épaule cassée par sa charge, accepta tout : il
avait hâte d’être seul. Mais à peine fut-il seul que la
saleté des choses le saisit ; et pour ne pas s’abandonner
à la tristesse qui montait en lui, il se hâta de ressortir,
après s’être trempé la tête dans l’eau poussiéreuse, qui
était grasse au toucher. Il s’efforçait de ne pas voir et de
ne pas sentir, pour échapper au dégoût.
Il descendit dans la rue. Le brouillard d’octobre était
épais et piquant : il avait cette odeur fade de Paris, où se
mêlent les exhalaisons des usines de la banlieue et la
lourde haleine de la ville. On ne voyait point à dix pas.
La lueur des becs de gaz tremblait comme une bougie
qui va s’éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de
gens roulait en flots contraires. Les voitures se
croisaient, se heurtaient, obstruant le passage, refoulant
la circulation comme une digue. Les chevaux glissaient
sur la boue glacée. Les injures des cochers, les trompes
et les cloches des tramways faisaient un vacarme
assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur
saisirent Christophe. Il s’arrêta un instant, fut aussitôt
poussé par ceux qui marchaient derrière lui, emporté
par le courant. Il descendit le boulevard de Strasbourg,
ne voyant rien, se jetant gauchement contre les
passants. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Les
cafés qu’il rencontrait à chaque pas l’intimidaient et le
dégoûtaient à cause de la foule qui y était entassée. Il
s’adressa à un sergent de ville. Mais il était si lent à
trouver ses mots que l’autre ne se donna même pas la
peine de l’écouter jusqu’au bout, et lui tourna le dos, au
milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua
machinalement à marcher. Des gens étaient arrêtés
devant une boutique. Il s’arrêta machinalement comme
eux. C’était un magasin de photographies et de cartes
postales : elles représentaient des filles en chemise, ou
sans chemise ; des journaux illustrés étalaient des
plaisanteries obscènes. Des enfants, des jeunes femmes
regardaient tranquillement. Une fille maigre, aux
cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa
contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans
comprendre. Elle lui prit le bras, avec un sourire
stupide. Il secoua son étreinte, et s’éloigna rougissant
de colère. Les cafés-concerts se succédaient ; à la porte,
des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule
était toujours plus dense ; Christophe était frappé du
nombre de figures vicieuses, de louches rôdeurs, de
gueux avilis, de filles plâtrées aux odeurs écœurantes. Il
se sentait glacé. La fatigue, la faiblesse, et l’horrible
dégoût qui l’étreignait de plus en plus lui donnaient le
vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le
brouillard augmentait, à mesure qu’on approchait de la
Seine. La cohue des voitures devint inextricable. Un
cheval glissa et tomba sur le flanc ; le cocher le roua de
coups pour le faire relever ; la malheureuse bête,
étranglée par ses sangles, s’agitait et retombait
lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle
banal fut pour Christophe la goutte d’eau qui fait
déborder l’âme. Les convulsions de cet être misérable
sous les regards indifférents lui firent sentir avec une
telle angoisse son propre néant parmi ces milliers
d’êtres – la répulsion que, depuis une heure, il
s’efforçait d’étouffer pour ce bétail humain, pour cette
atmosphère souillée, pour ce monde moral ennemi, fit
irruption avec une telle violence qu’il suffoqua. Il eut
une crise de sanglots. Les passants regardaient, étonnés,
ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il
marchait, les larmes ruisselant le long de ses joues, sans
chercher à les essuyer. On s’arrêtait pour le suivre des
yeux, un instant ; et, s’il eût été capable de lire dans
l’âme de cette foule qui lui semblait hostile, peut-être
aurait-il pu voir chez quelques-uns – mêlée sans doute à
un peu d’ironie parisienne – une compassion fraternelle.
Mais il ne voyait plus rien : ses pleurs l’aveuglaient.
Il se trouva sur une place, près d’une grande
fontaine. Il y baigna ses mains, il y plongea sa figure.
Un petit marchand de journaux le regardait faire
curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais
sans méchanceté ; et il lui ramassa son chapeau, que
Christophe avait laissé tomber. Le froid glacial de l’eau
ranima Christophe. Il se ressaisit. Il revint sur ses pas,
évitant de regarder ; il ne pensait même plus à manger :
il lui eût été impossible de parler à qui que ce fût ; un
rien eût suffit pour rouvrir la source des larmes. Il était
épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se
retrouva devant sa maison, au moment où il se croyait
définitivement perdu : il avait oublié jusqu’au nom de
la rue où il habitait.
Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux
brûlants, le cœur et le corps courbaturés, il s’affaissa
sur une chaise, dans un coin de sa chambre ; il y resta
deux heures, incapable de bouger. Enfin il s’arracha à
cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur
fiévreuse, d’où il s’éveillait à chaque minute, avec
l’illusion d’avoir dormi des heures. La chambre était
étouffante ; il brûlait des pieds à la tête ; il avait une
soif horrible ; il était en proie à des cauchemars
stupides, qui continuaient de s’accrocher à lui, même
quand il avait les yeux ouverts ; des angoisses aiguës le
pénétraient comme des coups de couteau. Au milieu de
la nuit, il s’éveilla, pris d’un désespoir si atroce qu’il en
aurait hurlé ; il s’enfonça les draps dans la bouche, pour
qu’on ne l’entendît pas : il se sentait devenir fou. Il
s’assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur.
Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un
mouchoir. Il mit la main sur une vieille Bible, que sa
mère avait cachée au milieu de son linge. Christophe
n’avait jamais beaucoup lu ce livre ; mais ce lui fut un
bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette
Bible avait appartenu au grand-père, et au père du
grand-père. Les chefs de la famille y avaient inscrit, sur
une feuille blanche à la fin, leurs noms et les dates
importantes de leur vie : naissances, mariages, morts.
Le grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse
écriture, les dates des jours où il avait lu et relu chaque
chapitre ; le livre était rempli de bouts de papier jauni,
où le vieux avait noté ses naïves réflexions. Cette Bible
était placée sur une planche, au-dessus de son lit ; il la
prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec
elle, plutôt qu’il ne la lisait. Elle lui avait tenu
compagnie jusqu’à l’heure de la mort, comme elle avait
tenu déjà compagnie à son père. Un siècle des deuils et
des joies de la famille se dégageait de ce livre.
Christophe se sentit moins seul, avec lui.
Il l’ouvrit aux plus sombres passages :
La vie de l’homme sur la terre est une guerre
continuelle, et ses jours sont comme les jours d’un
mercenaire...
Si je me couche, je dis : Quand me lèverai-je ? Et,
étant levé, j’attends le soir avec impatience, et je suis
rempli de douleur jusqu’à la nuit...
Quand je dis : Mon lit me consolera, le repos
assoupira ma plainte, alors tu m’épouvantes par des
songes, et tu me troubles par des visions...
Jusqu’à quand ne m’épargneras-tu point ? Ne me
donneras-tu point quelque relâche, pour que je puisse
respirer ? Ai-je péché ? Que t’ai-je fait, ô gardien des
hommes ?...
Tout revient au même : Dieu afflige le juste aussi
bien que le méchant...
Qu’il me tue ! Je ne laisserai pas d’espérer en Lui...
Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le
bienfait, pour un malheureux, de cette tristesse sans
bornes. Toute grandeur est bonne, et le comble de la
douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui
accable, ce qui détruit irrémédiablement l’âme, c’est la
médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance
égoïste et mesquine, sans force pour se détacher du
plaisir perdu, et prête secrètement à tous les
avilissements pour un plaisir nouveau. Christophe était
ranimé par l’âpre souffle qui montait du vieux livre : le
vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer
puissante, balayait les miasmes. La fièvre de Christophe
tomba. Il se recoucha, plus calme, et il dormit d’un trait
jusqu’au lendemain. Quand il rouvrit les yeux, le jour
était venu. Il vit plus nettement encore l’ignominie de
sa chambre ; il sentit sa misère et son isolement ; mais il
les regarda en face. Le découragement était parti ; il ne
lui restait plus qu’une virile mélancolie. Il redit la
parole de Job :
Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas
d’espérer en Lui...
Il se leva et commença le combat, avec tranquillité.
*
Il décida, le matin même, de faire les premières
démarches. Il connaissait deux seules personnes à Paris,
deux jeunes gens de son pays : son ancien ami, Otto
Diener, qui était associé à un oncle, marchand de draps,
dans le quartier du Mail ; et un petit juif de Mayence,
Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande
maison de librairie, dont il n’avait pas l’adresse.
Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou
quinze ans. Il avait eu pour lui une de ces amitiés
d’enfance, qui devancent l’amour, et qui sont déjà de
l’amour. Diener aussi l’avait aimé. Ce gros garçon
timide et compassé avait été séduit par la fougueuse
indépendance de Christophe ; il s’était évertué à l’imiter
d’une façon ridicule : ce qui irritait Christophe et le
flattait. Alors ils faisaient des projets qui bouleversaient
le monde. Puis Diener avait voyagé, pour son éducation
commerciale, et ils ne s’étaient plus revus ; mais
Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays,
avec qui Diener était resté en relations régulières.
Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe
avaient eu un autre caractère. Ils s’étaient connus, tout
gamins, à l’école, où le petit singe avait joué des tours à
Christophe, qui l’étrillait en échange, quand il voyait le
piège où il était tombé. Kohn ne se défendait pas ; il se
laissait rouler, et frotter la figure dans la poussière, en
pleurnichant ; mais il recommençait aussitôt après, avec
une malice inlassable – jusqu’au jour où il prit peur,
Christophe l’ayant menacé sérieusement de le tuer.
Christophe sortit de bonne heure. Il s’arrêta en
route, pour déjeuner à un café. Il s’obligeait, malgré son
amour propre, à ne perdre aucune occasion de parler en
français. Puisqu’il devait vivre à Paris, peut-être des
années, il lui fallait s’adapter le plus vite possible aux
conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il
s’imposa donc de ne pas prendre garde, bien qu’il en
souffrît cruellement, à l’air goguenard du garçon qui
écoutait son charabia ; et sans se décourager, il bâtissait
pesamment des phrases informes, qu’il répétait avec
ténacité, jusqu’à ce qu’il fût compris.
Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son
habitude, quand il avait une idée en tête, il ne voyait
rien autour de lui. Paris lui faisait, dans cette première
promenade, l’impression d’une vieille ville et mal
tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel
Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où
l’on sent monter l’orgueil d’une force nouvelle : et il
était désagréablement surpris par les rues éventrées, les
chaussées boueuses, la bousculade des gens, le désordre
des voitures – des véhicules de toute sorte, de toute
forme : de vénérables omnibus à chevaux, des
tramways à vapeur, à électricité, et de tous les systèmes
– des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux
de bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les
places encombrées de statues en redingote ; je ne sais
quelle pouillasserie de ville du Moyen Âge, initiée aux
bienfaits du suffrage universel, mais qui ne peut se
défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la
veille s’était changé en une petite pluie pénétrante.
Dans beaucoup de boutiques, le gaz était allumé, bien
qu’il fût plus de dix heures.
Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale
de rues qui avoisinent la place des Victoires, au
magasin qu’il cherchait, rue de la Banque. En entrant, il
crut voir, au fond de la boutique longue et obscure,
Diener occupé à ranger des ballots, au milieu
d’employés. Mais il était un peu myope et se défiait de
ses yeux, bien que leur intuition le trompât rarement. Il
y eut un remue-ménage parmi les gens du fond, quand
Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait ;
et, après un conciliabule, un jeune homme se détacha
du groupe, et dit en allemand :
« Monsieur Diener est sorti.
– Sorti ? Pour longtemps ?
– Je crois. Il vient de sortir. »
Christophe réfléchit un instant ; puis il dit :
« Très bien. J’attendrai. »
L’employé, surpris, se hâta d’ajouter :
« C’est qu’il ne rentrera peut-être pas avant deux ou
trois heures.
– Oh ! cela ne fait rien, répondit Christophe avec
placidité. Je n’ai rien à faire à Paris. Je puis attendre,
tout le jour, s’il le faut. »
Le jeune homme le regarda avec stupéfaction,
croyant qu’il plaisantait. Mais Christophe ne songeait
déjà plus à lui. Il s’était assis tranquillement dans un
coin, le dos tourné à la rue, et il semblait prêt à y
camper.
Le commis retourna au fond du magasin, et
chuchota avec ses collègues ; ils cherchaient, avec une
consternation comique, un moyen de se débarrasser de
l’importun.
Après quelques minutes d’incertitude, la porte du
bureau s’ouvrit. M. Diener parut. Il avait une large
figure rouge, balafrée sur la joue et le menton d’une
cicatrice violette, la moustache blonde, les cheveux
aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d’or, des
boutons d’or à son plastron de chemise, et des bagues à
ses gros doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il
vint à Christophe, d’un air dégagé. Christophe, qui
rêvassait sur sa chaise, eut un sursaut d’étonnement. Il
saisit les mains de Diener, et s’exclama avec une
cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés
et rougir Diener. Le majestueux personnage avait ses
raisons pour ne pas vouloir reprendre avec Christophe
ses relations d’autrefois ; et il s’était promis de le tenir à
distance, dès le premier abord, par ses manières
imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de
Christophe, qu’il se sentait de nouveau un petit garçon
en sa présence ; il en était furieux et honteux. Il
bredouilla précipitamment :
« Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour
causer. »
Christophe reconnut sa prudence habituelle.
Mais, dans le cabinet, dont la porte fut
soigneusement refermée, Diener ne s’empressait pas de
lui offrir une chaise. Il restait debout, expliquant, avec
une lourde maladresse :
« Bien content... J’allais sortir... On croyait que
j’étais sorti... Mais il faut que je sorte... Je n’ai qu’une
minute... Un rendez-vous urgent... »
Christophe comprit que l’employé lui avait menti
tout à l’heure, et que le mensonge était convenu avec
Diener, pour le mettre à la porte. Le sang lui monta à la
tête ; mais il se contint, et dit sèchement :
« Rien ne presse. »
Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d’un
tel sans-gêne.
« Comment ! rien ne presse ! dit-il. Une affaire... »
Christophe le regarda en face :
« Non. »
Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait
Christophe, de se sentir si lâche devant lui. Il balbutia
avec dépit. Christophe l’interrompit :
« Voici, dit-il. Tu sais... »
(Ce tutoiement blessait Diener, qui s’était vainement
efforcé, dès les premiers mots, d’établir entre
Christophe et lui, la barrière du vous.)
« ... Tu sais pourquoi je suis ici ?
– Oui, je sais », dit Diener.
(Il avait été informé par ses correspondants de
l’algarade de Christophe, et des poursuites dirigées
contre lui.)
« Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas
ici pour mon plaisir. J’ai dû fuir. Je n’ai rien. Il faut que
je vive. »
Diener attendait la demande. Il la reçut avec un
mélange de satisfaction – (car elle lui permettait de
reprendre sa supériorité sur Christophe) – et de gêne –
(car il n’osait pas lui faire sentir cette supériorité,
comme il l’eût voulu.)
« Ah ! fit-il avec importance, c’est bien fâcheux,
bien fâcheux. La vie est difficile ici. Tout est cher.
Nous avons des frais énormes. Et tous ces employés... »
Christophe l’interrompit avec mépris :
« Je ne te demande pas d’argent. »
Diener fut décontenancé. Christophe continua :
« Tes affaires vont bien ? Tu as une belle clientèle ?
– Oui, oui, pas mal, Dieu merci... » dit prudemment
Diener. (Il se méfiait.)
Christophe lui lança un regard furieux, et reprit :
« Tu connais beaucoup de monde dans la colonie
allemande ?
– Oui.
– Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens.
Ils ont des enfants. Je donnerai des leçons. »
Diener prit un air embarrassé.
« Qu’est-ce encore ? fit Christophe. Est-ce que tu
doutes par hasard que j’en sache assez pour un pareil
métier ? »
Il demandait un service, comme si c’était lui qui le
rendait. Diener qui n’eût jamais rien fait pour
Christophe que pour avoir le plaisir de le sentir son
obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt pour
lui.
« Tu en sais mille fois plus qu’il n’en faut...
Seulement...
– Eh bien ?
– Eh bien, c’est difficile, très difficile, vois-tu, à
cause de ta situation.
– Ma situation ?
– Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela
venait à se savoir. C’est difficile pour moi. Cela peut
me faire beaucoup de tort. »
Il s’arrêta, voyant le visage de Christophe se
décomposer de colère ; et il se hâta d’ajouter :
« Ce n’est pas pour moi... Je n’ai pas peur... Ah ! si
j’étais seul !... C’est mon oncle... Tu sais, la maison est
à lui, je ne peux rien sans lui... »
De plus en plus effrayé par la figure de Christophe
et par l’explosion qui se préparait, il dit précipitamment
– (il n’était pas mauvais au fond ; l’avarice et la vanité
luttaient en lui : il eût voulu obliger Christophe mais à
bon compte) :
« Veux-tu cinquante francs ? »
Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener,
d’une telle façon que celui-ci recula en toute hâte
jusqu’à la porte, qu’il ouvrit, prêt à appeler. Mais
Christophe se contenta d’approcher de lui sa tête
congestionnée :
« Cochon ! » dit-il, d’une voix retentissante.
Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des
employés. Sur le seuil, il cracha de dégoût.
*
Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de
colère. La pluie le dégrisa. Où allait-il ? Il ne savait. Il
ne connaissait personne. Il s’arrêta, pour réfléchir,
devant une librairie, et il regardait, sans voir, les livres à
l’étalage. Sur une couverture, un nom d’éditeur le
frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après un
instant, que c’était le nom de la maison où était
employé Sylvain Kohn. Il prit note de l’adresse... Que
lui importait ? Il n’irait certainement pas... Pourquoi
n’irait-il pas ? Si ce gueux de Diener, qui avait été son
ami, le recevait ainsi, qu’avait-il à attendre d’un drôle
qu’il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr ?
D’inutiles humiliations ? Son sang se révoltait. – Mais
un fond de pessimisme natif, qui lui venait peut-être de
son éducation chrétienne, le poussait à éprouver
jusqu’au bout la vilenie des gens.
« Je n’ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir
tout tenté, avant de crever. »
Une voix ajoutait en lui :
« Et je ne crèverai pas. »
Il s’assura de nouveau de l’adresse, et il alla chez
Kohn. Il était décidé à lui casser la figure, à la première
impertinence.
La maison d’édition se trouvait dans le quartier de la
Madeleine. Christophe monta à un salon du premier
étage, et demanda Sylvain Kohn. Un employé à livrée
lui répondit « qu’il ne connaissait pas ». Christophe,
étonné, crut qu’il prononçait mal, et il répéta la
question ; mais l’employé, après avoir écouté
attentivement, affirma qu’il n’y avait personne de ce
nom dans la maison. Tout décontenancé, Christophe
s’excusait, et il allait sortir, quand au fond d’un corridor
une porte s’ouvrit ; et il vit Kohn lui-même, qui
reconduisait une dame. Sous le coup de l’affront qu’il
venait de subir de Diener, il était disposé à croire en ce
moment que tout le monde se moquait de lui. Sa
première pensée fut donc que Kohn l’avait vu venir, et
qu’il avait donné l’ordre au garçon de dire qu’il n’était
pas là. Une telle impudence le suffoqua. Il partait,
indigné, lorsqu’il s’entendit appeler. Kohn, de ses yeux
perçants, l’avait reconnu de loin ; et il courait à lui, le
sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes les
marques d’une joie exagérée.
Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement
rasée, à l’américaine, le teint trop rouge, les cheveux
trop noirs, une figure large et massive, aux traits gras,
les yeux petits, plissés, fureteurs, la bouche un peu de
travers, un sourire lourd et malin. Il était mis avec une
élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de
sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches.
C’était là l’unique chose qui chagrinât son amour
propre ; il eût accepté de bon cœur quelques coups de
pied au derrière pour avoir deux ou trois pouces de plus
et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort satisfait
de lui ; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu’il
l’était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s’était fait le
chroniqueur et l’arbitre des élégances parisiennes. Il
écrivait de fades courriers mondains, d’un raffinement
compliqué. Il était le champion du beau style français,
de l’élégance française, de la galanterie française, de
l’esprit français – Régence, talon rouge, Lauzun. On se
moquait de lui ; mais cela ne l’empêchait point de
réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne
connaissent point Paris : bien loin d’en mourir, il y a
des gens qui en vivent ; à Paris, le ridicule mène à tout,
même à la gloire, même aux bonnes fortunes. Sylvain
Kohn n’en était plus à compter les déclarations que lui
valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.
Il parlait avec un accent lourd et une voix de tête.
« Ah ! voilà une surprise ! criait-il gaiement, en
secouant la main de Christophe dans ses mains
boudinées aux doigts courts, qui semblaient tassés dans
une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à lâcher
Christophe. On eût dit qu’il retrouvait son meilleur ami.
Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se
moquait de lui. Mais Kohn ne se moquait pas. Ou bien,
s’il se moquait, ce n’était pas plus qu’à l’ordinaire.
Kohn n’avait pas de rancune : il était trop intelligent
pour cela. Il y avait beau temps qu’il avait oublié les
mauvais traitements de Christophe ; et, s’il s’en était
souvenu, il ne s’en fût guère soucié. Il était ravi de cette
occasion de se faire voir à un ancien camarade, dans
l’importance de ses fonctions nouvelles et l’élégance de
ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en disant sa
surprise : la dernière chose du monde à laquelle il se fût
attendu était bien une visite de Christophe ; et s’il était
trop avisé pour ne pas savoir d’avance qu’elle avait un
but intéressé, il était des mieux disposés à l’accueillir,
par ce seul fait qu’elle était un hommage rendu à son
pouvoir.
« Et vous venez du pays ? Comment va la maman ?
demandait-il avec une familiarité qui, en un autre jour,
eût choqué Christophe, mais qui lui faisait du bien,
maintenant, dans cette ville étrangère.
– Mais comment se fait-il, demanda Christophe,
encore un peu soupçonneux, qu’on m’ait répondu tout à
l’heure que M. Kohn n’était pas là ?
– Monsieur Kohn n’est pas là, dit Sylvain Kohn, en
riant. Je ne me nomme plus Kohn. Je m’appelle
Hamilton. »
Il s’interrompit.
« Pardon ! » fit-il.
Il alla serrer la main à une dame qui passait, et
grimaça des sourires. Puis il revint. Il expliqua que
c’était une femme de lettres, célèbre par des romans
d’une volupté brûlante. La moderne Sapho avait une
décoration violette à son corsage, des formes
plantureuses, et des cheveux blond ardent sur une figure
réjouie et plâtrée ; elle disait des choses prétentieuses
d’une voix mâle, qui avait un accent franc-comtois.
Kohn se remit à questionner Christophe. Il
s’informait de tous les gens du pays, demandait ce
qu’était devenu celui-ci, celui-là, mettant une
coquetterie à montrer qu’il se souvenait de tous.
Christophe avait oublié son antipathie ; il répondait,
avec une cordialité reconnaissante, donnant une foule
de détails, qui étaient absolument indifférents à Kohn,
et qu’il interrompit de nouveau.
« Pardon », fit-il encore.
Et il alla saluer une autre visiteuse.
« Ah ! ça, demanda Christophe, il n’y a donc que les
femmes qui écrivent en France ? »
Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité :
« La France est femme, mon cher. Si vous voulez
arriver, faites-en votre profit. »
Christophe n’écouta point l’explication, et continua
les siennes. Kohn, pour y mettre fin, demanda :
« Mais comment diable êtes-vous ici ? »
« Voilà ! pensa Christophe. Il ne savait rien. C’est
pourquoi il était si aimable. Tout va changer, quand il
saura. »
Il mit un point d’honneur à conter tout ce qui
pouvait le compromettre : la rixe avec les soldats, les
poursuites contre lui, sa fuite du pays.
Kohn se tordit de rire :
« Bravo ! criait-il, bravo ! Ah ! la bonne histoire ! »
Il lui serra la main chaleureusement. Il était
enchanté de tout pied de nez à l’autorité ; et celui-ci
l’amusait d’autant plus qu’il connaissait les héros de
l’histoire : le côté comique lui en apparaissait.
« Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-
moi le plaisir... Déjeunez avec moi. »
Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait :
« C’est un brave homme, décidément. Je me suis
trompé. »
Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe
hasarda sa requête :
« Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je
suis venu ici chercher du travail, des leçons de musique,
en attendant que je me sois fait connaître. Pourriez-vous
me recommander ?
– Comment donc ! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je
connais tout le monde ici. Tout à votre service. »
Il était heureux de faire montre de son crédit.
Christophe se confondait en remerciements. Il se
sentait le cœur déchargé d’un grand poids.
À table, il dévora, de l’appétit d’un homme qui ne
s’était pas repu depuis deux jours. Il s’était noué sa
serviette autour du cou, et mangeait avec son couteau.
Kohn-Hamilton était horriblement choqué par sa
voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins
blessé du peu d’attention que son convive prêtait à ses
vantardises. Il voulait l’éblouir par le récit de ses belles
relations et de ses bonnes fortunes ; mais c’était peine
perdue ; Christophe n’écoutait pas, il interrompait sans
façons. Sa langue se déliait ; il devenait familier. Il
avait le cœur gonflé de gratitude et il assommait Kohn,
en lui confiant naïvement ses projets d’avenir. Surtout,
il l’exaspérait par son insistance à lui prendre la main
par-dessus la table et à la presser avec effusion. Et il mit
le comble à son irritation, en voulant à la fin trinquer, à
la mode allemande, et boire, avec des paroles
sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au Vater
Rhein. Kohn vit, avec épouvante, le moment où il allait
chanter. Les voisins de table les regardaient
ironiquement. Kohn prétexta des occupations urgentes,
et se leva. Christophe s’accrochait à lui ; il voulait
savoir quand il pourrait avoir une recommandation, se
présenter chez quelqu’un, commencer ses leçons.
« Je vais m’en occuper. Aujourd’hui. Ce soir même,
promettait Kohn. J’en parlerai tout à l’heure. Vous
pouvez être tranquille. »
Christophe insistait.
« Quand saurai-je ?
– Demain... Demain... ou après-demain.
– Très bien. Je reviendrai demain.
– Non, non, se hâta de dire Kohn, je vous le ferai
savoir. Ne vous dérangez pas.
– Oh ! cela ne me dérange pas. Au contraire ! N’est-
ce pas ? Je n’ai rien d’autre à faire à Paris, en attendant.
– Diable, pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut
j’aime mieux vous écrire. Vous ne me trouveriez pas,
ces jours-ci. Donnez-moi votre adresse. »
Christophe la lui dicta.
« Parfait. Je vous écrirai demain.
– Demain ?
– Demain. Vous pouvez y compter. »
Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et
il se sauva.
« Ouf ! pensait-il. Voilà un raseur ! »
Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu’il ne
serait pas là, quand « l’Allemand » viendrait le voir. –
Dix minutes après, il l’avait oublié.
Christophe revint à son taudis. Il était attendri.
« Le bon garçon ! pensait-il. Comme j’ai été injuste
envers lui ! Et il ne m’en veut pas ! »
Ce remords lui pesait ; il fut sur le point d’écrire à
Kohn combien il était peiné de l’avoir mal jugé
autrefois, et qu’il lui demandait pardon du tort qu’il lui
avait fait. Il avait les larmes aux yeux en y pensant.
Mais il lui était moins aisé d’écrire une lettre qu’une
partition ; et après avoir pesté dix fois contre l’encre et
la plume de l’hôtel, qui en effet étaient ignobles, après
avoir barbouillé, raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles
de papier, il s’impatienta et envoya tout promener.
Le reste de la journée fut long à passer ; mais
Christophe était si fatigué par sa mauvaise nuit et par
les courses du matin qu’il finit par s’assoupir sur sa
chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir, que pour
se coucher ; et il dormit douze heures de suite, sans
s’arrêter.
*
Le lendemain, dès huit heures, il commença
d’attendre la réponse promise. Il ne doutait pas de
l’exactitude de Kohn. Il ne bougea point de chez lui, se
disant que Kohn passerait peut-être à l’hôtel, avant de
se rendre au bureau. Pour ne pas s’éloigner, vers midi,
il se fit monter son déjeuner de la gargote d’en bas.
Puis, il attendit de nouveau, sûr que Kohn viendrait au
sortir du restaurant. Il marchait dans sa chambre,
s’asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte,
quand il entendait monter des pas dans l’escalier. Il
n’avait aucun désir de se promener dans Paris, pour
tromper son attente. Il se mit sur son lit. Sa pensée
revenait constamment vers la vieille maman, qui pensait
aussi à lui, en ce moment – qui seule pensait à lui. Il se
sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de
l’avoir quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de
pouvoir lui apprendre quelle situation il avait trouvée.
Malgré leur profond amour, il ne leur serait pas venu à
l’idée, ni à l’un ni à l’autre, de s’écrire pour se dire
simplement qu’ils s’aimaient : une lettre était faite pour
dire des choses précises. – Couché sur le lit, les mains
jointes sous sa tête, il rêvassait. Bien que sa chambre fût
éloignée de la rue, le grondement de Paris remplissait le
silence ; la maison trépidait. – La nuit vint de nouveau,
sans avoir apporté de lettre.
Une journée recommença, semblable à la
précédente.
Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion
volontaire commençait à rendre enragé, se décida à
sortir. Mais Paris lui causait, depuis le premier soir, une
répulsion instinctive. Il n’avait envie de rien voir : nulle
curiosité ; il était trop préoccupé de sa vie pour prendre
plaisir à regarder celle des autres ; et les souvenirs du
passé, les monuments d’une ville, le laissaient
indifférent. À peine dehors, il s’ennuya tellement que,
quoiqu’il eût décidé de ne pas retourner chez Kohn
avant huit jours, il y alla, tout d’une traite.
Le garçon, qui avait le mot d’ordre, dit que
M. Hamilton était parti de Paris pour affaires. Ce fut un
coup pour Christophe. Il lui demanda en bégayant
quand M. Hamilton devait revenir. L’employé répondit,
au hasard :
« Dans une dizaine de jours. »
Christophe s’en retourna, consterné, et se terra chez
lui, pendant les jours suivants. Il lui était impossible de
se remettre au travail. Il s’aperçut avec terreur que ses
petites économies – le peu d’argent que sa mère lui
avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir,
au fond de sa valise – diminuait rapidement. Il se
soumit à un régime sévère. Il descendait seulement,
vers le soir, pour dîner, dans le cabaret d’en bas, où il
avait été rapidement connu des clients, sous le nom du
« Prussien », ou de « Choucroute ». – Il écrivit, au prix
de pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens
français, dont le nom lui était vaguement connu. Un
d’eux était mort depuis dix ans. Il leur demandait de
vouloir bien lui donner audience. L’orthographe était
extravagante, et le style agrémenté de ces longues
inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont
habituelles en allemand. Il adressait l’épître : « Au
Palais de l’Académie de France ». – Le seul qui la lut
en fit des gorges chaudes avec ses amis.
Après une semaine, Christophe retourna à la
librairie. Le hasard le servit, cette fois. Sur le seuil, il
croisa Sylvain Kohn, qui sortait. Kohn fit la grimace, en
se voyant pincé ; mais Christophe était si heureux qu’il
ne s’en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains,
suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux :
« Vous étiez en voyage ? Vous avez fait bon
voyage. »
Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas.
Christophe continua :
« Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n’est-ce
pas ?... Eh bien, quoi de nouveau ? Vous avez parlé de
moi ? Qu’est-ce qu’on a répondu ? »
Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était
surpris de ses manières guindées : ce n’était plus le
même homme.
« J’ai parlé de vous, dit Kohn ; mais je ne sais rien
encore, je n’ai pas eu le temps. J’ai été très pris depuis
que je vous ai vu. Des affaires par-dessus la tête. Je ne
sais comment j’en viendrai à bout. C’est écrasant. Je
finirai par tomber malade.
– Est-ce que vous ne vous sentez pas bien ? »
demanda Christophe, d’un ton de sollicitude inquiète.
Kohn lui jeta un coup d’œil narquois, et répondit :
« Pas bien du tout. Je ne sais ce que j’ai, depuis
quelques jours. Je me sens très souffrant.
– Ah ! mon Dieu ! fit Christophe, en lui prenant le
bras. Soignez-vous bien ! Il faut vous reposer. Comme
je suis fâché de vous avoir donné encore cette peine de
plus ! Il fallait me le dire. Qu’est-ce que vous sentez, au
juste ? »
Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons
de l’autre que Kohn, gagné par une douce hilarité qu’il
cachait de son mieux, fut désarmé par cette candeur
comique. L’ironie est un plaisir si cher aux Juifs – (et
nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce point) –
qu’ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et
pour les ennemis mêmes, qui leur offrent une occasion
de l’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, Kohn ne laissait
pas d’être touché par l’intérêt que Christophe prenait à
sa personne. Il se sentit disposé à lui rendre service.
« Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons,
feriez-vous des travaux d’édition musicale ? »
Christophe accepta avec empressement.
« J’ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement
un des chefs d’une grande maison d’éditions musicales,
Daniel Hecht. Je vais vous présenter ; vous verrez ce
qu’il y aura à faire. Moi, vous savez, je n’y connais
rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n’aurez pas de
peine à vous entendre. »
Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn
n’était pas fâché de se débarrasser de Christophe, tout
en l’obligeant.
*
Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son
bureau. Il avait, sur son conseil, emporté quelques
compositions pour les montrer à Hecht. Ils trouvèrent
celui-ci à son magasin de musique, près de l’Opéra.
Hecht ne se dérangea pas à leur entrée ; il tendit
froidement deux doigts à la poignée de main de Kohn,
ne répondit pas au salut cérémonieux de Christophe, et,
sur la demande de Kohn, il passa avec eux dans une
pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s’asseoir. Il resta
adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.
Daniel Hecht était un homme d’une quarantaine
d’années, grand, froid, correctement mis, un type
phénicien très marqué, l’air intelligent et désagréable,
figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien,
longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face,
et il avait une façon de parler glaciale et brutale, qui
frappait comme une insulte, même quand il disait
bonjour. Cette insolence était plus apparente que réelle.
Sans doute, elle répondait à une disposition méprisante
de son caractère ; mais elle tenait encore plus à ce qu’il
y avait en lui d’automatique et de guindé. Les juifs de
cette espèce ne sont point rares ; et l’opinion n’est pas
tendre pour eux : elle taxe d’arrogance cette raideur
cassante, qui est souvent le fait d’une gaucherie
incurable de corps et d’âme.
Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de
prétentieux badinage, avec des éloges exagérés.
Christophe, décontenancé par l’accueil, se balançait,
son chapeau et ses manuscrits à la main. Lorsque Kohn
eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s’être
douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la
tête vers lui, et, sans le regarder, dit :
« Krafft... Christophe Krafft... Je n’ai jamais
entendu ce nom. »
Christophe reçut cette parole, comme un coup de
poing en pleine poitrine. Le rouge lui monta au visage.
Il répondit avec colère :
« Vous l’entendrez plus tard. »
Hecht ne sourcilla point, et continua
imperturbablement, comme si Christophe n’existait
pas :
« Krafft... non je ne connais pas. »
Il était de ces gens, pour qui c’est déjà une mauvaise
note que de n’être pas connu d’eux.
Il continua, en allemand :
« Et vous êtes du Rheinland ?... C’est étonnant
combien il y a de gens là-bas qui se mêlent de
musique ! Je crois qu’il n’y en a pas un qui ne prétende
être musicien. »
Il voulait dire une plaisanterie et non une insolence ;
mais Christophe le prit autrement. Il eût répliqué, si
Kohn ne l’avait devancé.
« Ah ! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me
rendrez cette justice que moi, je n’y entends rien.
– Cela fait votre éloge, répondit Hecht.
– S’il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit
sèchement Christophe, je suis fâché, je ne fais pas
l’affaire. »
Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec
la même indifférence :
« Vous avez déjà écrit de la musique ? Qu’est-ce
que vous avez écrit ? Des lieder, naturellement ?
– Des lieder, deux symphonies, des poèmes
symphoniques, des quatuors, des suites pour piano, de
la musique de scène, dit Christophe bouillonnant.
– On écrit beaucoup en Allemagne », fit Hecht, avec
une politesse dédaigneuse.
Il était d’autant plus méfiant, à l’égard du nouveau
venu, que celui-ci avait écrit tant d’œuvres, et que lui,
Daniel Hecht, ne les connaissait pas.
« Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper,
puisque vous m’êtes recommandé par mon ami
Hamilton. Nous faisons en ce moment une collection,
une Bibliothèque de la jeunesse, où nous publions des
morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous
“simplifier” le Carnaval de Schumann, et l’arranger à
quatre, six et huit mains ? »
Christophe tressauta :
« Et voilà ce que vous m’offrez, à moi, à moi !... »
Ce « moi » naïf fit la joie de Kohn ; mais Hecht prit
un air offensé :
« Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce
n’est point là un travail si facile ! S’il vous paraît trop
aisé, tant mieux ! Nous verrons ensuite. Vous me dites
que vous êtes bon musicien. Je dois vous croire. Mais
enfin, je ne vous connais pas. »
Il pensait, à part lui :
« Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la
barbe à Johannes Brahms lui-même. »
Christophe, sans répondre – (car il s’était promis de
réprimer ses emportements) – enfonça son chapeau sur
sa tête, et se dirigea vers la porte. Kohn l’arrêta, en
riant :
« Attendez, attendez donc ! » dit-il.
Et, se tournant vers Hecht :
« Il a justement apporté quelques-uns de ses
morceaux, pour que vous puissiez vous faire une idée.
– Ah ! dit Hecht ennuyé. Eh bien, voyons cela. »
Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits.
Hecht y jeta les yeux négligemment.
« Qu’est-ce que c’est ? Une suite pour piano...
(Lisant :) Une journée... Ah ! toujours de la musique à
programme !... »
Malgré son indifférence apparente, il lisait avec
grande attention. Il était excellent musicien, possédait
son métier, d’ailleurs ne voyait rien au-delà ; dès les
premières mesures, il sentit parfaitement à qui il avait
affaire. Il se tut, feuilletant l’œuvre, d’un air
dédaigneux ; il était très frappé du talent qu’elle
révélait ; mais sa morgue naturelle et son amour-propre
froissé par les façons de Christophe lui défendaient d’en
rien montrer. Il alla jusqu’au bout, en silence, ne
perdant pas une note :
« Oui, dit-il enfin, d’un ton protecteur, c’est assez
bien écrit. »
Une critique violente eût moins blessé Christophe.
« Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, fit-il,
exaspéré.
– J’imagine, pourtant, dit Hecht, que si vous me
montrez ce morceau, c’est pour que je vous dise ce que
j’en pense.
– En aucune façon.
– Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous
venez me demander.
– Je vous demande du travail, pas autre chose.
– Je n’ai rien autre à vous offrir, pour le moment,
que ce que je vous ai dit. Encore n’en suis-je pas sûr.
J’ai dit que cela se pourrait.
– Et vous n’avez pas d’autre moyen d’occuper un
musicien comme moi ?
– Un musicien comme vous ? dit Hecht, d’un ton
d’ironie blessante. D’aussi bons musiciens que vous,
pour le moins, n’ont pas cru cette occupation au-
dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais
nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris,
m’en ont été reconnaissants.
– C’est qu’ils sont des jean-foutre, éclata
Christophe. – (Il connaissait déjà des finesses de la
langue française.) – Vous vous trompez, si vous croyez
que vous avez affaire à quelqu’un de leur espèce.
Croyez-vous m’en imposer avec vos façons de ne pas
me regarder en face et de me parler du bout des dents ?
Vous n’avez même pas daigné répondre à mon salut,
quand je suis entré. Mais qu’est-ce que vous êtes donc,
pour en user ainsi avec moi ? Êtes-vous seulement
musicien ? Avez-vous jamais rien écrit ? Et vous
prétendez m’apprendre comment on écrit, à moi, dont
c’est la vie d’écrire !... Et vous ne trouvez rien de mieux
à m’offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer de
grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs
œuvres, pour faire danser les petites filles !... Adressez-
vous à vos Parisiens, s’ils sont assez lâches pour se
laisser faire la leçon par vous ! Pour moi, j’aime mieux
crever ! »
Impossible d’arrêter le torrent.
Hecht dit, glacial :
« Vous êtes libre. »
Christophe sortit, en faisant claquer les portes.
Hecht haussa les épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui
riait :
« Il y viendra, comme les autres. »
Au fond, il l’estimait. Il était assez intelligent pour
sentir la valeur non seulement des œuvres, mais des
hommes. Sous l’emportement injurieux de Christophe il
avait discerné une force, dont il savait la rareté – dans le
monde artistique plus qu’ailleurs. Mais son amour-
propre s’était buté : à aucun prix il n’eût consenti à
reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre
justice à Christophe, et il était incapable de le faire, à
moins que Christophe ne s’humiliât devant lui. Il
attendit que Christophe lui revînt : son triste
scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait
connaître l’avilissement inévitable des volontés par la
misère.
*
Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place
à l’abattement. Il se sentait perdu. Le faible appui sur
lequel il comptait s’était écroulé. Il ne doutait pas qu’il
ne se fût fait un ennemi mortel, non seulement de
Hecht, mais de Kohn qui l’avait présenté. C’était la
solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de
Diener et de Kohn, il ne connaissait personne. Son amie
Corinne, la belle actrice, avec qui il s’était lié en
Allemagne, n’était pas à Paris ; elle faisait encore une
tournée à l’étranger, en Amérique, et cette fois pour son
compte : car elle était devenue célèbre ; les journaux
publiaient de bruyants échos de son voyage. Quant à la
petite institutrice française, qu’il avait, sans le vouloir,
fait renvoyer de sa place, et dont la pensée avait été
longtemps pour lui un remords, combien de fois s’était-
il promis de la retrouver, quand il serait à Paris ! Mais
maintenant qu’il était à Paris, il s’apercevait qu’il
n’avait oublié qu’une chose : son nom. Impossible de se
le rappeler. Il ne se souvenait que du prénom :
Antoinette. Au reste quand la mémoire lui serait
revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite
institutrice, dans cette fourmilière humaine !
Il fallait s’assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait
à Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa
répugnance, de demander à son hôte, le gros cabaretier,
s’il ne connaîtrait pas dans le quartier des gens à qui il
pourrait donner des leçons de piano. L’homme tenait
déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait
qu’une fois par jour, et qui parlait allemand ; il perdit
tout respect, quand il sut que ce n’était qu’un musicien.
Il était un Français de la vieille race pour qui la
musique est un métier de feignant. Il se gaussa :
« Du piano !... Vous tapez de ça ? Compliments !...
C’est-y curieux tout de même de faire ce métier-là par
goût ! Moi, toute musique me fait l’effet, comme s’il
pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être
m’apprendre. Qu’est-ce que vous en diriez, vous
autres ? » cria-t-il en se tournant vers des ouvriers qui
buvaient.
Ils rirent bruyamment.
« C’est un joli métier, fit l’un. Pas salissant. Et puis,
ça plaît aux dames. »
Christophe comprenait mal le français, et plus mal la
moquerie : il cherchait ses mots ; il ne savait pas s’il
devait se fâcher. La femme du patron eut pitié de lui :
« Allons, allons, Philippe, tu n’es pas sérieux, dit-
elle à son mari. – Tout de même, continua-t-elle, en
s’adressant à Christophe, il y aurait peut-être bien
quelqu’un qui ferait votre affaire.
– Qui donc ? demanda le mari.
– La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un
piano.
– Ah ! ces poseurs ! C’est vrai. »
On apprit à Christophe qu’il s’agissait de la fille du
boucher : ses parents voulaient en faire une demoiselle ;
ils consentiraient à ce qu’elle prît des leçons, quand ce
ne serait que pour faire jaser. La femme de l’hôtelier
promit de s’en occuper.
Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère
voulait le voir. Il alla chez elle. Il la trouva à son
comptoir, au milieu des cadavres de bêtes. Cette belle
femme au teint fleuri, au sourire doucereux, prit un air
digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite
elle aborda la question de prix, se hâtant d’ajouter
qu’elle ne voulait pas y mettre beaucoup, parce que le
piano est une chose agréable mais pas nécessaire ; elle
lui offrit un franc l’heure. Après quoi, elle demanda à
Christophe, d’un air méfiant, si au moins il savait bien
la musique. Elle parut se rassurer et devint plus
aimable, quand il dit que non seulement il la savait,
mais qu’il en écrivait : son amour-propre en fut flatté ;
elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle
que sa fille prenait des leçons avec un compositeur.
Quand Christophe se vit, le lendemain, assis près du
piano, – un horrible instrument, acheté d’occasion, et
qui sonnait comme une guitare – avec la petite
bouchère, dont les doigts courts et gros trébuchaient sur
les touches – qui était incapable de distinguer un son
d’un autre – qui se tortillait d’ennui – qui lui bâillait au
nez, dès les premières minutes –, quand il eut à subir la
surveillance de la mère et sa conversation, ses idées sur
la musique et sur l’éducation musicale – il se sentit si
misérable, si misérablement humilié qu’il n’avait même
plus la force de s’indigner. Il rentrait dans un état
d’accablement ; certains soirs, il ne pouvait dîner. S’il
en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne
descendrait-il pas, par la suite ? À quoi lui avait-il servi
de se révolter contre l’offre de Hecht ? Ce qu’il avait
accepté était plus dégradant encore.
Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent ; il se
jeta désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui
priait-il ? Qui pouvait-il prier ? Il ne croyait pas en
Dieu, il croyait qu’il n’y avait point de Dieu... Mais il
fallait prier, il fallait se prier. Il n’y a que les médiocres
qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la nécessité où
sont les âmes fortes de faire retraite dans leur
sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée,
Christophe sentit, dans le silence bourdonnant de son
cœur, la présence de son Être éternel. Les flots de la
misérable vie s’agitaient au-dessus de Lui : qu’y avait-il
de commun entre elle et Lui ? Toutes les douleurs du
monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre
son roc. Christophe entendait battre ses artères, comme
une mer intérieure ; et une voix répétait :
« Éternel... Je suis... je suis... »
Il la connaissait bien : si loin qu’il se souvînt, il
avait toujours entendu cette voix. Il lui arrivait de
l’oublier ; pendant des mois, il cessait d’avoir
conscience de son rythme puissant et monotone ; mais
il savait qu’elle était là, qu’elle ne cessait jamais,
pareille à l’Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva
dans cette musique le calme et l’énergie qu’il y puisait
chaque fois qu’il s’y retrempait. Il se releva, apaisé.
Non, la dure vie qu’il menait n’avait rien du moins dont
il dût avoir honte ; il pouvait manger son pain sans
rougir ; ceux qui le lui faisaient acheter à ce prix, c’était
à eux de rougir. Patience ! Le temps viendrait...
Mais le lendemain, la patience recommençait à lui
manquer ; et malgré ses efforts, il finit par éclater de
rage, un jour pendant la leçon, contre la stupide pécore,
impertinente par surcroît, qui se moquait de son accent,
et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce
qu’il disait. Aux cris de colère de Christophe
répondirent les hurlements de la donzelle, effrayée et
indignée qu’un homme qu’elle payait osât lui manquer
de respect. Elle cria qu’il l’avait battue : (Christophe lui
avait secoué le bras assez rudement). – La mère se
précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et
Christophe d’invectives. Le boucher parut à son tour, et
déclara qu’il n’admettait pas qu’un gueux de Prussien,
se permît de toucher à sa fille. Christophe, blême de
colère, honteux, incertain s’il n’étranglerait pas
l’homme, la femme, et la fille, se sauva sous l’averse.
Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n’eurent pas
de peine à se faire raconter l’histoire ; et leur
malveillance pour les voisins en fut réjouie. Mais le
soir, tout le quartier répétait que l’Allemand était une
brute, qui battait les enfants.
*
Christophe fit de nouvelles démarches chez des
marchands de musique : elles ne servirent à rien. Il
trouvait les Français peu accueillants ; et leur agitation
désordonnée l’ahurissait. Il avait l’impression d’une
société anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue
et despotique.
Un soir qu’il errait sur les boulevards, découragé de
l’inutilité de ses efforts, il vit Sylvain Kohn qui venait
en sens inverse. Convaincu qu’ils étaient brouillés, il
détourna les yeux, et tâcha de passer inaperçu. Mais
Kohn l’appela :
« Et qu’étiez-vous devenu depuis ce fameux jour ?
demanda-t-il en riant. Je voulais aller chez vous ; mais
je n’ai plus votre adresse... Tudieu, mon cher, je ne
vous connaissais pas. Vous avez été épique. »
Christophe le regarda surpris, et un peu honteux :
« Vous ne m’en voulez pas ?
– Vous en vouloir ? Quelle idée ? »
Bien loin de lui en vouloir, il avait été réjoui de la
façon dont Christophe avait étrillé Hecht : il avait passé
un bon moment. Il lui était fort indifférent que Hecht ou
que Christophe eût raison ; il n’envisageait les gens que
d’après le degré d’amusement qu’ils pouvaient avoir
pour lui ; et il avait entrevu en Christophe une source de
haut comique, dont il se promettait bien de profiter.
« Il fallait venir me voir, continua-t-il. Je vous
attendais. Qu’est-ce que vous faites ce soir ? Vous allez
venir dîner. Je ne vous lâche plus. Nous serons entre
nous : quelques artistes, qui nous réunissons, une fois
par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce monde-là.
Venez. Je vous présenterai. »
Christophe s’excusait en vain sur sa tenue. Sylvain
Kohl l’emmena.
Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et
montèrent au premier. Christophe se trouva au milieu
d’une trentaine de jeunes gens, de vingt à trente-cinq
ans, qui discutaient avec animation. Kohn le présenta,
comme venant de s’échapper des prisons d’Allemagne.
Ils ne firent aucune attention à lui, et n’interrompirent
même pas leur discussion passionnée où Kohn, à peine
arrivé, se jeta à la nage.
Christophe, intimidé par cette société d’élite, se
taisait, et il était tout oreilles. Il ne réussissait pas à
comprendre – ayant peine à suivre la volubilité de
parole française – quels grands intérêts artistiques
étaient débattus. Il avait beau écouter, il ne distinguait
que des mots comme « trust », « accaparement »,
« baisse des prix », « chiffres des recettes », mêlés à
ceux de « dignité de l’art » et de « droits de l’écrivain ».
Il finit par s’apercevoir qu’il s’agissait d’affaires
commerciales. Un certain nombre d’auteurs,
appartenant, semblait-il, à une société financière,
s’indignaient contre les tentatives qui étaient faites pour
constituer une société rivale, disputant à la leur son
monopole d’exploitation. La défection de quelques-uns
de leurs associés, qui avaient trouvé avantageux de
passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les
jetait dans des transports de fureur. Ils ne parlaient de
guère moins que de couper des têtes « ... Déchéance...
Trahison... Flétrissure... Vendus... »
D’autres ne s’en prenaient pas aux vivants : ils en
avaient aux morts, dont la copie gratuite obstruait le
marché. L’œuvre de Musset venait de tomber dans le
domaine public, et, à ce qu’il paraissait, on l’achetait
beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l’État une
protection énergique, frappant de lourdes taxes les
chefs-d’œuvre du passé, afin de s’opposer à leur
diffusion à prix réduits, qu’ils taxaient aigrement de
concurrence déloyale pour la marchandise des artistes
d’à présent.
Ils s’interrompirent les uns et les autres pour écouter
les chiffres des recettes qu’avaient faites telle et telle
pièce dans la soirée d’hier. Tous s’extasièrent sur la
chance d’un vétéran de l’art dramatique, célèbre dans
les deux mondes – qu’ils méprisaient, mais qu’ils
enviaient encore plus. – Des rentes des auteurs ils
passèrent à celles des critiques. Ils s’entretinrent de
celles que touchait – (pure calomnie sans doute ?) – un
de leurs confrères connu, pour chaque première
représentation d’un théâtre des boulevards, afin d’en
dire du bien. C’était un honnête homme : une fois le
marché conclu, il le tenait loyalement ; mais son grand
art était – (à ce qu’ils prétendaient) – de faire de la
pièce des éloges qui la fissent tomber le plus
promptement possible, afin qu’il y eût des premières
souvent. Le conte – (le compte) – fit rire, mais n’étonna
point.
Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots ;
ils parlaient de « poésie », d’« art pour l’art ». Dans ce
bruit de gros sous, cela sonnait : « l’art pour l’argent » ;
et ces mœurs de maquignons, nouvellement introduites
dans la littérature française, scandalisaient Christophe.
Comme il ne comprenait rien aux questions d’argent, il
avait renoncé à suivre la discussion, quand ils finirent
par parler de littérature – ou, plutôt de littérateurs –
Christophe dressa l’oreille, en entendant le nom de
Victor Hugo.
Il s’agissait de savoir s’il avait été cocu. Ils
discutèrent longuement sur les amours de Sainte-Beuve
et de madame Hugo. Après quoi, ils parlèrent des
amants de George Sand et de leurs mérites respectifs.
C’était la grande occupation de la critique littéraire
d’alors : après avoir tout exploré dans la maison des
grands hommes, visité les placards, retourné les tiroirs,
et vidé les armoires, elle fouillait l’alcôve. La pose de
M. de Lauzun, à plat ventre sous le lit du roi et de la
Montespan, était de celles qu’elle affectionnait, dans
son culte pour l’histoire et pour la vérité : (ils avaient
tous, en ce temps, le culte de la vérité). – Les convives
de Christophe montrèrent qu’ils en étaient possédés :
rien ne les lassait dans cette recherche du vrai. Ils
l’étendaient à l’art d’aujourd’hui, comme à l’art du
passé ; et ils analysèrent la vie privée de certains des
plus notoires contemporains, avec la même passion
d’exactitude. C’était une chose curieuse qu’ils
connussent les moindres détails de scènes, qui
d’habitude se passent de tout témoin. C’était à croire
que les intéressés avaient été les premiers à fournir le
public des renseignements exacts, par dévouement pour
la vérité.
Christophe, de plus en plus gêné, essayait de causer
d’autre chose avec ses voisins. Mais aucun ne
s’occupait de lui. Ils avaient bien commencé par lui
poser quelques vagues questions sur l’Allemagne –
questions qui lui avaient révélé, à son grand
étonnement, l’ignorance absolue, où étaient ces gens
distingués et qui semblaient instruits, des choses les
plus élémentaires de leur métier – littérature et art – en
dehors de Paris ; tout au plus s’ils avaient entendu
parler de quelques grands noms : Hauptmann,
Sudermann, Liebermann, Strauss (David, Johann, ou
Richard ?) parmi lesquels ils s’aventuraient
prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse
confusion. Au reste, s’ils avaient questionné
Christophe, c’était par politesse, non par curiosité : ils
n’en avaient aucune ; à peine s’ils prirent garde à ce
qu’il répondait ; ils se hâtèrent de revenir aux questions
parisiennes qui délectaient le reste de la table.
Christophe timidement tenta de parler de musique.
Aucun de ces littérateurs n’était musicien. Au fond ils
regardaient la musique comme un art inférieur. Mais
son succès croissant, depuis quelques années, leur
causait un secret dépit ; et, puisqu’elle était à la mode,
ils feignaient de s’y intéresser. Ils faisaient grand bruit
surtout d’un récent opéra, dont ils n’étaient pas loin de
faire dater la musique, ou tout au moins l’ère nouvelle
de la musique. Leur ignorance et leur snobisme
s’accommodaient de cette idée, qui les dispensait de
connaître le reste. L’auteur de cet opéra, un Parisien,
dont Christophe entendait le nom pour la première fois,
avait, disaient certains, fait table rase de tout ce qui était
avant lui, renouvelé de toutes pièces, re-créé la
musique. Christophe sursauta. Il ne demandait pas
mieux que de croire au génie. Mais un génie de cette
trempe, qui d’un coup anéantissait le passé !... Nom de
nom ! C’était un gaillard ; comment diable avait-il pu
faire ? – Il demanda des explications. Les autres, qui
eussent été bien embarrassés pour lui en donner, et que
Christophe assommait, l’adressèrent au musicien de la
bande, le grand critique musical Théophile Goujart, qui
lui parla aussitôt de septièmes et de neuvièmes.
Christophe le suivit sur ce terrain. Goujart savait la
musique à peu près comme Sganarelle savait le latin...
« ... Vous n’entendez point le latin ?
– Non.
– (Avec enthousiasme) Cabricias, arci thuram,
catalamus, singulariter... bonus, bona, bonum... »
Se trouvant en présence d’un homme qui « entendait
le latin », il se replia prudemment dans le maquis de
l’esthétique. De ce refuge inexpugnable, il se mit à
fusiller Beethoven, Wagner, et l’art classique, qui
n’étaient pas en cause : (mais, en France, on ne peut
louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux
qui ne sont pas comme lui). Il proclamait l’avènement
d’un art nouveau, foulant aux pieds les conventions du
passé. Il parlait d’une langue musicale, qui venait d’être
découverte par le Christophe Colomb de la musique
parisienne, et qui supprimait totalement la langue des
classiques, en faisant une langue morte.
Christophe, tout en réservant son opinion sur le
génie novateur, dont il attendait d’avoir vu les œuvres,
se sentait en défiance contre ce Baal musical, à qui l’on
sacrifiait la musique tout entière. Il était scandalisé
d’entendre parler ainsi des maîtres ; et il ne se rappelait
pas que naguère, en Allemagne, il en avait dit bien
d’autres. Lui qui se croyait là-bas un révolutionnaire en
art, lui qui scandalisait par sa hardiesse de jugement et
sa verte franchise – dès les premiers mots en France, il
se sentait devenu conservateur. Il voulut discuter, et il
eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien
élevé, qui avance des arguments et ne les démontre pas,
mais en homme du métier, qui va chercher des faits
précis, et qui vous en assomme. Il ne craignit pas
d’entrer dans des explications techniques ; et sa voix, en
discutant, montait à des intonations, bien faites pour
blesser les oreilles d’une société d’élite, où ses
arguments et la chaleur qu’il mettait à les soutenir
paraissaient également ridicules. Le critique se hâta de
mettre fin par un mot dit d’esprit à une discussion
fastidieuse, où Christophe venait de s’apercevoir avec
stupéfaction que son interlocuteur ne savait rien de ce
dont il parlait. L’opinion était faite désormais sur
l’Allemand pédantesque et suranné ; et, sans qu’on la
connût, sa musique fut jugée détestable. Mais
l’attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux
railleurs, prompts à saisir les ridicules, avait été
ramenée vers ce personnage bizarre, qui agitait avec des
mouvements gauches et violents des bras maigres aux
mains énormes, et qui dardait des regards furibonds, en
criant d’une voix suraiguë. Sylvain Kohn entreprit d’en
donner la comédie à ses amis.
La conversation s’était définitivement écartée de la
littérature pour s’attacher aux femmes. À vrai dire,
c’étaient les deux faces d’un même sujet : car dans leur
littérature il n’était guère question que de femmes, et
dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient
frottées de choses ou de gens de lettres.
On parlait d’une honneste dame, connue dans le
monde parisien, qui venait de faire épouser son amant à
sa fille, pour mieux se le réserver. Christophe s’agitait
sur sa chaise et faisait une grimace de dégoût. Kohn
s’en aperçut ; et, poussant du coude son voisin, il fit
remarquer que le sujet semblait passionner l’Allemand,
qui sans doute brûlait d’envie de connaître la dame.
Christophe rougit, balbutia, puis finit par dire avec
colère que de telles femmes il fallait les fouetter. Un
éclat de rire homérique accueillit sa proposition ; et
Sylvain Kohn, d’un ton flûté, protesta qu’on ne devait
pas toucher une femme, même avec une fleur... etc...
etc... (Il était à Paris, le chevalier de l’Amour) –
Christophe répondit qu’une femme de cette espèce
n’était ni plus ni moins qu’une chienne, et qu’avec les
chiens vicieux il n’y avait qu’un remède : le fouet. On
se récria bruyamment. Christophe dit que leur
galanterie était de l’hypocrisie, que c’étaient toujours
ceux qui respectaient le moins les femmes, qui parlaient
le plus de les respecter ; et il s’indigna contre leurs
récits scandaleux. On lui opposa qu’il n’y avait là aucun
scandale, rien que de naturel ; et tous furent d’accord
pour reconnaître en l’héroïne de l’histoire non
seulement une femme charmante, mais la Femme, par
excellence. L’Allemand s’exclama. Sylvain Kohn lui
demanda sournoisement comment était donc la Femme,
telle qu’il l’imaginait. Christophe sentit qu’on lui
tendait un panneau ; mais il y donna en plein, emporté
par sa violence et par sa conviction. Il se mit à
expliquer à ces Parisiens gouailleurs ses idées sur
l’amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les cherchait
pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des
expressions invraisemblables, disant des énormités qui
faisaient la joie de l’auditoire, et ne se troublant pas,
avec un sérieux admirable, une insouciance touchante
du ridicule : car il ne pouvait pas ne pas voir qu’ils se
moquaient de lui effrontément. À la fin, il s’empêtra
dans une phrase, n’en put sortir, donna un coup de
poing sur la table, et se tut.
On essaya de le relancer dans la discussion ; mais il
fronça les sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur
la table, honteux et irrité. Il ne desserra plus les dents
jusqu’à la fin du dîner ; si ce n’est pour manger et pour
boire. Il buvait énormément, au contraire de ces
Français, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin
l’y encourageait malignement, et remplissait son verre,
qu’il vidait sans y penser. Mais, quoiqu’il ne fût pas
habitué à ces excès de table, surtout après les semaines
de privations qu’il venait de passer, il tint bon et ne
donna pas le spectacle ridicule que les autres espéraient.
Il restait absorbé ; on ne faisait plus attention à lui : on
pensait qu’il était assoupi par le vin. En outre de la
fatigue qu’il avait à suivre une conversation française, il
était las de n’entendre parler que de littérature – acteurs,
auteurs, éditeurs, bavardages de coulisses ou d’alcôves
littéraires : à cela se réduisait le monde ! Au milieu de
ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne
parvenait à fixer en lui ni une physionomie, ni une
pensée. Ses yeux de myope, vagues et absorbés,
faisaient le tour de la table lentement, se posant sur les
gens et ne semblant pas les voir. Il les voyait pourtant
mieux que quiconque ; mais il n’en avait pas
conscience. Son regard n’était point comme celui de ces
Parisiens et de ces juifs, qui happe à coups de bec des
lambeaux d’objets, menus, menus, menus, et les dépèce
en un instant. Il s’imprégnait longuement, en silence,
des êtres, comme une éponge ; et il les emportait. Il lui
semblait n’avoir rien vu, et ne se souvenir de rien.
Longtemps après – des heures, souvent des jours –
lorsqu’il était seul et regardait en lui, il s’apercevait
qu’il avait tout raflé.
Pour l’instant, il n’avait l’air que d’un lourdaud
d’Allemand, qui s’empiffrait de mangeaille, attentif
seulement à ne pas perdre une goulée. Et il ne
distinguait rien, sinon qu’en écoutant les convives
s’interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une
insistance d’ivrogne, pourquoi tant de ces Français
avaient des noms étrangers : flamands, allemands, juifs,
levantins, anglo ou hispano-américains...
Il ne s’aperçut pas que l’on se levait de table. Il
restait seul assis ; et il rêvait des collines rhénanes, des
grands bois, des champs labourés, des prairies au bord
de l’eau, de la vieille maman. Quelques convives
causaient encore, debout, à l’autre bout de la salle. La
plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à
son tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son
manteau et son chapeau accrochés à l’entrée. Après les
avoir mis, il partait sans dire bonsoir, quand, par
l’entrebâillement d’une porte, il aperçut dans un cabinet
voisin un objet qui le fascina : un piano. Il y avait
plusieurs semaines qu’il n’avait touché à un instrument
de musique. Il entra, caressa amoureusement les
touches, s’assit, et, son chapeau sur la tête, son manteau
sur le dos, il commença de jouer. Il avait parfaitement
oublié où il était. Il ne remarqua point que deux
personnes se glissaient dans la pièce pour l’entendre.
L’une était Sylvain Kohn, passionné de musique – Dieu
sait pourquoi ! car il n’y comprenait rien, et il aimait
autant la mauvaise que la bonne. L’autre était le critique
musical, Théophile Goujart. Celui-là – (c’était plus
simple) – ne comprenait ni n’aimait la musique ; mais
cela ne le gênait point pour en parler. Au contraire : il
n’y a pas d’esprits plus libres que ceux qui ne savent
point ce dont ils parlent : car il leur est indifférent d’en
dire une chose plutôt qu’une autre.
Théophile Goujart était un gros homme, râblé et
musclé, la barbe noire, de lourds accroche-cœur sur le
front, un front qui se fronçait de grosses rides
inexpressives, une figure mal équarrie, comme
grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les
jambes courtes, une grasse poitrine : une sorte de
marchand de bois, ou de portefaix auvergnat. Il avait
des manières vulgaires et le verbe arrogant. Il était entré
dans la musique par la politique, qui, dans ce temps-là,
en France, était le seul moyen d’arriver. Il s’était
attaché à la fortune d’un ministre de sa province, dont il
s’était découvert vaguement parent ou allié – quelque
fils « du bâtard de son apothicaire ». – Les ministres ne
sont pas éternels. Quand le sien avait paru près de
sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau,
après en avoir emporté tout ce qu’il pouvait prendre,
notamment des décorations : car il aimait la gloire. Las
de la politique, où depuis quelque temps il commençait
à recevoir, pour le compte de son patron, et même pour
le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à
l’abri des orages, une situation de tout repos, où il
pourrait ennuyer les autres, sans être ennuyé lui-même.
La critique était tout indiquée. Justement, une place de
critique musical était vacante dans un des grands
journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur
de talent, avait été congédié, parce qu’il s’obstinait à
dire ce qu’il pensait des œuvres et des auteurs. Goujart
ne s’était jamais occupé de musique, et il ne savait
rien : on le choisit sans hésiter. On en avait assez des
gens compétents ; au moins, avec Goujart, on n’avait
rien à craindre ; il n’attachait pas une importance
ridicule à ses opinions ; toujours aux ordres de la
direction, et prêt à en faire passer les éreintements et les
réclames. Qu’il ne fût pas musicien, c’était une
considération secondaire. La musique, chacun en sait
assez en France. Goujart avait vite acquis la science
indispensable. Le moyen était simple : il s’agissait, aux
concerts, de prendre pour voisin quelque bon musicien,
si possible un compositeur, et de lui faire dire ce qu’il
pensait des œuvres qu’on jouait. Au bout de quelques
mois de cet apprentissage, on connaissait le métier :
l’oison pouvait voler. À la vérité, ce n’était pas comme
un aigle ; et Dieu sait les sottises que Goujart déposait
dans sa feuille, avec autorité ! Il écoutait et lisait à tort
et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle, et
faisait arrogamment la leçon aux autres ; il écrivait dans
un style prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de
pédantismes agressifs ; il avait une mentalité de pion de
collège. Parfois, de loin en loin, il s’était attiré de
cruelles ripostes : dans ces cas-là, il faisait le mort, et se
gardait bien de répondre. Il était à la fois un gros finaud
et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les
circonstances. Il faisait des courbettes aux chers
maîtres, pourvus d’une situation ou d’une gloire
officielle : (c’était le seul moyen qu’il eût d’évaluer
sûrement le mérite musical.) Il traitait dédaigneusement
les autres, et exploitait les faméliques. – Ce n’était pas
une bête.
Malgré l’autorité acquise et sa réputation, dans son
for intérieur il savait qu’il ne savait rien en musique et
il avait conscience que Christophe s’y connaissait très
bien. Il se serait gardé de le dire ; mais cela lui en
imposait. – Et maintenant, il écoutait Christophe, qui
jouait ; et il s’évertuait à comprendre, l’air absorbé,
profond, ne pensant à rien ; il ne voyait goutte dans ce
brouillard de notes, et il hochait la tête en connaisseur,
mesurant ses signes d’approbation sur les clignements
d’yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand-peine à rester
tranquille.
Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu
à peu des fumées du vin et de la musique, se rendit
compte vaguement de la pantomime qui avait lieu
derrière son dos ; et, se tournant, il vit les deux
amateurs. Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui
secouèrent les mains avec énergie – Sylvain Kohn
glapissant qu’il avait joué comme un dieu, Goujart
affirmant d’un air doctoral qu’il avait la main gauche de
Rubinstein et la main droite de Paderewski – (à moins
que ce ne fût le contraire). – Ils s’accordaient tous deux
à déclarer qu’un tel talent ne devrait pas rester sous le
boisseau, et ils s’engagèrent à le mettre en valeur. Pour
commencer, tous deux comptaient bien en tirer pour
eux-mêmes tout l’honneur et le profit possibles.
*
Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à
venir chez lui, mettant aimablement à sa disposition
l’excellent piano qu’il avait, et dont il ne faisait rien.
Christophe, qui mourait de musique rentrée, accepta,
sans se faire prier, et il usa de l’invitation.
Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était
tout au bonheur de jouer ; et Sylvain Kohn mettait une
certaine discrétion à l’en laisser jouir en paix. Lui-
même en jouissait sincèrement. Par un de ces
phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet
homme qui n’était pas musicien, qui n’était pas artiste,
qui avait le cœur le plus sec, le plus dénué de toute
poésie, de toute bonté profonde, était pris sensuellement
par ces musiques, qu’il ne comprenait pas, mais d’où se
dégageait pour lui une force de volupté.
Malheureusement, il ne pouvait pas se taire. Il fallait
qu’il parlât, tout haut, pendant que Christophe jouait. Il
soulignait la musique d’exclamations emphatiques,
comme un snob au concert, ou bien il faisait des
réflexions saugrenues. Alors, Christophe tapait le piano,
et déclarait qu’il ne pouvait pas continuer ainsi. Kohn
s’évertuait à se taire ; mais c’était plus fort que lui : il se
remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter, tapoter,
fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau
était fini, il eût crevé s’il n’avait fait part à Christophe
de ses ineptes réflexions.
Il était un curieux mélange de sentimentalité
germanique, de blague parisienne, et de fatuité qui lui
appartenait en propre. Tantôt c’étaient des jugements
apprêtés et précieux, tantôt des comparaisons
extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités,
des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven,
il y voyait des polissonneries, une sensualité lubrique. Il
trouvait un élégant badinage dans de sombres pensées.
Le quatuor en ut dièse mineur lui semblait aimablement
crâne. Le sublime adagio de la Neuvième Symphonie lui
rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent la
Symphonie en ut mineur, il criait : « N’entrez pas ! Il y
a quelqu’un ! » Il admirait la bataille de Heldenlelben,
parce qu’il prétendait y reconnaître le ronflement d’une
automobile. Et partout, des images pour expliquer les
morceaux, et des images puériles, incongrues. On se
demandait comment il pouvait aimer la musique.
Cependant, il l’aimait ; à certaines de ces pages, qu’il
comprenait de la façon la plus cocasse, les larmes lui
venaient aux yeux. Mais, après avoir été ému par une
scène de Wagner, il tapotait sur le piano un galop
d’Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert,
après l’Ode à la joie. Alors Christophe bondissait et il
hurlait de colère. – Mais le pire n’était pas quand
Sylvain Kohn était absurde ; c’était quand il voulait dire
des choses profondes et délicates, quand il voulait poser
aux yeux de Christophe, quand c’était Hamilton, et non
Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là,
Christophe dardait sur lui un regard chargé de haine, et
il l’écrasait sous des paroles froidement injurieuses qui
blessaient l’amour-propre de Hamilton : les séances de
piano se terminaient fréquemment par des brouilles.
Mais le lendemain, Kohn avait oublié ; et Christophe
qui avait remord de sa violence, s’obligeait à revenir.
Tout cela n’eût été rien, si Kohn avait pu se retenir
d’inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait
besoin de faire montre de son musicien. – La première
fois que Christophe trouva chez Kohn trois ou quatre
petits juifs et la maîtresse de Kohn, une grande fille
enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des
calembours ineptes et parlait de ce qu’elle avait mangé,
mais qui se croyait musicienne, parce qu’elle étalait ses
cuisses, chaque soir, dans une Revue des Variétés –
Christophe fit grise mine. La deuxième fois il déclara
tout net à Sylvain Kohn qu’il ne jouerait plus chez lui.
Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu’il n’inviterait
plus personne. Mais il continua en cachette, installant
ses invités dans une pièce voisine. Naturellement,
Christophe finit par s’en apercevoir ; il s’en alla,
furieux, et cette fois, ne revint plus.
Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait
dans des familles cosmopolites et lui trouvait des
leçons.
*
De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours
après, chercher Christophe dans son taudis. Il ne se
montra pas offusqué de le trouver si mal logé. Au
contraire : il fut charmant. Il lui dit :
« J’ai pensé que cela vous ferait plaisir d’entendre
un peu de musique ; et comme j’ai mes entrées partout,
je suis venu vous prendre. »
Christophe fut ravi. Il trouva l’attention délicate et
remercia avec effusion. Goujart était tout différent de ce
qu’il l’avait vu le premier soir. Seul à seul avec lui, il
était sans morgue, bon enfant, timide, cherchant à
s’instruire. Ce n’était que lorsqu’il se trouvait avec
d’autres qu’il reprenait instantanément son air supérieur
et son ton cassant. D’ailleurs, son désir de s’instruire
avait toujours un caractère pratique. Il n’était pas
curieux de ce qui n’était pas d’actualité. Pour le
moment, il voulait savoir ce que Christophe pensait
d’une partition qu’il avait reçue, et dont il eût été bien
embarrassé pour rendre compte : car il lisait à peine ses
notes.
Ils allèrent ensemble à un concert symphonique.
L’entrée en était commune avec un music-hall. Par un
boyau sinueux, on accédait à une salle sans
dégagements : l’atmosphère était étouffante ; les sièges,
trop étroits, entassés ; une partie du public se tenait
debout, bloquant toutes les issues : l’inconfortable
français. Un homme, qui semblait rongé d’un incurable
ennui, dirigeait au galop une symphonie de Beethoven,
comme s’il avait hâte que ce fût fini. Les flons-flons
d’une danse du ventre venaient, du café-concert voisin,
se mêler à la marche funèbre de l’Héroïque. Le public
arrivait toujours, s’installait, se lorgnait. Quand il eut
fini d’arriver, il commença de partir. Christophe tendait
les forces de son cerveau pour suivre le fil de l’œuvre, à
travers cette foire ; et, au prix d’efforts énergiques, il
parvenait à y avoir du plaisir – (car l’orchestre était
habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de
musique symphonique) – quand Goujart le prit par le
bras, et lui dit, au milieu du concert :
« Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre
concert. »
Christophe fronça le sourcil ; mais il ne répliqua
point, et il suivit son guide. Ils traversèrent la moitié de
Paris. Ils arrivèrent dans une autre salle, qui sentait
l’écurie, et où, à d’autres heures, on jouait des féeries et
des pièces populaires : (la musique, à Paris, est comme
ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer
un logement : lorsque l’un sort du lit, l’autre entre dans
les draps chauds.) – Point d’air, naturellement : depuis
le roi Louis XIV, les Français le jugent malsain ; et
l’hygiène des théâtres, comme autrefois celle de
Versailles, est qu’on n’y respire point. Un noble
vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un
acte de Wagner : la malheureuse bête – l’acte –
ressemblait à ces lions de ménagerie, ahuris d’affronter
les feux de la rampe, et qu’il faut cravacher pour les
faire ressouvenir qu’ils sont pourtant des lions. De
grosses pharisiennes et de petites bécasses assistaient à
cette exhibition, le sourire sur les lèvres. Après que le
lion eut fait le beau, que le dompteur eut salué, et qu’ils
eurent été récompensés tous deux par le tapage du
public, Goujart eut la prétention d’emmener encore
Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois,
Christophe fixa ses mains aux bras de son fauteuil, et il
déclara qu’il ne bougerait plus : il en avait assez de
courir d’un concert à l’autre, attrapant au passage, ici
des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En
vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique
musicale à Paris était un métier, où il était plus essentiel
de voir que d’écouter. Christophe protesta que la
musique n’était pas faite pour être entendue en fiacre, et
qu’elle voulait du recueillement. Ce mélange de
concerts lui tournait le cœur : un seul lui suffisait à la
fois.
Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il
croyait, comme la plupart des Allemands, que la
musique tenait en France peu de place ; et il s’attendait
à ce qu’on la lui servît par petites rations, mais très
soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze
concerts en sept jours. Il y en avait pour tous les soirs
de la semaine, et souvent deux ou trois par soir, à la
même heure, dans des quartiers différents. Pour le
dimanche, il y en avait quatre, à la même heure,
toujours. Christophe admirait cet appétit de musique. Il
n’était pas moins frappé de l’abondance des
programmes. Il pensait jusque-là que ses compatriotes
avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui
avaient plus d’une fois répugné en Allemagne. Il
constata que les Parisiens leur eussent rendu des points
à table. On leur faisait bonne mesure : deux
symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un
acte de drame lyrique. Et de toute provenance :
allemand, russe, scandinave, français – bière,
champagne, orgeat et vin – ils avalaient tout, sans
broncher. Christophe s’émerveillait que les oiselles de
Paris eussent un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait
guère ! Le tonneau des Danaïdes... Il ne restait rien au
fond.
Christophe ne tarda pas à remarquer que cette
quantité de musique se réduisait en somme à fort peu de
chose. Il trouvait à tous les concerts les mêmes figures
et les mêmes morceaux. Ces programmes copieux ne
sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant
Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans
l’intervalle, que de lacunes ! Il semblait que la musique
se réduisît à cinq ou six noms célèbres en Allemagne, à
trois ou quatre en France, et, depuis l’alliance franco-
russe, à une demi-douzaine de morceaux moscovites. –
Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens.
Rien des colosses Allemands du XVIIe et du XVIIIe
siècles. Rien de la musique allemande contemporaine, à
l’exception du seul Richard Strauss, qui, plus avisé que
les autres, venait lui-même chaque année imposer ses
œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la
musique belge. Rien de la musique tchèque. Mais le
plus étonnant : presque rien de la musique française
contemporaine. – Cependant tout le monde en parlait,
en termes mystérieux, comme d’une chose qui
révolutionnait le monde. Christophe était à l’affût des
occasions d’en entendre ; il avait une large curiosité,
sans parti pris : il brûlait du désir de connaître du
nouveau, d’admirer des œuvres de génie. Mais malgré
tous ses efforts, il ne parvenait pas à en entendre : car il
ne comptait pas trois ou quatre petits morceaux, assez
finement écrits, mais froids et sagement compliqués,
auxquels, il n’avait pas prêté grande attention.
*
En attendant de se faire une opinion par lui-même,
Christophe chercha à se renseigner auprès de la critique
musicale.
Ce n’était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi
Pétaud. Non seulement les différentes feuilles
musicales se contredisaient l’une l’autre à cœur-joie ;
mais chacune d’elles se contredisait elle-même, d’un
article à l’autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête,
si l’on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne
lisait que ses propres articles, et le public n’en lisait
aucun. Mais Christophe, qui voulait se faire une idée
exacte des musiciens français, s’acharnait à ne rien
passer ; et il admirait le calme guilleret de ce peuple,
qui se mouvait dans la contradiction, comme un poisson
dans l’eau.
Au milieu de ces divergences d’opinions, une chose
le frappa : l’air doctoral des critiques. Qui donc avait
prétendu que les Français étaient d’aimables
fantaisistes, qui ne croyaient à rien ? Ceux que voyait
Christophe était enharnachés de plus de science
musicale – même quand ils ne savaient rien – que toute
la critique d’outre-Rhin.
En ce temps-là, les critiques musicaux français
s’étaient décidés à apprendre la musique. Il y en avait
même quelques-uns qui la savaient : c’étaient des
originaux ; ils s’étaient donné la peine de réfléchir sur
leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là,
naturellement, n’étaient pas très connus : ils restaient
cantonnés dans leurs petites revues ; à une ou deux
exceptions près, les journaux n’étaient pas pour eux.
Braves gens, intelligents, intéressants, que leur
isolement inclinait parfois au paradoxe, et l’habitude de
causer tout seuls, à l’intolérance de jugement et au
bavardage. Les autres avaient appris hâtivement les
rudiments de l’harmonie ; et ils restaient ébahis devant
leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain,
lorsqu’il vient d’apprendre les règles de la grammaire,
ils étaient dans l’émerveillement :
« D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah ! que cela est
beau !... Ah ! la belle chose que de savoir quelque
chose... »
Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet,
d’harmoniques et de sons résultants, d’enchaînement de
neuvièmes et de successions de tierces majeures. Quand
ils avaient nommé les suites d’harmonie qui se
déroulaient dans une page, ils s’épongeaient le front
avec fierté : ils croyaient avoir expliqué le morceau ; ils
croyaient presque l’avoir écrit. À vrai dire, ils n’avaient
fait que le répéter, en termes d’école, comme un
collégien, qui fait l’analyse grammaticale d’une page de
Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de
concevoir la musique comme une langue naturelle de
l’âme que, lorsqu’ils n’en faisaient pas une succursale
de la peinture, ils la logeaient dans les faubourgs de la
science, et ils la réduisaient à des problèmes de
construction harmonique. Des gens aussi savants
devaient naturellement en remontrer aux musiciens
passés. Ils trouvaient des fautes dans Beethoven,
donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour
Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien
n’existait pour eux, à cette heure de la mode, que Jean-
Sébastien Bach et Claude Debussy. Encore le premier,
dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières
années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et,
pour tout dire, un peu coco. Les gens très distingués
prônaient mystérieusement Rameau, et Couperin dit le
Grand.
Entre ces savants hommes, des luttes épiques
s’élevaient. Ils étaient tous musiciens ; mais comme ils
ne l’étaient pas tous de la même manière, ils
prétendaient, chacun, que sa manière seule était la
bonne, et ils criaient : raca ! sur celles de leurs
confrères. Ils se traitaient mutuellement de faux
littérateurs et de faux savants ; ils se lançaient à la tête
les mots d’idéalisme et de matérialisme, de symbolisme
et de vérisme, de subjectivisme et d’objectivisme.
Christophe se disait que ce n’était pas la peine d’être
venu d’Allemagne, pour trouver à Paris des querelles
d’Allemands. Au lieu de savoir gré à la bonne musique
de leur offrir à tous tant de façons diverses d’en jouir,
ils ne toléraient pas d’autre façon que la leur ; et un
nouveau Lutrin, une guerre acharnée, divisait en ce
moment les musiciens en deux armées : celle du
contrepoint et celle de l’harmonie. Comme les Gros-
boutiens et les Petits-boutiens, les uns soutenaient
âprement que la musique devait se lire horizontalement,
et les autres qu’elle devait se lire verticalement. Ceux-ci
ne voulaient entendre parler que d’accords savoureux,
d’enchaînements fondants, d’harmonies succulentes :
ils parlaient de musique, comme d’une boutique de
pâtisserie. Ceux-là n’admettaient point qu’on s’occupât
de l’oreille, cette guenille : la musique était pour eux un
discours, une Assemblée parlementaire, où les orateurs
parlaient tous à la fois, sans s’occuper de leurs voisins,
jusqu’à ce qu’ils eussent fini ; tant pis si on ne les
entendait pas ! On pourrait lire leurs discours, le
lendemain, au Journal officiel : la musique était faite
pour être lue, et non pour être entendue. Quand
Christophe ouït parler, pour la première fois, de cette
querelle entre les Horizontalistes et les Verticalistes, il
pensa qu’ils étaient tous fous. Sommé de prendre parti
entre l’armée de la Succession et l’armée de la
Superposition, il leur répondit par sa devise habituelle,
qui n’était pas tout à fait celle de Sosie :
« Messieurs, ennemi de tout le monde ! »
Et comme ils insistaient, demandant :
« De l’harmonie et du contrepoint, qu’est-ce qui
importe le plus en musique ? »
Il répondit :
« La musique. Montrez-moi donc la vôtre ! »
Sur leur musique, ils étaient tous d’accord. Ces
batailleurs intrépides, qui se gourmaient à qui mieux
mieux, quand ils ne gourmaient point quelque vieux
mort illustre, dont la célébrité avait trop duré, se
trouvaient réconciliés en une passion commune :
l’ardeur de leur patriotisme musical. La France était
pour eux le grand peuple musical. Ils proclamaient sur
tous les tons la déchéance de l’Allemagne. Christophe
n’en était pas blessé. Il l’avait tellement décrétée lui-
même qu’il ne pouvait de bonne foi contredire à ce
jugement. Mais la suprématie de la musique française
l’étonnait un peu : à vrai dire, il en voyait peu de traces
dans le passé. Les musiciens français affirmaient
cependant que leur art avait été admirable, en des temps
très anciens. Pour mieux glorifier la musique française,
ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires
françaises du siècle dernier, à part celle d’un seul maître
très bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite,
on en était plus à l’aise pour admirer des maîtres
archaïques, qui tous étaient oubliés, et dont certains
étaient restés jusqu’à ce jour totalement inconnus. Au
rebours des écoles laïques de France, qui font dater le
monde de la Révolution française, les musiciens
regardaient celle-ci comme une chaîne de montagnes,
qu’il fallait gravir pour contempler, derrière, l’âge d’or
de la musique, l’Eldorado de l’art. Après une longue
éclipse, l’âge d’or allait renaître : la dure muraille
s’effondrait ; un magicien des sons faisait refleurir un
printemps merveilleux ; le vieux arbre de musique
revêtait un jeune plumage tendre ; dans le parterre
d’harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux riants à
l’aurore nouvelle ; on entendait bruire les sources
argentines, le chant frais des ruisseaux... C’était une
idylle.
Christophe était ravi. Mais quand il regardait les
affiches des théâtres parisiens, il y voyait toujours les
noms de Meyerbeer, de Gounod, de Massenet, voire de
Mascagni et de Leoncavallo, qu’il ne connaissait que
trop ; et il demandait à ses amis si cette musique
impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs
artificielles, cette boutique de parfumeur, étaient les
jardins d’Armide, qu’ils lui avaient promis. Ils se
récriaient, d’un air offensé : c’étaient à les en croire, les
derniers vestiges d’un âge moribond ; personne n’y
songeait plus. – À la vérité, Cavalleria Rusticana
trônait à l’Opéra-Comique, et Pagliacci à l’Opéra ;
Massenet et Gounod faisaient le maximum ; et la trinité
musicale : Mignon, Les Huguenots et Faust, avaient
gaillardement passé le cap de la millième
représentation. – Mais c’étaient là des accidents sans
importance ; il n’y avait qu’à ne pas les voir. Quand un
fait impertinent dérange une théorie, rien n’est plus
simple que de le nier. Les critiques français niaient ces
œuvres effrontées, ils niaient le public qui les
applaudissait ; et il n’aurait pas fallu les pousser
beaucoup pour leur faire nier le théâtre musical tout
entier. Le théâtre musical était pour eux un genre
littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous
littérateurs, ils se défendaient tous de l’être.) Toute
musique expressive, descriptive, suggestive, en un mot
toute musique qui voulait dire quelque chose, était
taxée d’impure. – Dans chaque Français, il y a un
Robespierre. Il faut toujours qu’il décapite quelqu’un
ou quelque chose, afin de le rendre pur. – Les grands
critiques français n’admettaient que la musique pure, et
laissaient l’autre à la canaille.
Christophe se sentait mortifié, en songeant combien
son goût était canaille. Ce qui le consolait un peu,
c’était de voir que tous ces musiciens qui méprisaient le
théâtre écrivaient pour le théâtre : il n’en était pas un
qui ne composât des opéras. – Mais c’était là sans doute
encore un accident sans importance. Il fallait les juger,
comme ils le voulaient être, d’après leur musique pure.
Christophe chercha leur musique pure.
*
Théophile Goujart le conduisit aux concerts d’une
Société qui se consacrait à l’art national. Là, les gloires
nouvelles étaient élaborées et couvées longuement.
C’était un grand cénacle, une petite église, à plusieurs
chapelles. Chaque chapelle avait son saint, chaque saint
avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de la
chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit
d’abord pas grande différence. Comme c’était naturel,
avec ses habitudes d’un art tout autre, il ne comprenait
rien à cette musique nouvelle, et comprenait d’autant
moins qu’il croyait la comprendre.
Tout lui semblait baigné dans un demi-jour
perpétuel. On eût dit une grisaille, où les lignes
s’estompaient, s’enfonçaient, émergeaient par
moments, s’effaçaient de nouveau. Parmi ces lignes, il
y avait des dessins raides, rêches et secs, tracés comme
à l’équerre, qui se repliaient avec des angles pointus,
comme le coude d’une femme maigre. Il y en avait
d’onduleux, qui se tortillaient comme des fumées de
cigares. Mais tous étaient dans le gris. N’y avait-il donc
plus de soleil en France ? Christophe, qui, depuis son
arrivée à Paris, n’avait eu que la pluie et le brouillard,
était porté à le croire ; mais c’est le rôle de l’artiste de
créer le soleil, lorsqu’il n’y en a pas. Ceux-ci allumaient
bien leur petite lanterne ; seulement, elle était comme
celle des vers luisants : elle ne réchauffait rien et
éclairait à peine. Les titres des œuvres changeaient : il
était parfois question de printemps, de midi, d’amour,
de joie de vivre, de course à travers les champs ; la
musique, elle, ne changeait point ; elle était
uniformément douce, pâle, engourdie, anémique,
étiolée. – C’était alors la mode en France, parmi les
délicats, de parler bas en musique. Et l’on avait raison :
car dès qu’on parlait haut, c’était pour crier : pas de
milieu. On n’avait le choix qu’entre un assoupissement
distingué et des déclamations de mélo.
Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le
gagner, regarda son programme ; et il fut surpris de voir
que ces petits brouillards qui passaient dans le ciel gris
avaient la prétention de représenter des sujets précis.
Car, en dépit des théories, cette musique pure était
presque toujours de la musique à programme, ou tout au
moins à sujets. Ils avaient beau médire de la littérature :
il leur fallait une béquille littéraire sur laquelle
s’appuyer. Étranges béquilles ! Christophe remarqua la
puérilité bizarre des sujets qu’ils s’astreignaient à
peindre. C’étaient des vergers, des potagers, des
poulaillers, des ménageries musicales, de vrais Jardins
des Plantes. Certains transposaient pour orchestre ou
pour piano les tableaux du Louvre, ou les fresques de
l’Opéra ; ils mettaient en musique Guyp, Baudry et Paul
Potter ; des notes explicatives aidaient à reconnaître, ici
la pomme de Pâris, là l’auberge hollandaise, ou la
croupe d’un cheval blanc. Cela semblait à Christophe
des jeux de vieux enfants, qui ne s’intéressaient qu’à
des images et qui, ne sachant pas dessiner,
barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait
par la tête, inscrivant naïvement au-dessous, en grosses
lettres, que c’était le portrait d’une maison ou d’un
arbre.
À côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec
leurs oreilles, il y avait aussi des philosophes : ils
traitaient en musique des problèmes métaphysiques ;
leurs symphonies étaient la lutte de principes abstraits,
l’exposé d’un symbole ou d’une religion. Les mêmes,
dans leurs opéras, abordaient l’étude des questions
juridiques et sociales de leur temps : la Déclaration des
Droits de la Femme et du Citoyen. On ne désespérait
pas de mettre sur le chantier la question du divorce, la
recherche de la paternité, et la séparation de l’Église et
de l’État. Ils se divisaient en deux camps : les
symbolistes laïques et les symbolistes cléricaux. Ils
faisaient chanter des chiffonniers philosophes, des
grisettes sociologues, des boulangers prophétiques, des
pêcheurs apostoliques. Goethe parlait déjà des artistes
de son époque, « qui reproduisaient les idées de Kant
dans les tableaux allégoriques ». Ceux du temps de
Christophe mettaient la sociologie en doubles croches.
Zola, Nietzsche, Maeterlink, Barrès, Jaurès, Mendès,
l’Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne,
où les auteurs d’opéras et de symphonies venaient
puiser leurs pensées. Nombre d’entre eux, grisés par
l’exemple de Wagner, s’étaient écriés : « Et moi aussi,
je suis poète ! » – et ils alignaient avec confiance sous
leurs lignes de musique des bouts-rimés, ou non rimés,
en style d’école primaire ou de feuilleton décadent.
Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans
de la musique pure. Mais ils aimaient mieux en parler
qu’en écrire. Il leur arrivait pourtant quelquefois d’en
écrire. C’était alors de la musique qui ne voulait rien
dire. Le malheur était qu’elle y réussissait souvent : elle
ne disait rien du tout – du moins à Christophe. – Il est
vrai qu’il n’en avait pas la clef.
Pour comprendre une musique étrangère, on doit se
donner la peine d’en apprendre la langue, et ne pas
croire qu’on la sait d’avance. Christophe le croyait
comme tout bon Allemand. Il était excusable. Beaucoup
de Français eux-mêmes ne la comprenaient pas mieux
que lui. Comme ces Allemands du temps du roi
Louis XIV, qui s’évertuaient à parler français et qui
avaient fini par oublier leur langue, les musiciens
français du XIXe siècle avaient si longtemps désappris
la leur que leur musique était devenue un idiome
étranger. Ce n’était que depuis peu qu’un mouvement
avait commencé pour parler français en France. Ils n’y
réussissaient pas tous : l’habitude était bien forte ; et à
part quelques-uns, leur français était belge, ou gardait
un fumet germanique. Il était donc naturel qu’un
Allemand s’y trompât et déclarât, avec son assurance
ordinaire, que c’était là du mauvais allemand, qui ne
signifiait rien, puisque lui, n’y comprenait rien.
Christophe ne s’en faisait pas faute. Les symphonies
françaises lui semblaient une dialectique abstraite, où
les thèmes musicaux s’opposaient ou se superposaient,
à la façon d’opérations arithmétiques : pour exprimer
leurs combinaisons, on aurait pu aussi bien les
remplacer par des chiffres, ou par des lettres de
l’alphabet. L’un bâtissait une œuvre sur
l’épanouissement progressif d’une formule sonore, qui,
n’apparaissant complète que dans la dernière page de la
dernière partie, restait à l’état de larve pendant les neuf
dixièmes de l’œuvre. L’autre échafaudait des variations
sur un thème, qui ne se montrait qu’à la fin, descendant
peu à peu du compliqué au simple. C’étaient des
joujoux très savants. Il fallait être à la fois très vieux et
très enfant pour pouvoir s’en amuser. Cela avait coûté
aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des
années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des
cheveux blancs à chercher de nouvelles combinaisons
d’accords – pour exprimer... ? Peu importe ! Des
expressions nouvelles. Comme l’organe crée le besoin,
dit-on, l’expression finit toujours par créer la pensée :
l’essentiel est qu’elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout
prix ! Ils avaient la frayeur maladive du « déjà dit ».
Les meilleurs en étaient paralysés. On sentait qu’ils
étaient toujours occupés à se surveiller peureusement, à
effacer ce qu’ils avaient écrit, à se demander : « Ah !
mon Dieu ! où est-ce que j’ai déjà lu cela ? »... Il y a
des musiciens – surtout en Allemagne – qui passent leur
temps à coller bout à bout les phrases des autres. Ceux
de France contrôlaient pour chacune de leurs phrases, si
elle ne se trouvait pas dans leurs listes de mélodies déjà
employées par d’autres, et à gratter, gratter, pour
changer la forme de son nez, jusqu’à ce qu’il ne
ressemblât plus à aucun nez connu, ni même à aucun
nez.
Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe : ils
avaient beau s’affubler d’un langage compliqué et
mimer des emportements surhumains, des convulsions
d’orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques,
des monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah
Bernhardt, qui partaient à côté du ton, et continuaient,
pendant des heures, à marcher, comme des mulets, à
demi-assoupis, sur le bord de la pente glissante –
Christophe retrouvait, sous le masque, de petites âmes
froides et fades, outrageusement parfumées, à la façon
de Gounod et de Massenet, mais avec moins de naturel.
Et il se redisait le mot injuste de Gluck, à propos des
Français :
« Laissez-les faire : ils retourneront toujours à leurs
ponts-neufs. »
Seulement ils s’appliquaient à les rendre très
savants. Ils prenaient des chansons populaires pour
thèmes de symphonies doctorales, comme des thèses de
Sorbonne. C’était le grand jeu du jour. Tous les chants
populaires et de tous les pays y passaient à tour de rôle.
Ils faisaient avec cela des Neuvième Symphonie et des
Quatuor de Franck, mais beaucoup plus difficiles. L’un
d’eux pensait-il une petite phrase bien claire ? Vite, il
se hâtait d’en introduire une seconde au milieu, qui ne
signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la
première. – Et l’on sentait que ces pauvres gens étaient
si calmes, si pondérés !...
Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d’orchestre
correct et hagard, se démenait, foudroyait, faisait des
gestes à la Michel-Ange, comme s’il s’agissait de
soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le
public, composé de mondains qui mourraient d’ennui,
mais qui pour rien au monde n’eussent renoncé à
l’honneur de payer chèrement un ennui glorieux, et de
petits apprentis, heureux de se prouver leur science
d’école, en démêlant au passage les ficelles du métier,
dépensait un enthousiasme frénétique, comme les
gestes du chef d’orchestre et les clameurs de la
musique...
« Tu parles !... » disait Christophe.
(Car il était devenu un Parisien accompli.)
Mais il est plus facile de pénétrer l’argot de Paris
que sa musique. Christophe jugeait, avec la passion
qu’il mettait à tout, et avec l’incapacité native des
Allemands à comprendre l’art français. Du moins, il
était de bonne foi et ne demandait qu’à reconnaître ses
erreurs, si on lui prouvait qu’il s’était trompé. Aussi, ne
se regardait-il point comme lié par son jugement, et il
laissait la porte grande ouverte aux impressions
nouvelles, qui pourraient le changer.
Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans
cette musique beaucoup de talent, un matériel
intéressant, de curieuses trouvailles de rythmes et
d’harmonies, un assortiment d’étoffes fines, moelleuses
et brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense
continuelle d’invention et d’esprit. Christophe s’en
amusait, et il en faisait son profit. Tous ces petits
maîtres avaient infiniment plus de liberté d’esprit que
les musiciens d’Allemagne ; ils quittaient bravement la
grande route, et se lançaient à travers bois. Ils
cherchaient à se perdre. Mais c’étaient de si sages petits
enfants qu’ils n’y parvenaient point. Les uns, au bout de
vingt pas, retombaient sur le grand chemin. Les autres
se lassaient tout de suite, s’arrêtaient n’importe où. Il y
en avait qui étaient presque arrivés à des sentiers
nouveaux ; mais, au lieu de poursuivre, ils s’asseyaient
à la lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur
manquait le plus, c’était la volonté, la force ; ils avaient
tous les dons – moins un : la vie puissante. Surtout, il
semblait que cette quantité d’efforts fussent utilisés
d’une façon confuse et se perdissent en route. Il était
rare que ces artistes sussent prendre nettement
conscience de leur nature et coordonner leurs forces
avec constance en vue d’un but donné. Effet ordinaire
de l’anarchie française : elle dépense des ressources
énormes de talent et de bonne volonté à s’annihiler par
ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque
sans exemple qu’un de leurs grands musiciens, un
Berlioz, un Saint-Saëns – pour ne pas nommer les plus
récents – ne se fût pas embourbé en soi-même, acharné
à se détruire, renié, faute d’énergie, faute de foi, faute
surtout de boussole intérieure.
Christophe, avec le dédain insolent des Allemands
d’alors, pensait :
« Les Français ne savent que se gaspiller en
inventions dont il ne font rien. Il leur faut toujours un
maître d’une autre race, un Gluck ou un Napoléon, qui
vienne tirer parti de leur Révolution. »
Et il souriait à l’idée d’un 18 Brumaire.
*
Cependant, au milieu de l’anarchie, un groupe
s’efforçait de restaurer l’ordre et la discipline dans
l’esprit des artistes. Pour commencer, il avait pris un
nom latin, évoquant le souvenir d’une institution
cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque quatorze
cents ans, au temps de la grande Invasion des Goths et
des Vandales. Christophe était un peu surpris que l’on
remontât si loin. Certes, il est bon de dominer son
temps. Mais on pouvait craindre qu’une tour de
quatorze siècles de haut ne fût un observatoire
incommode, d’où il fût plus aisé de suivre les
mouvements des étoiles que ceux des hommes
d’aujourd’hui. Christophe se rassura vite, en voyant que
les fils de saint Grégoire ne restaient que rarement sur
leur tour ; ils y montaient seulement, afin de sonner les
cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient à
l’église d’en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns
des offices, fut long à s’apercevoir qu’ils étaient du
culte catholique ; il était convaincu d’abord qu’ils
appartenaient au rite de quelque petite secte protestante.
Un public prosterné ; des disciples pieux, intolérants,
volontiers agressifs ; à leur tête, un homme très pur, très
froid, volontaire et un peu enfantin, maintenant
l’intégrité de la doctrine religieuse, morale et artistique,
expliquant en termes abstraits l’Évangile de la musique
au petit peuple des élus, et damnant avec tranquillité
l’Orgueil et l’Hérésie. Il leur attribuait toutes les fautes
de l’art et les vices de l’humanité : la Renaissance, la
Réforme, et le judaïsme actuel, qu’il mettait dans le
même sac. Les Juifs de la musique étaient brûlés en
effigie, après avoir été affublés de costumes infamants.
Le colossal Hændel recevait les étrivières. Seul, Jean-
Sébastien Bach obtenait d’être sauvé, par la grâce du
Seigneur, qui reconnaissait en lui « un protestant par
erreur ».
Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un
apostolat : on y sauvait les âmes et la musique. On
enseignait méthodiquement les règles du génie. De
laborieux élèves appliquaient ces recettes, avec
beaucoup de peine et une certitude absolue. On eût dit
qu’ils voulaient racheter par leurs pieuses fatigues la
légèreté coupable de leurs grands-pères : les Auber, les
Adam, et cet archidamné, cet âne diablotique, Berlioz,
le diable en personne, diabolus in musica. Avec une
louable ardeur et une piété sincère, on répandait le culte
des maîtres reconnus. En une dizaine d’années, l’œuvre
accomplie était considérable ; la musique française en
était transformée. Ce n’étaient pas seulement les
critiques français, c’étaient les musiciens eux-mêmes
qui avaient appris la musique. On voyait maintenant des
compositeurs et jusqu’à des virtuoses, qui connaissaient
l’œuvre de Bach ! – Surtout, on avait fait un grand
effort pour combattre l’esprit casanier des Français. Ces
gens-là se calfeutrent chez eux ; ils ont peine à sortir.
Aussi, leur musique manque d’air : musique de
chambre close, de chaise longue, musique qui ne
marche pas. Tout le contraire d’un Beethoven,
composant à travers les champs, dégringolant les
pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et
la pluie, et effrayant les troupeaux par ses gestes et par
ses cris ! Il n’y avait pas de danger que les musiciens de
Paris dérangeassent leurs voisins par le fracas de leur
inspiration, comme l’ours de Bonn. Ils mettaient, quand
ils composaient, une sourdine à leur pensée ; et des
tentures empêchaient les bruits du dehors d’arriver
jusqu’à eux.
La Schola avait tâché de renouveler l’air ; elle avait
ouvert les fenêtres sur le passé. Sur le passé seulement.
C’était les ouvrir sur la cour, et non pas sur la rue. Cela
ne servait pas à grand-chose. À peine la fenêtre ouverte,
ils repoussaient le battant, comme de vieilles dames qui
ont peur de s’enrhumer. Il entrait par là quelques
bouffées du Moyen Âge, de Bach, de Palestrina, de
chansons populaires. Mais qu’était-ce que cela ? La
chambre n’en continuait pas moins de sentir le
renfermé. Au fond, ils s’y trouvaient bien ; ils se
méfiaient des grands courants modernes. Et s’ils
connaissaient plus de choses que les autres, ils niaient
aussi plus de choses. La musique prenait dans ce milieu
un caractère doctrinal ; ce n’était pas un délassement :
les concerts devenaient des leçons d’histoire, ou des
exemples d’édification. On académisait les pensées
avancées. Le grand Bach, torrentueux, était reçu, assagi,
dans le giron de l’Église. Sa musique subissait dans le
cerveau scholastique une transformation analogue à
celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des
cerveaux d’Anglais. La doctrine qu’on prônait était un
éclectisme aristocratique, qui s’efforçait d’unir les
caractères distinctifs de trois ou quatre grandes époques
musicales, du VIe au XXe siècle. S’il avait été possible
de la réaliser, on eût obtenu en musique l’équivalent de
ces constructions hybrides, élevées par un vice-roi des
Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux
précieux, ramassés à tous les coins du globe. Mais le
bon sens français les sauvait des excès de cette barbarie
érudite ; ils se gardaient bien d’appliquer leurs
théories ; ils agissaient avec elles, comme Molière, avec
ses médecins : ils prenaient l’ordonnance, et ils ne la
suivaient pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le
reste du troupeau s’en tenait dans la pratique à des
exercices savants de contrepoint fort durs : on les
nommait sonates, quatuors et symphonies... – « Sonate,
que me veux-tu ? » – Elle ne voulait rien du tout,
qu’être une sonate. La pensée en était abstraite et
anonyme, appliquée et sans joie. C’était un art de
parfait notaire. Christophe, qui avait d’abord su gré aux
Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent
qu’il y avait beaucoup de petits Brahms en France.
Tous ces bons ouvriers, laborieux, consciencieux,
étaient pleins de vertus. Christophe sortit de leur
compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d’ennui.
C’était très bien, très bien...
Qu’il faisait beau, dehors !
*
Il y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens,
quelques indépendants, dégagés de toute école.
C’étaient les seuls qui intéressassent Christophe. Seuls,
ils peuvent donner la mesure de la vitalité d’un art.
Écoles et cénacles n’en expriment qu’une mode
superficielle ou des théories fabriquées. Mais les
indépendants, qui se retirent en eux-mêmes, ont plus de
chance d’y trouver la pensée véritable de leur temps et
de leur race. Il est vrai que, par là, ils sont pour un
étranger plus difficiles encore à comprendre que les
autres. Ce fut ce qui advint, quand Christophe entendit
pour la première fois cette œuvre fameuse, dont les
Français disaient mille extravagances, et que certains
proclamaient la plus grande révolution musicale
accomplie depuis dix siècles. – (Les siècles ne leur
coûtent guère ! ils sortent peu du leur...)
Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent
Christophe à l’Opéra-Comique, pour entendre Pelléas
et Mélisande. Ils étaient tout glorieux de lui montrer
cette œuvre : on eût dit qu’ils l’avaient faite. Ils
laissaient entendre à Christophe qu’il allait trouver là
son chemin de Damas. Le spectacle était commencé
qu’ils continuaient encore leurs commentaires.
Christophe les fit taire, et écouta de toutes ses oreilles.
Après le premier acte, il se pencha vers Sylvain Kohn,
qui lui demandait, les yeux brillants :
« Eh bien, mon vieux lapin, qu’est-ce que vous en
dites ? »
Et il dit :
« Est-ce que c’est tout le temps, comme cela ?
– Oui.
– Mais il n’y a rien. »
Kohn se récria, et le traita de philistin.
« Rien du tout, continuait Christophe. Pas de
musique. Pas de développement. Cela ne se suit pas.
Cela ne se tient pas. Des harmonies très fines. De petits
effets d’orchestre très bons, de très bon goût. Mais ce
n’est rien, rien du tout... »
Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne
s’éclairait ; il commençait à apercevoir quelque chose
dans le demi-jour. Oui, il comprenait bien qu’il y avait
là un parti pris de sobriété contre l’idéal wagnérien, qui
engloutissait le drame sous les flots de la musique ;
mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de
sacrifice ne venait pas de ce que l’on sacrifiait ce que
l’on ne possédait pas. Il sentait dans l’œuvre la peur de
la peine, la recherche de l’effet produit avec le
minimum de fatigue, le renoncement par indolence au
rude effort que réclament les puissantes constructions
wagnériennes. Il n’était pas sans être frappé par la
déclamation unie, simple, modeste, atténuée, bien
qu’elle lui parût monotone et qu’en sa qualité
d’Allemand il ne la trouvât pas vraie : (il trouvait que
plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir
combien la langue française convenait mal à la
musique, trop logique, trop dessinée, de contours trop
définis, un monde parfait en soi, mais hermétiquement
clos.) – Néanmoins l’essai était curieux, et Christophe
en approuvait l’esprit de réaction révolutionnaire contre
les violences emphatiques de l’art wagnérien. Le
musicien français semblait s’être appliqué, avec une
discrétion ironique, à ce que tous les sentiments
passionnés se murmurassent à mi-voix. L’amour, la
mort sans cris. Ce n’était que par un tressaillement
imperceptible de la ligne mélodique, un frisson de
l’orchestre comme un pli au coin des lèvres, que l’on
avait conscience du drame qui se jouait dans les âmes.
On eût dit que l’artiste tremblait de se livrer. Il avait le
génie du goût – sauf à certains instants, où le Massenet
qui sommeille dans tous les cœurs français se réveillait
pour faire du lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux
trop blonds, les lèvres trop rouges – la bourgeoise de la
Troisième République qui joue la grande amoureuse.
Mais ces instants étaient exceptionnels : c’était une
détente à la contrainte que l’auteur s’imposait ; dans le
reste de l’œuvre régnait une simplicité raffinée, une
simplicité qui n’était pas simple, qui était le produit de
la volonté, la fleur subtile d’une vieille société. Le
jeune Barbare qu’était Christophe ne la goûtait qu’à
demi. Surtout, l’ensemble du drame, le poème l’agaçait.
Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait
l’enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce
n’était plus le gnangnan wagnérien, sentimental et
lourdaud, comme une grosse fille du Rhin. Mais le
gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses
minauderies et ses bêtasseries de salon : « les
cheveux », « le petit père », « les colombes », – et tout
ce mystérieux à l’usage des femmes du monde. Les
âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur
renvoyait, comme un tableau flatteur, l’image de leur
fatalisme alangui, de leur nirvâna de boudoir, de leur
moelleuse mélancolie. De volonté, aucune trace. Nul ne
savait ce qu’il voulait. Nul ne savait ce qu’il faisait.
« Ce n’est pas ma faute ! Ce n’est pas ma faute !... »
gémissaient ces grands enfants. Tout le long des cinq
actes, qui se déroulaient dans un crépuscule perpétuel –
forêts, cavernes, souterrains, chambre mortuaire –, de
petits oiseaux des îles se débattaient à peine. Pauvres
petits oiseaux ! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils
avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des
gestes, des mots, des passions, de la vie !... La vie n’est
pas raffinée. La vie ne se prend pas avec des gants...
Christophe entendait venir le roulement des canons
qui allaient broyer cette civilisation épuisée, cette petite
Grèce expirante.
*
Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui
inspirait malgré tout une sympathie pour cette œuvre ?
Toujours est-il qu’elle l’intéressait, plus qu’il n’en
voulait convenir. Quoiqu’il persistât à répondre à
Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que « c’était très fin,
très fin, mais que cela manquait de Schwung (d’élan), et
qu’il n’y avait pas là assez de musique pour lui », il se
gardait bien de confondre Pelléas avec les autres
œuvres musicales françaises. Il était attiré par cette
lampe qui brûlait au milieu du brouillard. Il apercevait
encore d’autres lueurs, vives, fantasques, qui
tremblotaient autour. Ces feux-follets l’intriguaient : il
eût voulu s’en approcher pour savoir comment ils
brillaient ; mais ils n’étaient pas faciles à saisir. Ces
libres musiciens que Christophe ne comprenait pas, et
qu’il était d’autant plus curieux d’observer, étaient peu
abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de
sympathie qui possédait Christophe. À part un ou deux,
ils lisaient peu, connaissaient peu, désiraient peu
connaître. Presque tous vivaient à l’écart, isolés, de fait
et de volonté, enfermés dans un cercle étroit – par
orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie. Si peu
nombreux qu’ils fussent, ils étaient divisés en petits
groupes rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils
étaient d’une susceptibilité extrême, et ne supportaient
ni leurs ennemis, ni leurs rivaux, ni même leurs amis,
quand ceux-ci osaient admirer un autre musicien, ou
quand ils se permettaient de les admirer d’une façon ou
trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop
excentrique. Il devenait excessivement difficile de les
satisfaire. Chacun d’eux avait fini par accréditer un
critique, muni de sa patente, qui veillait jalousement au
pied de la statue. Il n’y fallait point toucher. – Pour
n’être compris que d’eux-mêmes, ils n’en étaient pas
mieux compris. Adulés, déformés par l’opinion que
leurs partisans avaient d’eux et qu’ils s’en faisaient eux-
mêmes, ils perdaient pied dans la conscience qu’ils
avaient de leur art et de leur génie. D’aimables
fantaisistes se croyaient réformateurs. Des artistes
Alexandrins se posaient en rivaux de Wagner. Presque
tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait qu’ils
sautassent, chaque jour, plus haut qu’ils n’avaient sauté,
la veille, et que leurs rivaux n’avaient sauté. Ces
exercices de haute voltige ne leur réussissaient pas
toujours ; et cela n’avait d’attrait que pour quelques
professionnels. Ils ne se souciaient pas du public ; le
public ne se souciait pas d’eux. Leur art était un art sans
peuple, une musique qui ne s’alimentait que dans la
musique, dans le métier. Or Christophe avait
l’impression, vraie ou fausse, qu’aucune musique, plus
que celle de France, n’aurait eu besoin de chercher un
appui en dehors d’elle. Cette plante souple et grimpante
ne pouvait se passer d’étai : elle ne pouvait se passer de
littérature. Elle ne trouvait pas en elle assez de raisons
de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas de
volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui
attend un mâle qui la prenne. Mais cette impératrice de
Byzance, au corps fluet, exsangue, et chargé de
pierreries, était entourée d’eunuques : snobs, esthètes, et
critiques. La nation n’était pas musicienne ; et tout cet
engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans,
pour Wagner, Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne
dépassait guère une caste. Cette multiplication de
concerts, cette marée envahissante de musique à tout
prix, ne répondaient pas à un développement réel du
goût public. C’était un surmenage de la mode, qui ne
touchait que l’élite et qui la détraquait. La musique
n’était vraiment aimée que d’une poignée de gens ; et
ce n’étaient pas toujours ceux qui s’en occupaient le
plus : compositeurs et critiques. Il y a si peu de
musiciens en France, qui aiment vraiment la musique !
Ainsi pensait Christophe ; et il ne se disait pas que
c’est partout ainsi, que même en Allemagne il n’y a pas
beaucoup plus de vrais musiciens, et que ce qui compte
en art, ce ne sont pas les milliers qui n’y comprennent
rien, mais la poignée de gens qui l’aiment et qui le
servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en
France ? Créateurs et critiques – les meilleurs
travaillaient en silence, loin du bruit, comme Franck
avait fait, comme faisaient les mieux doués des
compositeurs d’à présent, tant d’artistes qui vivraient
toute leur vie dans l’ombre, pour fournir plus tard à
quelque journaliste la gloire de les découvrir et de se
dire leur ami – et cette petite armée de savants
laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d’eux-mêmes,
relevaient pierre à pierre la grandeur de la France
passée, ou qui, s’étant voués à l’éducation musicale du
pays, préparaient la grandeur de la France à venir.
Combien il y avait là d’esprits, dont la richesse, la
liberté, la curiosité universelle eût attiré Christophe, s’il
avait pu les connaître ! Mais à peine avait-il entrevu, en
passant, deux ou trois d’entre eux ; il ne les connaissait
qu’à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait
que leurs défauts, copiés, exagérés par les singes de
l’art et les commis voyageurs de la presse.
Cette plèbe musicale l’écœurait surtout par son
formalisme. Jamais il n’était question entre eux d’autre
chose que de la forme. Du sentiment, du caractère, de la
vie, pas un mot ! Pas un ne se doutait que tout vrai
musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées
se déroulent en lui, comme un flot de musique. La
musique est l’air qu’il respire, le ciel qui l’enveloppe.
Même son âme est musique ; musique, tout ce qu’elle
aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale,
quand elle aime un beau corps, le voit comme une
musique. Les chers yeux qui la charment ne sont ni
bleus, ni gris, ni bruns : ils sont musique ; elle éprouve,
à les voir, l’impression d’un accord délicieux. Cette
musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui
l’exprime, et le clavier est inférieur à celui qui en joue.
Le génie se mesure à la puissance de la vie, que tâche
d’évoquer l’art, cet instrument imparfait. – Mais
combien de gens s’en doutent en France ? Pour ce
peuple de chimistes, la musique semble n’être que l’art
de combiner des sons. Ils prennent l’alphabet pour le
livre. Christophe haussait les épaules, quand il les
entendait dire que, pour comprendre l’art, il faut faire
abstraction de l’homme. Ils apportaient à ce paradoxe
une grande satisfaction : car ils croyaient ainsi se
prouver leur musicalité. Jusqu’à Goujart, ce niais qui
n’avait jamais pu comprendre comment on pouvait faire
pour se rappeler par cœur une page de musique – (il
avait tâché de se faire expliquer ce mystère par
Christophe). – Ne prétendait-il pas maintenant lui
enseigner que la grandeur d’âme de Beethoven et la
sensualité de Wagner n’avaient pas plus de part à leur
musique que le modèle d’un peintre n’en a à ses
portraits !
« Cela prouve, finit par lui répondre Christophe,
impatienté, que pour vous un beau corps n’a pas de prix
artistique ! Pas plus qu’une grande passion ! Pauvre
homme !... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la
beauté d’une figure parfaite ajoute à la beauté de la
peinture qui la retrace, comme la beauté d’une grande
âme à la beauté de la musique qui la reflète ?... Pauvre
homme !... Le métier seul vous intéresse ? Pourvu que
ça soit de l’ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que
l’ouvrage veut dire ?... Pauvre homme !... Vous êtes
comme ces gens qui n’écoutent pas ce que dit l’orateur,
mais le son de sa voix, qui regardent sans comprendre
ses gesticulations, et qui trouvent qu’il parle diablement
bien ?... Pauvre homme ! Pauvre homme !... Bougre de
crétin. »
Mais ce n’était pas seulement telle ou telle théorie
qui irritait Christophe, c’étaient toutes les théories. Il
était excédé de ces disputes byzantines, de ces
conversations de musiciens éternellement sur la
musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi
en dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe
pensait, comme Moussorgski, que les musiciens ne
feraient pas mal de laisser de temps en temps leur
contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des
beaux livres et l’expérience de la vie. La musique ne
suffit pas à un musicien : ce n’est pas ainsi qu’il
arrivera à dominer le siècle et à s’élever au-dessus du
néant... La vie ! Toute la vie ! Tout voir et tout
connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité – la belle
Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la
baise !
Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à
fabriquer des accords ! Tous ces ragots de cuisine
harmonique étaient bien incapables de lui apprendre à
trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un
monstre, mais un être vivant !
Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant
leurs alambics pour faire éclore quelque Homunculus
en bouteille ; et, s’évadant de la musique française, il
tâcha de connaître le milieu littéraire et la société
parisienne.
*
Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit
d’abord connaissance – comme des millions de gens en
France – avec la littérature française de son temps.
Comme il était désireux de se mettre le plus vite
possible au diapason de la pensée parisienne, en même
temps que de se perfectionner dans la langue, il
s’imposa de lire avec beaucoup de conscience les
feuilles qu’on lui disait les plus parisiennes. Le premier
jour, il lut parmi des faits divers horrifiants, dont la
narration et les instantanés remplissaient plusieurs
colonnes, une nouvelle sur un père qui couchait avec sa
fille, âgée de quinze ans : la chose était présentée
comme toute naturelle, et même assez touchante. Le
second jour, il lut dans le même journal une nouvelle
sur un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient
avec la même fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle
sur un frère qui couchait avec sa sœur. Le quatrième,
sur deux sœurs qui couchaient ensemble. Le
cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un
haut-le-cœur et dit à Sylvain Kohn :
« Ah çà, qu’est-ce que vous avez ? Vous êtes
malades ? »
Sylvain Kohn se mit à rire, et dit :
« C’est de l’art. »
Christophe haussa les épaules :
« Vous vous moquez de moi. »
Kohn rit de plus belle.
« En aucune façon. Voyez plutôt. »
Il montra à Christophe une enquête récente sur l’Art
et la Morale, d’où il résultait que « l’Amour sanctifiait
tout », que « la Sensualité était le ferment de l’Art »,
que « l’Art ne pouvait être immoral », que « la morale
était une convention inculquée par une éducation
jésuitique », et que seule comptait « l’énormité du
Désir ». – Une suite de certificats littéraires attestaient
dans les journaux la pureté d’un roman qui peignait les
mœurs des souteneurs. Certains des répondants étaient
les plus grands noms de la littérature, ou d’austères
critiques. Un poète des familles, bourgeois et
catholique, donnait sa bénédiction d’artiste à une
peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques.
Des réclames lyriques exaltaient des romans, où
laborieusement s’étalait la Débauche à travers les âges :
Rome, Alexandrie, Byzance, la Renaissance italienne et
française, le Grand Siècle... c’était un cours complet.
Un autre cycle d’études embrassait les divers pays du
globe : des écrivains consciencieux s’étaient consacrés,
avec une patience de bénédictins, à l’étude des mauvais
lieux des cinq parties du monde. On trouvait, parmi ces
géographes et ces historiens du rut, des poètes
distingués et de parfaits écrivains. On ne les distinguait
des autres qu’à leur érudition. Ils disaient en termes
impeccables des polissonneries archaïques.
L’affligeant était de voir de braves gens et de vrais
artistes, des hommes qui jouissaient dans les lettres
françaises d’une juste notoriété, s’évertuer à ce métier
pour lequel ils n’étaient point doués. Certains
s’épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures que
les journaux du matin débitaient par tranches. Ils
pondaient cela régulièrement, à dates fixes, une ou deux
fois par semaine ; et cela durait depuis des années. Ils
pondaient, pondaient, pondaient, n’ayant plus rien à
dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque
chose de nouveau, saugrenu, incongru : car le public,
gorgé, se lassait de tous les plats et trouvait bientôt
fades les imaginations de plaisirs les plus
dévergondées : il fallait faire l’éternelle surenchère –
surenchère sur les autres, surenchère sur soi-même –, et
ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles :
c’était un spectacle lamentable et grotesque.
Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce
triste métier ; et s’il les eût connus, il n’en eût pas été
plus indulgent : car rien au monde n’excusait à ses yeux
un artiste de vendre l’art pour trente deniers...
(« Même pas d’assurer le bien-être de ceux qu’il
aime.
– Même pas.
– Ce n’est pas humain.
– Il ne s’agit pas d’être humain, il s’agit d’être un
homme... Humain !... Dieu bénisse votre humanitarisme
au foie blanc !... On n’aime pas vingt choses à la fois,
on ne sert pas plusieurs dieux !... »)
Dans sa vie de travail, Christophe n’était guère sorti
de l’horizon de sa petite ville allemande, il ne pouvait
se douter que cette dépravation artistique, qui s’étalait à
Paris, était commune à presque toutes les grandes
villes ; et les préjugés héréditaires de la « chaste
Allemagne » contre « l’immoralité latine » se
réveillaient en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui
opposer ce qui se passait sur les bords de la Sprée, et
l’effroyable pourriture d’une élite de l’Allemagne
impériale, dont la brutalité rendait l’ignominie plus
repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à
en tirer avantage ; il n’en était pas plus choqué que des
mœurs parisiennes. Il pensait ironiquement : « Chaque
peuple a ses usages » ; et il trouvait naturel ceux du
monde où il vivait : Christophe pouvait donc croire
qu’ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se
faisait-il pas faute, comme ses compatriotes, de voir
dans l’ulcère qui dévore les aristocraties intellectuelles
de tous les pays le vice propre de l’art français, la tare
des races latines.
Ce premier contact avec la littérature parisienne lui
fut pénible, et il lui fallut du temps pour l’oublier, par la
suite. Les œuvres ne manquaient pourtant pas qui
n’étaient point uniquement occupées de ce que l’un de
ces écrivains appelait noblement « le goût des
divertissements fondamentaux ». Mais des plus belles et
des meilleures, rien ne lui arrivait. Elles n’étaient pas de
celles qui cherchent les suffrages des Sylvain Kohn ;
elles ne s’inquiétaient pas d’eux, et ils ne s’inquiétaient
pas d’elles : ils s’ignoraient mutuellement. Jamais
Sylvain Kohn n’en eût parlé à Christophe. De bonne
foi, il était convaincu que ses amis et lui incarnaient
l’art français, et qu’en dehors de ceux que leur opinion
avait sacrés grands hommes, il n’y avait point de talent,
il n’y avait point d’art, il n’y avait point de France. Des
poètes qui étaient l’honneur des lettres, la couronne de
la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers,
seuls lui parvinrent, émergeant au-dessus de la marée
des médiocres, quelques livres de Barrès et d’Anatole
France. Mais il était trop peu familiarisé avec la langue
pour pouvoir bien goûter l’ironie érudite de l’un, le
sensualisme cérébral de l’autre. Il resta quelque temps à
regarder curieusement les orangers en caisse, qui
poussaient dans la serre d’Anatole France, et les
narcisses grêles, qui émaillaient le cimetière d’âme de
Barrès. Il s’arrêta quelques instants devant le génie, un
peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck : un
mysticisme monotone, mondain, s’en exhalait. Il se
secoua, tomba dans le torrent épais, le romantisme
boueux de Zola, qu’il connaissait déjà, et n’en sortit que
pour se noyer tout à fait dans une inondation de
littérature.
De ces plaines submergées s’exhalait un odor di
femina. La littérature d’alors pullulait de femmes et
d’hommes femelles. – Il est bien que les femmes
écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce qu’aucun
homme n’a su voir tout à fait : le fond de l’âme
féminine. Mais bien peu l’osaient faire ; la plupart
n’écrivaient que pour attirer l’homme : elles étaient
aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs salons ;
elles s’embellissaient fadement, et flirtaient avec le
lecteur. Depuis qu’elles n’avaient plus de confesseur à
qui raconter leurs petites malpropretés, elles les
racontaient en public. C’était une pluie de romans,
presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits
dans une langue qui avait l’air de zézayer, une langue
qui sentait la boutique à parfums et l’obsédante odeur
fade, chaude, et sucrée. Elle était partout dans cette
littérature. Christophe pensait, comme Goethe : « Que
les femmes fassent autant qu’elles veulent des poésies
et des écrits ! Mais que les hommes n’écrivent pas
comme des femmes ! Voilà ce qui ne me plaît point ».
Il ne pouvait voir sans dégoût cette coquetterie louche,
ces minauderies, cette sensiblerie qui se dépensait de
préférence au profit des êtres les moins dignes d’intérêt,
ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces
charretiers psychologues.
Mais Christophe se rendait compte qu’il ne pouvait
juger. Il était assourdi par le bruit de la foire aux
paroles. Impossible d’entendre les jolis airs de flûte, qui
se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de volupté, il
en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide la
ligne harmonieuse des collines de l’Attique – tant de
talent et de grâce, une douceur de vivre, une finesse de
style, une pensée pareille aux langoureux adolescents
de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les yeux à demi-
clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n’en
voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de
l’esprit. Un Français aurait eu lui-même grand-peine à
s’y reconnaître. Et la seule constatation qu’il lui était
permis de faire, c’était de ce débordement d’écriture,
qui avait l’air d’une calamité publique. Il semblait que
tout le monde écrivît : hommes, femmes et enfants,
officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une
vraie épidémie.
Christophe renonça, pour l’instant à se faire une
opinion. Il sentait qu’un guide, comme Sylvain Kohn,
ne pourrait que l’égarer tout à fait. L’expérience qu’il
avait eue en Allemagne d’un cénacle littéraire le mettait
justement en défiance ; il était sceptique à l’égard des
livres et des revues : savait-on s’ils ne représentaient
pas simplement l’opinion d’une centaine de désœuvrés,
ou même si l’auteur n’était pas tout le public à lui tout
seul ? Le théâtre donnait une idée plus exacte de la
société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une
place exorbitante. C’était un restaurant pantagruélique,
qui ne suffisait pas à assouvir l’appétit de ces deux
millions d’hommes. Une trentaine de grands théâtres,
sans parler des scènes de quartier, des cafés-concerts,
des spectacles divers – une centaine de salles, chaque
soir, presque toutes pleines. Un peuple d’acteurs et
d’employés. Les quatre théâtres subventionnés
occupant à eux seuls près de trois mille personnes, et
dépensant dix millions. Paris entier rempli de la gloire
des cabots. À chaque pas, d’innombrables photos,
dessins, caricatures, répétaient leurs grimaces, les
gramophones leur nasillement, les journaux leurs
jugements sur l’art et sur la politique. Ils avaient leur
presse spéciale. Ils publiaient leurs mémoires héroïques
et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands
enfants flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces
singes complets tenaient le sceptre ; et les auteurs
dramatiques étaient leurs chambellans. Christophe pria
Sylvain Kohn de l’introduire dans le royaume des
reflets et des ombres.
*
Mais Sylvain Kohn n’était pas un guide plus sûr
dans ce pays que dans celui des livres, et la première
impression que Christophe eut, grâce à lui, des théâtres
parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle de ses
premières lectures. Il semblait que partout régnât le
même esprit de prostitution cérébrale.
Il y avait deux écoles parmi les marchands de
plaisir. L’une était à la bonne vieille mode, la façon
nationale, le gros plaisir bien salé, à la bonne
franquette, la joie de la laideur, des digestions
copieuses, des difformités physiques, les gens en
caleçon, les plaisanteries de corps de garde, la bisque, le
poivre rouge, les viandes faisandées, les cabinets
particuliers, – « cette mâle franchise », comme disent
ces gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la
morale, parce qu’après quatre actes de chienneries, elle
ramène le triomphe du Code en jetant, au hasard de
quelque imbroglio, la femme légitime dans le lit du
mari qu’elle voulait cocufier – (pourvu que la loi soit
sauve, la vertu l’est aussi) – cette honnêteté grivoise,
qui défend le mariage, en lui donnant les allures de la
débauche : le genre gaulois.
L’autre école était modern-style. Elle était beaucoup
plus raffinée, plus écœurante aussi. Les juifs
parisianisés (et les chrétiens judaïsés), qui foisonnaient
au théâtre, y avaient introduits le micmac de sentiments,
qui est le trait distinctif d’un cosmopolitisme dégénéré.
Ces fils qui rougissaient de leur père s’appliquent à
renier la conscience de leur race ; ils n’y réussissaient
que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire, il ne
leur restait plus de personnalité que pour mêler les
valeurs intellectuelles et morales des autres peuples : ils
en faisaient une macédoine, une olla podrida : c’était
leur façon d’en jouir. Ceux qui étaient les maîtres du
théâtre à Paris excellaient à battre ensemble l’ordure et
le sentiment, à donner à la vertu un parfum de vice, au
vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations
d’âge, de sexe, de famille, d’affections. Leur art avait
ainsi une odeur sui generis, qui sentait bon et mauvais à
la fois, c’est-à-dire très mauvais : ils nommaient cela :
« amoralisme ».
Un de leurs héros de prédilection était alors le
vieillard amoureux. Leur théâtre en offrait une riche
galerie de portraits. Ils trouvaient dans la peinture de ce
type l’occasion d’étaler mille délicatesses. Tantôt le
héros sexagénaire avait sa fille pour confidente ; il lui
parlait de sa maîtresse ; elle lui parlait de ses amants ;
ils se conseillaient fraternellement ; le bon père aidait sa
fille dans ses adultères ; la bonne fille s’entremettait
auprès de la maîtresse infidèle, la suppliait de revenir,
la ramenait au bercail. Tantôt le digne vieillard se
faisait le confident de sa maîtresse ; il causait avec elle
des amants qu’elle avait, sollicitait le récit de ses
libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir.
On voyait des amants, gentlemen accomplis, qui étaient
les intendants gagés de leurs anciennes maîtresses,
veillaient sur leur commerce et leurs accouplements.
Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient
maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le
meilleur monde : le monde riche – le seul qui comptât.
Car il permettait d’offrir aux clients sous le couvert des
séductions du luxe, une marchandise avariée. Ainsi
maquillée, elle s’enlevait sur la place ; les jeunes
femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices.
Il se dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles
du sérail.
Leur style n’était pas moins mêlé que leurs
sentiments. Ils s’étaient fait un argot composite,
d’expressions de toutes classes et de tous pays,
pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique,
précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l’âne,
d’afféteries, de grossièretés et de mots d’esprit, qui
semblaient avoir un accent étranger. Ironiques, et doués
d’un humour bouffon, ils n’avaient pas beaucoup
d’esprit naturel ; mais, adroits comme ils étaient, ils en
fabriquaient assez habilement, à l’instar de Paris. Si la
pierre n’était pas toujours de la plus belle eau, et si
presque toujours la monture était d’un goût baroque et
surchargé, du moins cela brillait aux lumières : c’était
tout ce qu’il fallait. Intelligents d’ailleurs, bons
observateurs, mais observateurs myopes, les yeux
déformés depuis des siècles par la vie de comptoir,
examinant les sentiments à la loupe, grossissant les
choses menues et ne voyant pas les grandes, avec une
prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient
incapables de peindre autre chose que ce qui semblait à
leur snobisme de parvenus l’idéal de l’élégance : une
poignée de viveurs fatigués et d’aventuriers, qui se
disputaient la jouissance de quelque argent volé et de
femelles sans vertu.
Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se
réveillait, montait des lointains de leur être, à propos
d’on ne savait quels échos mystérieux provoqués par le
choc d’un mot. Alors, c’était un amalgame étrange de
siècles et de races, un souffle du Désert, qui par-delà les
mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents
de bazar turc, l’éblouissement des sables, des
hallucinations, une sensualité ivre, une puissance
d’invectives, une névrose enragée, à deux doigts des
convulsions, une frénésie de détruire – Samson, qui
brusquement – assis depuis des siècles dans l’ombre –
se lève comme un lion, et secoue avec rage les colonnes
du temple qui s’écroulent sur lui et sur la race ennemie.
Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn :
« Il y a de la force là-dedans ; mais elle pue. Assez !
Allons voir autre chose.
– Quoi ? demanda Sylvain Kohn.
– La France.
– La voilà ! dit Kohn.
– Ce n’est pas possible, fit Christophe. La France
n’est pas ainsi.
– La France, comme l’Allemagne.
– Je n’en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n’en
aurait pas pour vingt ans : il sent déjà le pourri. Il y a
autre chose.
– Il n’y a rien de mieux.
– Il y a autre chose, s’entêta Christophe.
– Oh ! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain
Kohn, et des théâtres, à leur mesure. Est-ce là ce qu’il
vous faut ? On peut vous en offrir. »
Il conduisit Christophe au Théâtre Français.
*
On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en
prose, qui traitait d’une question juridique.
Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans
quel monde cela se passait. Les voix des acteurs étaient
démesurément amples, lentes, graves, compassées ;
elles articulaient toutes les syllabes, comme si elles
voulaient donner des leçons de diction ; elles
paraissaient scander perpétuellement des alexandrins,
avec des hoquets tragiques. Les gestes étaient solennels
et presque hiératiques. L’héroïne, drapée de son
peignoir comme d’un peplum grec, le bras levé, la tête
baissée, jouait l’Antigone toujours, et souriait d’un
sourire d’éternel sacrifice, en modulant les notes les
plus profondes de son beau contralto. Le père noble
marchait d’un pas de maître d’armes, avec une dignité
funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune premier
se contractait froidement la gorge pour en tirer des
pleurs. La pièce était écrite en style de tragédie-
feuilleton : c’étaient des mots abstraits, des épithètes
bureaucratiques, des périphrases académiques. Pas un
mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à
la fin, un mécanisme d’horloge, un problème posé, un
schéma dramatique, un squelette de pièce, et dessus,
point de chair, des phrases de livre. Au fond de ces
discussions qui voulaient paraître hardies, des idées
timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.
L’héroïne avait divorcé d’avec un mari indigne,
dont elle avait un enfant, et elle s’était remariée avec un
honnête homme qu’elle aimait. Il s’agissait de prouver
que, même en ce cas, le divorce était condamné par la
nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus
facile : l’auteur s’arrangeait de façon à ce que le
premier mari reprit la femme, une fois, par surprise. Et
après, au lieu de la nature toute simple, qui eût voulu
des remords, une honte peut-être, mais le désir d’aimer
d’autant plus le second, l’honnête homme, on présentait
un cas de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte
si peu d’être vertueux, hors nature ! Les écrivains
français n’ont pas l’air familiers, avec la vertu : ils
forcent la note, quand ils en parlent ; il n’y a plus
moyen d’y croire. On dirait qu’on a toujours affaire à
des héros de Corneille, à des rois de tragédie. – Et ne
sont-ils pas des rois, ces héros millionnaires, ces
héroïnes qui, toutes, ont, pour le moins, un hôtel à
Paris, et deux ou trois châteaux ? La richesse, pour cette
sorte d’écrivains, est une beauté, presque une vertu.
Le public paraissait à Christophe encore plus
étonnant que la pièce. Aucune invraisemblance ne le
troublait. Il riait aux bons endroits, quand l’acteur disait
la phrase qui devait faire rire, en l’annonçant à
l’avance, afin qu’on eût le temps de se préparer à rire. Il
se mouchait, toussait, ému jusqu’aux larmes, quand les
mannequins tragiques hoquetaient, rugissaient ou
s’évanouissaient, selon des rites consacrés.
« Et on dit que les Français sont légers ! s’exclama
Christophe, au sortir de la représentation.
– Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn,
gouaillant. Vous vouliez la vertu ? Vous voyez qu’il y
en a encore en France.
– Mais ce n’est pas de la vertu, se récria Christophe,
c’est de l’éloquence !
– Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre
est toujours éloquente.
– Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au
plus bavard. Je hais les avocats. N’avez-vous pas des
poètes, en France ? »
Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.
*
Il y avait des poètes en France. Il y avait même de
grands poètes. Mais le théâtre n’était pas pour eux. Il
était pour les rimeurs. Le théâtre est à la poésie ce
qu’est l’opéra à la musique. Comme disait Berlioz :
Sicut amori lupanar.
Christophe vit des princesses courtisanes par
sainteté, qui mettaient leur honneur à se prostituer, et
que l’on comparait au Christ, gravissant le calvaire, –
des amis qui trompaient leur ami, par dévouement pour
lui ; de vertueux ménages à trois –, des cocus
héroïques : (le type était devenu, comme la chaste
prostituée, un article européen ; l’exemple du roi Marke
leur avait tourné la tête : tel le cerf de saint Hubert, ils
ne se présentaient plus qu’avec une auréole. Christophe
vit aussi des filles galantes, qui étaient partagées,
comme Chimène, entre la passion et le devoir : la
passion était de suivre un nouvel amant ; le devoir était
de rester avec l’ancien, un vieux qui leur donnait de
l’argent, et que d’ailleurs elles trompaient. À la fin,
noblement, elles choisissaient le devoir. – Christophe
trouvait que ce devoir différait peu du sordide intérêt ;
mais le public était content. Le mot de Devoir lui
suffisait ; il ne tenait pas à la chose : le pavillon
couvrait la marchandise.
Le comble de l’art était quand pouvaient s’accorder,
de la façon la plus paradoxale, l’immoralité sexuelle
avec l’héroïsme cornélien. Ainsi, tout était satisfait chez
ce public parisien : son libertinage d’esprit, et sa vertu
oratoire. – Il faut lui rendre justice : il était encore plus
bavard que paillard. L’éloquence faisait ses délices. Il
se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu,
héroïsme abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il
n’était pas de pilule qu’on ne lui fît avaler, dorée de
rimes sonores et de mots ronflants. Tout était matière à
couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand Hugo
faisait entendre son tonnerre, vite (comme disait son
apôtre, Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas
effrayer même un petit enfant... (L’apôtre était persuadé
qu’il faisait un compliment.) – Jamais on ne sentait
dans leur art une force de la nature. Ils mondanisaient
tout : l’amour, la souffrance, la mort. Comme en
musique – bien plus encore qu’en musique, qui était un
art plus jeune en France et relativement plus naïf – ils
avaient la terreur du « déjà dit ». Les mieux doués
s’appliquaient froidement à en prendre le contre-pied.
La recette était simple : on faisait choix d’une légende,
ou d’un conte d’enfant, et on leur faisait dire juste le
contraire de ce qu’ils voulaient dire. On obtenait ainsi
Barbe-Bleue battu par ses femmes, ou Polyphème qui
se crève l’œil, par bonté, afin de se sacrifier au bonheur
d’Acis et de Galatée. En tout cela, rien de sérieux, que
la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais il était
mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de
petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de
grands écrivains, créateurs de leur style, et peignant
largement.
Nulle part, le mensonge poétique ne s’étalait avec
plus d’insolence que dans le drame héroïque. Ils se
faisaient du héros une conception burlesque :
L’important, c’est d’avoir une âme magnifique,
Un œil d’aigle, un front large et haut comme un portiqu
Un air puissant et grave, émouvant, radieux,
Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux.
De tels vers étaient pris au sérieux. Sous
l’affublement des grands mots, des panaches, des
parades de théâtre avec des épées de fer-blanc et des
casques en carton, on retrouvait toujours l’incurable
futilité d’un Sardou, l’intrépide vaudevilliste, qui jouait
Guignol avec l’histoire. À quoi pouvait répondre, dans
la réalité, l’absurde héroïsme d’un Cyrano ? Ces gens-là
remuaient le ciel et la terre, ils faisaient sortir de leurs
tombeaux l’Empereur et ses légions, les bandes de la
Ligue, les condottieri de la Renaissance, tous les
cyclones humains qui dévastèrent l’univers : et c’était
pour montrer quelque fantoche, impassible dans les
massacres, entouré d’armées de reîtres et de sérails de
captives, qui se consumait d’un amour de petit bêta
romanesque pour une femme qu’il avait vue, dix ou
quinze ans avant – ou le roi Henri IV, qui allait se faire
assassiner, parce que sa maîtresse ne l’aimait pas !
C’est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et
les héros de chambre. Dignes rejetons des illustres
benêts du temps du Grand Cyrus, ces Gascons de
l’idéal – Scudéry, La Calprenède –, chantres du faux
héroïsme, de l’héroïsme impossible, qui est l’ennemi du
vrai... Christophe remarquait avec étonnement que les
Français, qui se disent si fins, n’avaient pas le sens du
ridicule.
Mais ce qui passait tout, c’était quand la religion
était à la mode ! Alors, pendant le carême, des
comédiens lisaient au théâtre de la Gaîté les sermons de
Bossuet, avec accompagnement d’orgue. Des auteurs
israélites écrivaient pour des actrices israélites des
tragédies sur sainte Thérèse. On jouait Chemin de Croix
à la Bodinière, L’Enfant Jésus à l’Ambigu, la Passion à
la Porte-Saint-Martin, Jésus à l’Odéon, des Suites
d’orchestre sur le Christ, au Jardin d’Acclimatation.
Quelque brillant causeur, un poète de l’amour
voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur la
Rédemption. Naturellement, de tout l’Évangile, ce que
ces snobs avaient le mieux retenu, c’était Pilate et la
Madeleine : « Qu’est-ce que la Vérité ? », et la vierge
folle. – Et leurs Christs boulevardiers étaient d’affreux
bavards, au courant des dernières ficelles de la
casuistique mondaine.
Christophe dit :
« Cela, c’est le pire de tout. C’est le mensonge
incarné. J’étouffe. Sortons d’ici ! »
*
Un grand art classique se maintenait pourtant au
milieu de ces industries modernes, comme les ruines
des temples antiques parmi les constructions
prétentieuses de la Rome d’aujourd’hui. Mais, à
l’exception de Molière, Christophe n’était pas encore en
état de l’apprécier. Il lui manquait le sens intime de la
langue, donc, du génie de la race. Rien ne lui était plus
incompréhensible que la tragédie du XVIIe siècle, – la
province de l’art français la moins accessible aux
étrangers, justement parce qu’elle est située au cœur
même de la France. Il la trouvait assommante, froide,
sèche, écœurante de pédantisme et de minauderies. Une
action indigente ou forcée, des personnages abstraits
comme des arguments de rhétorique, ou insipides
comme une conversation de femme du monde. Une
caricature des sujets et des héros antiques. Un étalage
de raison, de raisons, d’arguties de psychologie,
d’archéologie démodée. Des discours, des discours, des
discours : l’éternel bavardage français. Que cela fût
beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en
décider : il ne s’intéressait à rien là-dedans ; quelles que
fussent les thèses soutenues tour à tour par les orateurs
de Cinna, il lui était parfaitement indifférent que l’une
ou l’autre de ces machines à harangues l’emportât à la
fin.
Il constatait d’ailleurs que le public français n’était
pas de son avis et qu’il applaudissait fort. Cela ne
contribuait pas à dissiper le malentendu : il voyait ce
théâtre au travers du public ; et il reconnaissait dans les
Français modernes certains traits, déformés, des
classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait
dans le visage flétri d’une vieille coquette les traits purs
de sa fille : le spectacle est peu propre à faire naître
l’illusion amoureuse !... Comme les gens d’une même
famille, qui sont habitués à se voir, les Français ne
s’apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe
en était frappé, et il l’exagérait : il ne voyait plus
qu’elle. L’art d’aujourd’hui lui semblait offrir les
caricatures des grands ancêtres ; et les grands ancêtres,
à leur tour, lui apparaissaient en caricatures. Il ne
distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs
poétiques, enragés à placer partout des cas de
conscience sublimes et absurdes. Et Racine se
confondait avec sa postérité de petits psychologues
parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.
Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs
classiques. Les critiques continuaient indéfiniment à
discuter sur Tartuffe et sur Phèdre. Ils ne s’en lassaient
point. Ils se délectaient, vieillards, des mêmes
plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils
étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu’à la fin de la
race. Aucun pays, au monde, ne conservait aussi
enraciné le culte de ses arrière-grands-pères. Le reste de
l’univers ne l’intéressait point. Combien n’avaient rien
lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui avait été
écrit en France, sous le Grand Roi ! Leurs théâtres ne
jouaient ni Goethe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer,
ni Hebbel, ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun
des grands hommes d’aucune des autres nations, à part
la Grèce antique, dont ils se disaient les héritiers –
(comme tous les peuples d’Europe). De loin en loin, ils
éprouvaient le besoin d’enrôler Shakespeare. C’était la
pierre de touche. Il y avait parmi eux deux écoles
d’interprètes : les uns jouaient le Roi Lear, avec un
réalisme bourgeois, comme une comédie d’Émile
Augier ; les autres faisaient d’Hamlet un opéra, avec
des airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo.
Il ne leur venait point à l’idée que la réalité pût être
poétique, ni la poésie une langue spontanée, pour des
cœurs débordants de vie. Shakespeare paraissait faux.
On en revenait vite à Rostand.
Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour
renouveler le théâtre ; le cercle étroit de la littérature
parisienne s’était élargi ; elle touchait à tout, avec un
semblant d’audace. Même, deux ou trois fois, la mêlée
du dehors, la vie publique avait crevé, d’une poussée, le
rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de
recoudre les déchirures. C’étaient des pères douillets,
qui avaient peur de voir les choses comme elles sont.
Un esprit de société, une tradition classique, une routine
de l’esprit et de la forme, un manque de sérieux
profond, les empêchaient d’aller jusqu’au bout de leurs
audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient
des jeux ingénieux ; et tout se ramenait finalement à des
questions de femmes ; – de petites femmes. Ô la triste
figure que faisaient sur leurs tréteaux les fantômes des
grands hommes : l’Anarchie héroïque d’Ibsen,
l’Évangile de Tolstoï, le Surhomme de Nietzsche !...
Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour
avoir l’air de penser des choses nouvelles. Au fond, ils
étaient tous conservateurs. Il n’était pas en Europe de
littérature où régnât plus généralement le passé,
« l’éternel hier » : dans les grandes Revues, dans les
grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans
les Académies. Paris était en littérature ce que Londres
était en politique : le frein modérateur de l’esprit
européen. L’Académie française était une Chambre des
Lords. Des institutions de l’Ancien Régime persistaient
à imposer leur norme d’autrefois à la société nouvelle.
Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou
assimilés promptement. Ils ne se demandaient qu’à
l’être. Même quand le gouvernement affectait en
politique des allures socialistes, en art il se mettait à la
remorque des Écoles Académiques. Contre les
Académies, on ne luttait qu’à coups de cénacles ; et on
luttait fort mal. Car aussitôt qu’un du cénacle le
pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait
plus académique que les autres. Au reste, que l’écrivain
fût à l’avant-garde, ou dans les fourgons de l’armée, il
était prisonnier de son groupe et des idées de son
groupe. Les uns s’enfermaient dans leur Credo
académique, les autres dans leur Credo
révolutionnaire ; et, au bout du compte, c’étaient
toujours les mêmes œillères.
*
Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa
encore de le mener à des théâtres d’un genre spécial –
le dernier mot du raffinement. On y voyait des
meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux
arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les
nerfs et satisfaire la barbarie cachée d’une élite trop
civilisée. Cela exerçait un attrait sur un public de jolies
femmes et de mondains – les mêmes qui allaient
bravement s’enfermer pendant des après-midi dans les
salles étouffantes du Palais de justice, pour suivre des
procès scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des
bonbons. Mais Christophe refusa avec indignation. Plus
il avançait dans cet art, plus il sentait se préciser
l’odeur, qui, dès les premiers pas, l’avait saisi,
sournoise, puis tenace, suffocante : l’odeur de mort.
La mort : elle était partout, sous ce luxe, sous ce
bruit. Christophe s’expliquait la répulsion qu’il avait
tout d’abord éprouvée pour certaines de ces œuvres. Ce
n’était pas leur immoralité qui le choquait. Moralité,
immoralité, amoralité – ces mots ne veulent rien dire.
Christophe ne s’était jamais fait de théories morales ; il
aimait dans le passé de très grands poètes et de très
grands musiciens, qui n’étaient pas de petits saints ;
quand il avait la chance de rencontrer un grand artiste,
il ne lui demandait pas son billet de confession ; il lui
demandait plutôt.
« Es-tu sain ? »
Être sain, tout est là. « Si le poète est malade, qu’il
commence par se guérir, dit Goethe. Quand il sera
guéri, il écrira. »
Les écrivains parisiens étaient malades ; ou, quand
l’un était sain, il en avait honte ; il s’en cachait, il
tâchait de se donner une bonne maladie. Leur mal ne se
révélait pas à tel trait de leur art : – à l’amour du plaisir,
à la licence extrême de la pensée, à l’esprit de critique
destructeur. Tous ces traits pouvaient être – étaient
suivant les cas – sains ou malsains ; il n’y avait en eux
aucun germe de mort. Si la mort était là, elle ne venait
pas de ces forces, elle venait de leur emploi par ces
gens, elle était dans ces gens. – Et lui aussi, Christophe,
aimait le plaisir. Lui aussi, aimait la liberté. Il avait
soulevé contre lui l’opinion de sa petite ville allemande,
par sa franchise à soutenir des idées, qu’il retrouvait
maintenant, prônées par ces Parisiens, et qui, prônées
par eux, maintenant le dégoûtaient. Les mêmes idées,
pourtant. Mais elles ne sonnaient plus de même. Quand
Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du
passé, quand il partait en guerre contre l’esthétique et la
morale pharisiennes, ce n’était pas un jeu pour lui,
comme pour ces beaux esprits ; il était sérieux,
terriblement sérieux ; et sa révolte avait pour but la vie,
la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces
gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile.
C’était le mot de l’énigme. Une débauche inféconde de
la pensée et des sens. Un art brillant, plein d’esprit,
d’habileté – une belle forme, certes, une tradition de la
beauté, qui se maintenait indestructible, en dépit des
alluvions étrangères –, un théâtre qui était du théâtre, un
style qui était un style, des auteurs qui savaient leur
métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette
assez beau d’un art, d’une pensée, qui avaient été
puissants. Mais un squelette. Des mots qui tintent, des
phrases qui sonnent, des froissements métalliques
d’idées qui se heurtent dans le vide, des jeux d’esprit,
des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout
cela ne servait à rien, qu’à jouir égoïstement. Cela allait
à la mort. Phénomène analogue à celui de l’effrayante
dépopulation de la France, que l’Europe observait –
escomptait – en silence. Tant d’esprit et d’intelligence,
des sens si affinés, se dépensaient en une sorte
d’onanisme honteux ! Ils ne s’en doutaient point. Ils
riaient. C’était même la seule chose qui rassurât
Christophe : ces gens-là savaient encore bien rire ; tout
n’était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins, quand
ils voulaient se prendre au sérieux ; et rien ne le blessait
autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient
dans l’art qu’un instrument de plaisir, se donner comme
les prêtres d’une religion désintéressée :
« Nous sommes des artistes, répétait avec
complaisance Sylvain Kohn. Nous faisons de l’art pour
l’art. L’art est toujours pur ; il n’a rien que de chaste.
Nous explorons la vie, en touriste que tout amuse. Nous
sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don
Juan amoureux de la beauté.
– Vous êtes des hypocrites, finit par riposter
Christophe. Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais
jusqu’ici qu’il n’y avait que mon pays qui l’était. En
Allemagne nous avons l’hypocrisie de parler toujours
d’idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt ; et
nous nous persuadons que nous sommes idéalistes, en
ne pensant qu’à notre égoïsme. Mais vous êtes bien
pires : vous couvrez du nom d’Art et de Beauté (avec
une majuscule) votre luxure nationale – quand vous
n’abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de
Vérité, de Science, de Devoir intellectuel, qui se lave
les mains des conséquences possibles de ses recherches
hautaines. L’art pour l’art !... Une foi magnifique !
Mais la foi seulement des forts. L’art ! Étreindre la vie,
comme l’aigle sa proie, et l’emporter dans l’air, s’élever
avec elle dans l’espace serein !... Pour cela, il faut des
serres, de vastes ailes, et un cœur puissant. Mais vous
n’êtes que des moineaux, qui, quand ils ont trouvé
quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et
se le disputent en piaillant... L’art pour l’art !...
Malheureux ! L’art n’est pas une vile pâture, livrée aux
vils passants. Une jouissance, certes, et de toutes la plus
enivrante. Mais elle n’est le prix que d’une lutte
acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force.
L’art est la vie domptée. L’empereur de la vie. Quand
on veut être César, il faut en avoir l’âme. Vous n’êtes
que des rois de théâtre : c’est un rôle que vous jouez,
vous n’y croyez même pas. Et, comme ces acteurs, qui
se font gloire de leurs difformités, vous faites de la
littérature avec les vôtres. Vous cultivez
amoureusement les maladies de votre peuple, sa peur de
l’effort, son amour du plaisir, des idéologies sensuelles,
de l’humanitarisme chimérique, de tout ce qui engourdit
voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes
ses raisons d’agir. Vous le menez droit aux fumeries
d’opium. Et vous le savez bien ; mais vous ne le dites
point : la mort est au bout. – Eh bien, moi, je dis : Où
est la mort, l’art n’est point. L’art, c’est ce qui fait
vivre. Mais les plus honnêtes d’entre vos écrivains sont
si lâches que, même quand le bandeau leur est tombé
des yeux, ils affectent de ne pas voir ; ils ont le front de
dire : “C’est dangereux, je l’avoue ; il y a du poison là-
dedans ; mais c’est plein de talent !” Comme si, en
correctionnelle, le juge disait d’un apache : “Il est un
gredin, c’est vrai ; mais il a tant de talent !...” »
*
Christophe se demandait à quoi servait la critique
française. Ce n’étaient pourtant pas les critiques qui
manquaient ; ils pullulaient sur l’art. On n’arrivait plus
à voir les œuvres : elles disparaissaient sous eux.
Christophe n’était pas tendre pour la critique, en
général. Il avait déjà peine à admettre l’utilité de cette
multitude d’artistes, qui formaient comme un
quatrième, ou un cinquième État, dans la société
moderne : il y voyait le signe d’une époque fatiguée,
qui s’en remet à d’autres du soin de regarder la vie –
qui sent par procuration. À plus forte raison, trouvait-il
un peu honteux qu’elle ne fût même plus capable de
voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu’il lui fallût
encore d’autres intermédiaires, des reflets de reflets, en
un mot, des critiques. Au moins eût-il fallu que ces
reflets fussent fidèles. Mais ils ne reflétaient rien que
l’incertitude de la foule, qui faisait cercle autour. Telles,
ces glaces de musée, où se réfléchissent, avec le
plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de l’y
voir.
Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en
France d’une immense autorité. Le public s’inclinait
devant leurs arrêts ; et il n’était pas loin de les regarder
comme supérieurs aux artistes, comme des artistes
intelligents : (les deux mots ne semblaient pas faits pour
aller ensemble). – Puis, ils s’étaient multipliés à
l’excès ; ils étaient trop d’augures : cela gâte le métier.
Quand il y a tant de gens qui affirment, chacun, qu’il
est le seul détenteur de l’unique vérité, on ne peut plus
les croire ; et ils finissent par ne plus se croire eux-
mêmes. Le découragement était venu : du jour au
lendemain, suivant l’habitude française, ils avaient
passé d’un extrême à l’autre. Après avoir professé
qu’ils savaient tout, ils professaient maintenant qu’ils
ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d’honneur et
leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces
générations amollies qu’il est élégant de ne rien
affirmer sans le nier aussitôt, ou du moins sans le
mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint Paul,
« en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non ».
Toute l’élite française s’était enthousiasmée pour ce
Credo amphibie. La paresse de l’esprit et la faiblesse du
caractère y avaient trouvé leur compte. On ne disait
plus d’une œuvre qu’elle était bonne ou mauvaise, vraie
ou fausse, intelligente ou sotte. On disait :
« Il se peut faire... Il n’y a pas d’impossibilité... Je
n’en sais rien... je m’en lave les mains. »
Si l’on jouait une ordure, ils ne disaient pas :
« Voilà une ordure. »
Ils disaient :
« Seigneur Sganarelle, changez, s’il vous plaît, cette
façon de parler. Notre philosophie ordonne de parler de
tout avec incertitude ; et, par cette raison, vous ne devez
pas dire : “Voilà une ordure”, mais : “Il me semble... Il
m’apparaît que voilà une ordure... Mais il n’est pas
assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un chef-
d’œuvre. Et qui sait si ce n’en est pas un ?” »
Il n’y avait plus de danger qu’on les accusât de
tyranniser les arts. Jadis, Schiller leur avait fait la leçon,
et il avait rappelé aux tyranneaux de la presse ce qu’il
appelait crûment :
Le Devoir des domestiques.
« Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va
paraître. Alerte donc ! Balayez les chambres. Voilà
pourquoi, messieurs, vous êtes là.
« Mais dès qu’elle parait, vite à la porte, valets !
Que la servante ne se carre point dans le fauteuil de la
dame ! »
Il fallait rendre justice à ceux d’aujourd’hui. Ils ne
s’asseyaient plus dans le fauteuil de la dame. On voulait
qu’ils fussent domestiques, ils l’étaient. – Mais de
mauvais domestiques : ils ne balayaient rien ; la
chambre était un taudis. Plutôt que d’y remettre l’ordre,
et la propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la
tâche au maître, à la divinité du jour : – le Suffrage
Universel.
À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un
mouvement de réaction contre la veulerie anarchique du
jour. Quelques esprits plus fermes avaient entrepris une
campagne – bien faible encore – de salubrité publique ;
mais Christophe n’en voyait rien, dans le milieu où ils
se trouvaient. D’ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l’on
se moquait d’eux. Quand il arrivait, de loin en loin,
qu’un vigoureux artiste eût un mouvement de révolte
contre la niaiserie malsaine de l’art à la mode, les
auteurs répliquaient avec superbe qu’ils avaient raison,
puisque le public était content. Cela suffisait à fermer la
bouche aux objections. Le public avait parlé : suprême
loi de l’art ! Il ne venait à l’idée de personne que l’on
pût récuser le témoignage d’un public dépravé, en
faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l’artiste fût
fait pour commander au public, et non le public à
l’artiste. La religion du Nombre – du nombre des
spectateurs et du chiffre des recettes – dominait la
pensée artistique de cette démocratie mercantilisée. À la
suite des auteurs, les critiques docilement décrétaient
que l’office essentiel de l’œuvre d’art est de plaire. Le
succès est la loi ; et quand le succès dure, il n’y a qu’à
s’incliner. Ils s’appliquaient donc à pressentir les
fluctuations de la bourse du plaisir, à lire dans les yeux
de la critique ce qu’il fallait penser des œuvres. Ainsi
tous deux se regardaient ; et ils ne voyaient dans les
yeux l’un de l’autre que leur propre indécision.
Jamais pourtant une critique intrépide n’eût été aussi
nécessaire. Dans une République anarchique, la mode,
toute-puissante, a rarement des retours en arrière,
comme dans un pays conservateur ; elle va de l’avant,
toujours ; et c’est une surenchère perpétuelle de fausse
liberté d’esprit, à laquelle presque personne n’ose
résister. La foule est incapable de se prononcer ; elle est
choquée, au fond ; mais aucun n’ose dire ce que chacun
sent en secret. Si les critiques étaient forts, s’ils osaient
être forts, quel serait leur pouvoir ! Un robuste critique
(pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en
quelques années, se faire le Napoléon du goût public, et
balayer à Bicêtre les malades de l’art. Mais vous n’avez
plus de Napoléon... D’abord, tous vos critiques vivent
dans cette atmosphère viciée : ils ne s’en aperçoivent
plus. Puis, ils n’osent parler. Ils se connaissent tous, ils
forment une compagnie, et doivent se ménager : il n’est
point d’indépendant. Pour l’être, il faudrait renoncer à
la vie de société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le
courage, dans une époque affaiblie où les meilleurs
doutent que la justesse d’une franche critique vaille les
désagréments qu’elle peut causer à son auteur ? Qui se
condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer :
oser tenir tête à l’opinion, lutter contre l’imbécillité
publique, mettre à nu la médiocrité des triomphateurs
du jour, défendre l’artiste inconnu, seul, et livré aux
bêtes, imposer les esprits-rois aux esprits faits pour
obéir ? – Il arrivait à Christophe d’entendre des
critiques se dire, à une première, le soir, dans les
couloirs du théâtre :
« Hein ! Est-ce assez mauvais ! Quel four ! »
Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient
de chef-d’œuvre, de Shakespeare nouveau, et de l’aile
du génie, dont le vent avait passé sur les têtes.
« Ce n’est pas le talent qui manque à votre art, disait
Christophe à Sylvain Kohn ; c’est le caractère. Vous
auriez plus besoin d’un grand critique, d’un Lessing,
d’un...
– D’un Boileau ? dit Sylvain Kohn, goguenardant.
– D’un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de
génie.
– Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on
ne l’écouterait pas.
– Si on ne l’écoutait pas, c’est qu’il ne serait pas un
Boileau, répliqua Christophe. Je vous réponds que, du
jour où je voudrais vous dire vos vérités toutes crues, si
maladroit que je sois, vous les entendriez ; et il faudrait
bien que vous les avaliez.
– Mon pauvre vieux ! » ricana Sylvain Kohn.
Il avait l’air si sûr et si satisfait de la veulerie
générale que Christophe, le regardant, eut soudain
l’impression que cet homme était cent fois plus un
étranger en France que lui-même.
« Ce n’est pas possible, dit-il de nouveau, comme le
soir où il était sorti écœuré d’un théâtre des boulevards.
Il y a autre chose.
– Qu’est-ce que vous voulez de plus ? » demanda
Kohn.
Christophe répétait avec opiniâtreté :
« La France.
– La France, c’est nous », fit Sylvain Kohn, en
s’esclaffant.
Christophe le regarda fixement, un instant, puis
secoua la tête, et reprit son refrain :
« Il y a autre chose.
– Eh bien, mon vieux, cherchez », dit Sylvain Kohn,
en riant de plus belle.
Christophe pouvait chercher. Ils l’avaient bien
cachée.
II
Une impression plus forte s’imposait à Christophe, à
mesure qu’il voyait plus clair dans la cuve aux idées, où
fermentait l’art parisien : la suprématie de la femme sur
cette société cosmopolite. Elle y tenait une place
absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus d’être la
compagne de l’homme. Il ne lui suffisait même pas de
devenir son égale. Il fallait que son plaisir fût la
première loi pour l’homme. Et l’homme s’y prêtait.
Quand un peuple vieillit, il abdique sa volonté, sa foi,
toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la
dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres ;
mais les femmes font les hommes – (quand elles ne se
mêlent pas de faire aussi les œuvres, comme c’était le
cas dans la France d’alors) ; – et ce qu’elles font, il
serait plus juste de dire qu’elles le défont. L’éternel
féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante
sur les meilleurs ; mais pour le commun des hommes et
pour les époques fatiguées, il y a, comme l’a dit
quelqu’un, un autre féminin tout aussi éternel, qui les
attire en bas. Cet autre était le maître de la pensée, le roi
de la République.
*
Christophe observait curieusement les Parisiennes,
dans les salons où la présentation de Sylvain Kohn et
son talent de virtuose l’avaient fait accueillir. Comme la
plupart des étrangers, il généralisait à toutes les
Françaises ses remarques sans indulgence d’après deux
ou trois types qu’il avait rencontrés : de jeunes femmes,
pas très grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille
souple, les cheveux teints, un grand chapeau sur leur
aimable tête, un peu grosse pour le corps ; les traits
nets, la chair un peu soufflée ; un nez assez bien fait,
souvent vulgaire, sans caractère, toujours ; des yeux en
éveil, mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre
le plus brillants et le plus grands possible ; la bouche
bien dessinée, bien maîtresse d’elle-même ; menton
gras ; tout le bas de la figure dénotant le caractère
matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées
qu’elles fussent d’intrigues amoureuses, ne perdaient
jamais de vue le souci du monde et de leur ménage.
Jolies, mais point de race. Chez presque toutes ces
mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui
eût voulu l’être, avec les traditions de sa classe :
prudence, économie, froideur, sens pratique, égoïsme.
Une vie pauvre. Un désir du plaisir, procédant
beaucoup plus d’une curiosité cérébrale que d’un
besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais
décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et
avaient de menus gestes automatiques. Tapotant leurs
cheveux et leurs peignes, du revers ou du creux de leurs
mains, par petits coups délicats, elles s’asseyaient
toujours de façon à pouvoir se mirer – et surveiller les
autres – dans une glace, voisine ou lointaine, sans
compter, au dîner ou au thé, les cuillers, les couteaux,
les cafetières d’argent, polis et reluisants, où elles
attrapaient au passage le reflet de leur visage, qui les
intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient
à table une hygiène sévère : buvant de l’eau, et se
privant de tous les mets, qui eussent pu porter atteinte à
leur idéal de blancheur enfarinée.
La proportion des juives était assez forte dans les
milieux que fréquentait Christophe ; et il était attiré par
elles, bien que, depuis sa rencontre avec Judith
Mannheim, il n’eût guère d’illusion sur leur compte.
Sylvain Kohn l’avait introduit dans quelques salons
israélites, où il avait été reçu avec l’intelligence
habituelle de cette race, qui aime l’intelligence.
Christophe se rencontrait à dîner avec des financiers,
des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des courtiers
internationaux, des espèces de négriers, – les hommes
d’affaires de la République. Ils étaient lucides et
énergiques, indifférents aux autres, souriants, expansifs,
et fermés. Christophe avait le sentiment qu’il y avait
des crimes sous ces fronts durs, dans le passé et dans
l’avenir de ces hommes assemblés autour de la table
somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous
étaient laids. Mais le troupeau des femmes, dans
l’ensemble, était assez brillant. Il ne fallait pas les
regarder de trop près : la plupart manquaient de finesse
dans la ligne ou la couleur. Mais de l’éclat, une
apparence de vie matérielle assez forte, de belles
épaules qui s’épanouissaient orgueilleusement sous les
regards, et un génie pour faire de leur beauté, et même
de leur laideur, un piège à prendre l’homme. Un artiste
eût retrouvé en certaines d’entre elles l’ancien type
romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de
Hadrien. On voyait aussi des figures à la Palma,
expression charnelle, lourd menton, fortement attaché
dans le cou, non sans beauté bestiale. D’autres avaient
les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants,
hardis : on les devinait fines, incisives, prêtes à tout,
plus viriles que les autres femmes, et cependant plus
femmes. Au milieu du troupeau, se détachait çà et là un
profil plus spiritualisé. Ses traits purs, par-delà Rome,
remontaient jusqu’au pays de Laban : on y croyait
goûter une poésie de silence, l’harmonie du Désert.
Mais quand Christophe s’approchait et écoutait les
propos qu’échangeaient Rebecca avec Faustine la
Romaine, ou Sainte-Barbe la Vénitienne, il trouvait une
juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne
qu’une Parisienne, plus factice et plus frelatée, qui
disait des méchancetés tranquilles, en déshabillant
l’âme et le corps des gens avec ses yeux de Madone.
Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir
se mêler à aucun. Les hommes parlaient de chasse avec
férocité, d’amour avec brutalité, d’argent seulement
avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On prenait
des notes d’affaires au fumoir. Christophe entendait
dire d’un bellâtre qui se promenait entre les fauteuils
des dames, une rosette à la boutonnière, grasseyant de
lourdes gracieusetés :
« Comment ! Il est donc en liberté ? »
Dans un coin du salon, deux dames s’entretenaient
des amours d’une jeune actrice et d’une femme du
monde. Parfois il y avait concert. On demandait à
Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées,
ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton
apocalyptique des vers de Sully Prudhomme et de
Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait
solennellement déclamer une Ballade mystique, avec
accompagnement d’orgue céleste. Musique et vers
étaient si bêtes que Christophe en était malade. Mais les
Romaines étaient charmées et riaient de bon cœur, en
montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de
l’Ibsen. Épilogue de la lutte d’un grand homme contre
les Soutiens de la Société, aboutissant à les divertir !
Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à
deviser sur l’art. C’était une chose écœurante. Les
femmes surtout se mettaient à parler d’Ibsen, de
Wagner, de Tolstoï, par flirt, par politesse, par ennui,
par sottise. Une fois que la conversation était sur ce
terrain, plus moyen de l’arrêter. Le mal était
contagieux. Il fallait écouter les pensées des banquiers,
des courtiers et des négriers sur l’art. Christophe avait
beau éviter de répondre, détourner l’entretien : on
s’acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme
disait Berlioz, « ces gens-là emploient ces termes avec
le plus grand sang-froid ; on dirait qu’ils parlent vin,
femmes, ou autres cochonneries ». Un médecin
aliéniste reconnaissait dans l’héroïne d’Ibsen une de ces
clientes, mais beaucoup plus bête. Un ingénieur
assurait, convaincu, que, dans Maison de poupée, le
personnage sympathique était le mari. L’illustre cabotin
– un comique fameux –, ânonnait en vibrant de
profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle ; il
contait à Christophe qu’il ne pouvait pas voir un tableau
de Vélasquez, – (c’était le dieu du jour) – « sans que de
grosses larmes lui coulassent sur les joues ». Toutefois,
il confiait – à Christophe, toujours – que, si haut qu’il
mît l’art, il plaçait encore plus haut l’art dans la vie,
l’action et que s’il avait eu le choix du rôle à jouer, il
eût choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces
hommes dits d’esprit. La conversation n’en était pas
sensiblement relevée. Christophe faisait le compte de ce
qu’ils passaient pour dire, et de ce qu’ils disaient en
effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien ; ils s’en
tenaient à des sourires énigmatiques ; ils vivaient sur
leur réputation, et ne la risquaient point. Nul sentiment
des valeurs ; tout était sur le même plan. Tel était un
Shakespeare. Tel était un Molière. Ou tel, un Jésus-
Christ. Ils comparaient Ibsen à Dumas fils, Tolstoï à
George Sand ; et naturellement, c’était pour montrer
que la France avait tout inventé. D’ordinaire, ils ne
savaient aucune langue étrangère. Mais cela ne les
gênait pas. Il importait si peu à leur public, qu’ils disent
la vérité ! Ce qui importait, c’était qu’ils disent des
choses amusantes, et autant que possible flatteuses pour
l’amour-propre national. Les étrangers avaient bon dos
– à part l’idole du jour : car il en fallait une pour la
mode : que ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou
Gorki, ou d’Annunzio. Cela ne durait pas longtemps, et
l’idole était sûre de passer un matin, à la boîte aux
ordures.
Pour le moment, l’idole était Beethoven. Beethoven
– qui l’eût dit ? – était un homme à la mode. Du moins,
parmi les gens du monde et les littérateurs : car les
musiciens s’étaient sur-le-champ détachés de lui,
suivant le système de bascule qui est une des lois du
goût artistique en France. Pour savoir ce qu’il pense, un
Français a besoin de savoir ce que pense son voisin,
afin de penser de même, ou de penser le contraire.
Voyant Beethoven devenir populaire, les plus
distingués d’entre les musiciens avaient commencé de
ne plus le trouver assez distingué pour eux ; ils
prétendaient devancer l’opinion, et ne jamais la suivre ;
plutôt que d’être d’accord avec elle, ils lui tournaient le
dos. Ils s’étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux
sourd, qui criait d’une voix âpre ; et certains affirmaient
qu’il était peut-être un moraliste estimable, mais un
musicien surfait. – Ces mauvaises plaisanteries
n’étaient pas du goût de Christophe. L’enthousiasme
des gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si
Beethoven était venu à Paris, en ce moment, il eût été le
lion du jour : c’était fâcheux pour lui qu’il fût mort
depuis un siècle. Sa musique comptait pour moins dans
cette vogue que les circonstances plus ou moins
romanesques de sa vie, popularisée par des biographies
sentimentales. Son masque violent, au mufle de lion,
était devenu une figure de romance. Les dames
s’apitoyaient sur lui ; elles laissaient entendre que, si
elles l’avaient connu, il n’eût pas été si malheureux ; et
leur grand cœur était d’autant plus disposé à s’offrir
qu’il n’y avait aucun risque que Beethoven les prît au
mot : le vieux bonhomme n’avait plus besoin de rien. –
C’est pourquoi les virtuoses, les chefs d’orchestre, les
impresarii se découvraient des trésors de piété pour lui ;
et, en leur qualité de représentants de Beethoven, ils
recueillaient les hommages qui lui étaient destinés. De
somptueux festivals, à des prix fort élevés, donnaient
aux gens du monde l’occasion de montrer leur
générosité – et parfois aussi de découvrir les
symphonies de Beethoven. Des comités de comédiens,
de mondains, de demi-mondains, et de politiciens
chargés par la République de présider aux destinées de
l’art, faisaient savoir au monde qu’ils allaient élever un
monument à Beethoven : on voyait sur la liste, avec
quelques braves gens qui servaient de passeport aux
autres, toute cette racaille qui eût foulé aux pieds
Beethoven vivant.
Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents,
pour ne pas dire une énormité. Toute la soirée, il restait
tendu et crispé. Il ne pouvait ni parler, ni se taire.
Parler, non par plaisir ou par nécessité, mais par
politesse, parce qu’il faut parler, lui semblait humiliant.
Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis.
Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il
n’avait même pas le talent d’être poli, quand il ne disait
rien. S’il regardait son voisin, c’était d’une façon trop
fixe et trop intense : malgré lui, il l’étudiait, et l’autre
en était blessé. S’il parlait, il croyait trop à ce qu’il
disait : cela choquait tout le monde, et même lui. Il se
rendait compte qu’il n’était pas à sa place ; et, comme il
était assez intelligent pour avoir le sens de l’harmonie
du milieu, où sa présence détonnait, il était aussi
choqué de ses façons d’être que ses hôtes eux-mêmes. Il
s’en voulait, et il leur en voulait.
Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au
milieu de la nuit, il était si écrasé d’ennui qu’il n’avait
pas la force de rentrer à pied chez lui ; il avait envie de
se coucher par terre, en pleine rue, comme il avait été,
vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit virtuose,
il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois
n’ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa
semaine, il en dépensait deux à une voiture. Il s’y jetait
précipitamment, afin de fuir plus vite ; et tandis qu’elle
l’emportait, il gémissait d’énervement. Chez lui, il
gémissait encore, dans son lit, en dormant... Et puis,
brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant une
parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant
les gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui
arrivait encore, se promenant seul, de gronder tout à
coup comme une bête... Pourquoi allait-il voir ces
gens ? Pourquoi retournait-il les voir ? Pourquoi
s’obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les
autres, à feindre de s’intéresser à ce qui ne l’intéressait
pas ? – Est-ce qu’il était bien vrai que cela ne
l’intéressât pas ? – Il y a un an, il n’eût jamais pu
supporter cette société. Maintenant, elle l’amusait tout
en l’irritant. Était-ce un peu de l’indifférence parisienne
qui s’insinuait en lui ? Il se demandait avec inquiétude
s’il était donc devenu moins fort. Mais c’était au
contraire qu’il l’était davantage. Il était plus libre
d’esprit dans un milieu étranger. Ses yeux s’ouvraient
malgré lui à la grande Comédie du monde.
D’ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien
continuer cette vie, s’il voulait que son art fût connu de
la société parisienne, qui ne s’intéresse aux œuvres que
dans la mesure où elle connaît les artistes. Et il fallait
bien qu’il cherchât à être connu, s’il voulait trouver des
leçons à donner parmi ces Philistins, dont il avait besoin
pour vivre.
Et puis, l’on a un cœur ; et, malgré soi, le cœur
s’attache, il trouve à s’attacher, dans quelque milieu que
ce soit ; s’il ne s’attachait, il ne pourrait vivre.
*
Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour
élèves, était la fille d’un riche fabricant d’automobiles,
Colette Stevens. Son père était belge, naturalisé
Français, fils d’un Anglo-Américain établi à Anvers et
d’une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C’était une
famille bien parisienne. Pour Christophe – pour
beaucoup d’autres –, Colette Stevens était le type de la
jeune fille française.
Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés,
qu’elle faisait doux aux jeunes gens, des prunelles
d’Espagnole, qui remplissaient tout l’orbite de leur
humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque,
qu’elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec
des moues mutines, les cheveux désordonnés, un
minois chiffonné, la peau médiocre, frottée de poudre,
les traits gros, un peu gonflés, l’air d’un petit chat
bouffi.
De proportions toutes menues, très bien habillée,
séduisante, agacinante, elle avait des manières
mignardes, précieuses, niaisottes ; elle jouait la fillette,
se balançant deux heures dans son fauteuil à bascule
poussant des petits cris, des :
« Non, ce n’est pas possible ?... »
à table, battant des mains, quand il y avait un plat
qu’elle aimait ; au salon, grillant des cigarettes,
affectant, devant les hommes, une affection exubérante
pour ses amies, se jetant à leur cou, leur caressant la
main, leur chuchotant à l’oreille, disant des ingénuités,
disant aussi des méchancetés, admirablement, d’une
voix douce et frêle, qui savait même, à l’occasion, dire
des choses très lestes, sans avoir l’air d’y toucher, qui
savait encore mieux en faire dire – l’air candide d’une
petite fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières
lourdes, voluptueux et sournois, qui regardaient de côté,
malignement, guettant tous les potins, happant toutes
les polissonneries de la conversation, et tâchant de
pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.
Ces singeries, ces parades de petit chien, cette
ingénuité frelatée, ne plaisaient à Christophe en aucune
façon. Il avait autre chose à faire qu’à se prêter aux
manèges d’une petite fille rouée, ou même qu’à les
considérer d’un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à
sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt
pour lui de ces perruches de salon était de lui en fournir
les moyens. En échange de leur argent, il leur donnait
ses leçons, en conscience, le front plissé, l’esprit tendu
vers la tâche, afin de ne se laisser distraire ni par l’ennui
qu’elle lui causait, ni par les agaceries de ses élèves,
quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens.
Il ne faisait guère plus attention à elle qu’à la petite
cousine de Colette, une enfant de douze ans, silencieuse
et timide, que les Stevens avait prise chez eux, et à qui
il enseignait aussi le piano.
Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir
qu’avec lui toutes ses grâces étaient perdues, et trop
souple, pour ne pas s’adapter instantanément aux façons
de Christophe. Elle n’avait même pas besoin de
s’appliquer pour cela. C’était un instinct de sa nature.
Elle était femme. Elle était une onde sans forme. Toutes
les âmes qu’elle rencontrait lui étaient comme des
vases, dont, par curiosité, par besoin, sur-le-champ, elle
épousait les formes. Pour être, il fallait toujours qu’elle
fût un autre. Toute sa personnalité, c’était qu’elle ne le
restait pas. Elle changeait de vases, souvent.
Christophe l’attirait, pour beaucoup de raisons, dont
la première était qu’il n’était pas attiré par elle. Il
l’attirait encore, parce qu’il était différent de tous les
jeunes gens qu’elle connaissait ; elle n’avait jamais
essayé encore d’une potiche de cette forme et de ces
aspérités. Il l’attirait enfin, parce qu’experte, de race, à
évaluer du premier coup d’œil le prix exact des potiches
et des gens, elle se rendait parfaitement compte qu’à
défaut d’élégance, Christophe avait une solidité,
qu’aucun de ses bibelots parisiens ne pouvait lui offrir.
Elle faisait de la musique, comme la plupart des
jeunes filles oisives. Elle en faisait beaucoup et peu.
C’est-à-dire qu’elle en était toujours occupée, et qu’elle
n’en connaissait presque rien. Elle tripotait son piano,
toute la journée, par désœuvrement, par pose, par
volupté. Tantôt elle en faisait comme du vélocipède.
Tantôt elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec
âme – (on eût presque dit qu’elle en avait une : il
suffisait qu’elle se mît à la place de quelqu’un qui en
avait une). – Elle était capable d’aimer Massenet,
Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle
était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu’elle
connaissait Christophe. Et maintenant elle jouait Bach
et Beethoven très proprement – (ce qui, à la vérité, n’est
pas beaucoup dire) – ; mais le plus fort, c’est qu’elle les
aimait. Au fond, ce n’était ni Beethoven, ni Thomé, ni
Bach, ni Grieg, qu’elle aimait : c’étaient les notes, les
sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les
vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme
autant d’autres cordes, leurs chatouilleries
voluptueuses.
Dans le salon de l’hôtel aristocratique, décoré de
tapisseries un peu pâles, avec, sur un chevalet, au
milieu de la pièce, le portrait de la robuste Mme
Stevens par un peintre à la mode qui l’avait représentée
languissante comme une fleur sans eau, les yeux
mourants, le corps tordu en spirale, pour exprimer la
rareté de son âme millionnaire – dans le grand salon
aux baies vitrées, donnant sur de vieux arbres, que la
neige poudrait, Christophe trouvait Colette toujours
assise devant son piano, ressassant indéfiniment les
mêmes phrases, se caressant les oreilles de dissonances
moelleuses.
« Ah ! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte,
qui fait encore ronron !
– Malhonnête ! » disait-elle en riant...
(Et elle lui tendait sa main un peu moite).
« ... Écoutez cela. Est-ce que ce n’est pas joli ?
– Très joli, disait-il, d’un ton indifférent.
– Vous n’écoutez pas !... Voulez-vous bien écouter !
– J’entends... C’est toujours la même chose.
– Ah ! vous n’êtes pas musicien, faisait-elle, avec
dépit.
– Comme si c’était de musique qu’il s’agissait !
– Comment ! ce n’est pas de musique ?... Et de quoi,
s’il vous plaît ?
– Vous le savez très bien ; et je ne vous le dirai pas,
parce que ce ne serait pas convenable.
– Raison de plus pour le dire.
– Vous le voulez ?... Tant pis pour vous !... Eh bien,
savez-vous ce que vous faites avec votre piano ?... Vous
flirtez.
– Par exemple !
– Parfaitement. Vous lui dites : “Cher piano, cher
piano, dis-moi des gentils mots, encore, caresse-moi,
donne-moi un petit baiser !”
– Mais voulez-vous vous taire ! dit Colette, moitié
riante, moitié fâchée. Vous n’avez pas la moindre idée
du respect.
– Pas la moindre.
– Vous êtes un impertinent... Et puis d’abord, quand
cela serait, est-ce que ce n’est pas la vraie façon
d’aimer la musique ?
– Oh ! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à
cela.
– Mais c’est la musique même ! Un bel accord, c’est
un baiser.
– Je ne vous l’ai pas fait dire.
– Est-ce que ce n’est pas vrai ?... Pourquoi
haussez-vous les épaules ? Pourquoi faites-vous la
grimace ?
– Parce que cela me dégoûte.
– De mieux en mieux !
– Cela me dégoûte d’entendre parler de la musique
comme d’un libertinage... Oh ! ce n’est pas votre faute.
C’est la faute de votre monde. Toute cette fade société
qui vous entoure regarde l’art comme une sorte de
débauche permise... Allons, assez là-dessus ! Jouez-moi
votre sonate.
– Mais non, causons encore un peu.
– Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous
donner des leçons de piano... En avant, marche !
– Vous êtes poli ! » disait Colette, vexée – ravie au
fond d’être un peu rudoyée.
Elle jouait son morceau, s’appliquant de son mieux ;
et, comme elle était habile, elle y réussissait très
passablement, parfois même assez bien. Christophe, qui
n’était pas dupe, riait en lui-même de l’adresse « de
cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait ce
qu’elle jouait, quoiqu’elle n’en sentît rien ». Il ne
laissait pas d’en éprouver pour elle une sympathie
amusée. Colette, de son côté, saisissait tous les
prétextes pour reprendre la conversation, qui
l’intéressait beaucoup plus que la leçon de piano.
Christophe avait beau s’en défendre, prétextant qu’il ne
pouvait dire ce qu’il pensait, sans risquer de la blesser :
elle arrivait toujours à le lui faire dire ; et plus c’était
blessant, moins elle était blessée : c’était un
amusement. Mais comme la fine mouche sentait que
Christophe n’aimait rien tant que la sincérité, elle lui
tenait tête hardiment, et discutait mordicus. Ils se
quittaient très bons amis.
*
Pourtant, jamais Christophe n’eût la moindre
illusion sur cette amitié de salon, jamais la moindre
intimité ne se fût établie entre eux, sans les confidences
que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par
instinct de séduction.
La veille, il y avait eu réception chez ses parents.
Elle avait ri, bavardé, flirté comme une enragée ; mais,
le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa
leçon, elle était lasse, les traits tirés, le teint gris, la tête
grosse comme le poing. Elle dit à peine quelques mots ;
elle avait l’air éteinte. Elle se mit au piano, joua
mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata
encore, s’interrompit brusquement, et dit :
« Je ne peux pas... Je vous demande pardon...
Voulez-vous, attendons un peu... »
Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit
que non :
« Elle n’était pas bien disposée... Elle avait des
moments comme cela... C’était ridicule, il ne fallait pas
lui en vouloir. »
Il lui proposa de revenir, un autre jour ; mais elle
insista pour qu’il restât :
« Un instant seulement... Tout à l’heure, ce sera
mieux... Comme je suis bête, n’est-ce pas ? »
Il sentait qu’elle n’était pas dans son état normal ;
mais il ne voulut pas la questionner ; et, pour parler
d’autre chose, il dit :
« Voilà ce que c’est d’avoir été si brillante, hier
soir ! Vous vous êtes trop dépensée. »
Elle eut un petit sourire ironique :
« On ne peut pas vous en dire autant », répondit-
elle.
Il rit franchement.
« Je crois que vous n’avez pas dit un mot, reprit-
elle.
– Pas un.
– Il y avait pourtant des gens intéressants.
– Oui, de fameux bavards, des gens d’esprit. Je suis
perdu au milieu de vos Français désossés, qui
comprennent tout, qui excusent tout – qui ne sentent
rien. Des gens qui parlent, pendant des heures d’amour
et d’art. N’est-ce pas écœurant ?
– Cela devrait pourtant vous intéresser : l’art, sinon
l’amour.
– On ne parle pas de ces choses : on les fait.
– Mais quand on ne peut pas les faire ? » dit Colette,
avec une petite moue.
Christophe répondit, en riant :
« Alors, laissez cela à d’autres. Tout le monde n’est
pas fait pour l’art.
– Ni pour l’amour ?
– Ni pour l’amour.
– Miséricorde ! Et qu’est-ce qui nous reste ?
– Votre ménage.
– Merci ! » dit Colette, piquée.
Elle remit ses mains sur le piano, essaya de
nouveau, manqua de nouveau ses traits, tapa sur les
touches, et gémit :
« Je ne peux pas !... Je ne suis bonne à rien,
décidément. Je crois que vous avez raison. Les femmes
ne sont bonnes à rien.
– C’est déjà quelque chose de le dire », fit
Christophe, avec bonhomie.
Elle le regarda, de l’air penaud d’une petite fille
qu’on gronde, et dit :
« Ne soyez pas si dur !
– Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua
gaiement Christophe. Une bonne femme, c’est le
paradis sur terre. Seulement, le paradis sur terre...
– Oui, personne ne l’a jamais vu.
– Je ne suis pas si pessimiste. Je dis : Moi, je ne l’ai
jamais vu ; mais il se peut bien qu’il existe. Je suis
même décidé à le trouver, s’il existe. Seulement ce
n’est pas facile. Une bonne femme et un homme de
génie, c’est aussi rare l’un que l’autre.
– Et en dehors d’eux, le reste des hommes et des
femmes ne compte pas ?
– Au contraire ! Il n’y a que le reste qui compte...
pour le monde.
– Mais pour vous ?
– Pour moi, cela n’existe pas.
– Comme vous êtes dur ! répéta Colette.
– Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient.
Quand ce ne serait que dans l’intérêt des autres !... S’il
n’y avait pas un peu de caillou, par-ci par-là, dans le
monde, il s’en irait en bouillie.
– Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d’être
fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop
sévère pour ceux, – surtout pour celles qui ne le sont
pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous
pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des
singeries, vous croyez que nous n’avons rien de plus en
tête, et vous nous méprisez. Ah ! si vous lisiez tout ce
qui se passe dans la tête des petites femmes de quinze à
dix-huit ans, qui vont dans le monde et qui ont le genre
de succès que comporte leur vie débordante –
lorsqu’elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des
paradoxes, des choses amères, dont on rit parce qu’elles
rient, lorsqu’elles ont livré un peu d’elles-mêmes à des
imbéciles, et cherché au fond des yeux de chacune cette
lumière qu’on n’y trouve jamais – si vous les voyiez,
quand elles rentrent chez elles, dans la nuit et
s’enferment dans leur chambre, silencieuse, et se jettent
à genoux dans des agonies de solitude !...
– Est-ce possible ? dit Christophe stupéfait. Quoi !
vous souffrez, vous souffrez ainsi ? »
Colette ne répondit pas ; mais des larmes lui vinrent
aux yeux. Elle essaya de sourire, et tendit la main à
Christophe ; il la saisit ému.
« Pauvre petite ! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi
ne faites-vous rien pour sortir de cette vie ?
– Que voulez-vous que nous fassions ? Il n’y a rien
à faire. Vous, hommes, vous pouvez vous libérer, faire
ce que vous voulez. Mais nous, nous sommes
enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et
des plaisirs mondains : nous ne pouvons en sortir.
– Qui vous empêche de vous affranchir comme
nous, de prendre une tâche qui vous plaise et vous
assure, comme à nous, l’indépendance ?
– Comme à vous ? Pauvre monsieur Krafft ! Elle ne
vous l’assure pas trop !... Enfin ! Elle vous plaît du
moins. Mais nous, pour quelle tâche sommes-nous
faites ? Il n’y en a pas une qui nous intéresse. – Oui, je
sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, nous
feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne
nous regardent pas ; nous voudrions tant nous intéresser
à quelque chose ! Je fais comme les autres. Je m’occupe
de patronages, de comités de bienfaisance. Je suis des
cours de la Sorbonne, des conférences de Bergson et de
Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées
classiques, et je prends des notes, des notes... Je ne sais
pas ce que j’écris !... et je tâche de me persuader que
cela me passionne, ou du moins que c’est utile. Ah !
comme je sais bien le contraire, comme tout cela m’est
égal, et comme je m’ennuie !... Ne recommencez pas à
me mépriser, parce que je vous dis franchement ce que
tout le monde pense. Je ne suis pas plus bécasse qu’une
autre. Mais qu’est-ce que la philosophie, et l’histoire, et
la science peuvent bien me faire ? Quant à l’art – vous
voyez – je tapote, je barbouille, je fais de petites saletés
d’aquarelles – mais est-ce que cela remplit une vie ? Il
n’y a qu’un but à la nôtre : c’est le mariage. Mais
croyez-vous que c’est gai de se marier avec l’un ou
l’autre de ces individus, que je connais aussi bien que
vous ? Je les vois comme ils sont. Je n’ai pas la chance
d’être comme vos Gretchen allemandes, qui savent
toujours se faire illusion... Est-ce que ce n’est pas
terrible ? Regarder autour de soi, voir celles qui se sont
mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser
qu’il faudra faire comme elles, se déformer de corps et
d’esprit, devenir banales comme elles !... Il faut du
stoïcisme, je vous assure, pour accepter une telle vie et
ses devoirs. Toutes les femmes n’en sont pas capables...
Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s’en
va ; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes
choses en nous – qui ne serviront à rien, qui meurent
tous les jours, qu’il faudra se résigner à donner à des
sots, à des êtres qu’on méprise, et qui vous
mépriseront !... Et personne ne vous comprend ! On
dirait que nous sommes une énigme pour les gens.
Passe encore pour les hommes, qui nous trouvent
insipides et baroques ! Mais les femmes devraient nous
comprendre ! Elles ont été comme nous ; elles n’ont
qu’à se souvenir... Point. Aucun secours de leur part.
Même nos mères nous ignorent, et ne cherchent pas
vraiment à nous connaître. Elles ne cherchent qu’à nous
marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi comme tu
voudras ! La société nous laisse dans un abandon
absolu.
– Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut
que chacun, à son tour, refasse l’expérience de la vie. Si
vous êtes brave, tout ira bien. Cherchez en dehors de
votre monde. Il doit pourtant y avoir encore quelques
honnêtes hommes en France.
– Il y en a. J’en connais. Mais ils sont si
ennuyeux !... Et puis, je vous dirai : le monde où je vis
me déplaît ; mais je ne crois pas que je pourrais vivre en
dehors, maintenant. J’en ai pris l’habitude. J’ai besoin
d’un certain bien-être, de certains raffinements de luxe
et de société, que l’argent ne suffit pas sans doute à
donner, mais pour lesquels il est indispensable. Ce n’est
pas brillant, je le sais. Mais je me connais, je suis
faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas de moi,
parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi
avec bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec
vous ! Je sens que vous êtes fort, que vous êtes sain :
j’ai toute confiance en vous. Soyez un peu mon ami,
voulez-vous ?
– Je veux bien, dit Christophe. Mais qu’est-ce que je
pourrais faire ?
– M’écouter, me conseiller, me donner du courage.
Je suis dans un tel désarroi, souvent ! Alors, je ne sais
plus que faire. Je me dis : “À quoi bon lutter ? À quoi
bon me tourmenter ? Ceci ou cela, qu’importe ?
N’importe qui ! N’importe quoi !” C’est un état affreux.
Je ne voudrais pas y tomber. Aidez-moi ! Aidez-
moi !... »
Elle avait l’air accablée, vieillie de dix ans ; elle
regardait Christophe avec de bons yeux soumis et
suppliants. Il promit tout ce qu’elle voulut. Alors elle se
ranima, sourit, redevint gaie.
Et, le soir, elle riait, et flirtait, comme à l’ordinaire.
*
À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des
entretiens intimes. Ils étaient seuls ensemble : elle lui
confiait ce qu’elle voulait ; il se donnait beaucoup de
mal pour la comprendre et pour la conseiller ; elle
écoutait les conseils, au besoin les remontrances,
gravement, attentivement, comme une fillette bien
sage : cela la distrayait, l’intéressait, la soutenait
même ; elle le remerciait d’une œillade émue et
coquette. – Mais à sa vie, rien n’était changé : il n’y
avait qu’une distraction de plus.
Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se
levait excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des
insomnies ; elle ne s’endormait guère qu’à l’aube. De
tout le jour, elle ne faisait rien. Elle ressassait
indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d’idée, un
souvenir de conversation, une phrase musicale, l’image
d’une figure qui lui avait plu. Elle n’était tout à fait
éveillée qu’à partir de quatre ou cinq heures du soir.
Jusque-là, elle avait les paupières lourdes, le visage
gonflé, l’air boudeur, endormi. Elle se ranimait, quand
venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle,
et comme elle curieuses des potins de Paris. Elles
discutaient ensemble à perte de vue sur l’amour. La
psychologie amoureuse : c’était l’éternel sujet, avec la
toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait
aussi son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient
besoin de passer deux ou trois heures par jour au milieu
des jupes, et qui eussent pu en porter : car ils avaient
des âmes et des conversations de filles. Christophe avait
son heure : l’heure du confesseur. Colette,
instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était
comme la jeune Française, dont parle Bodley, qui, au
confessionnal, « développait un thème tranquillement
préparé, modèle d’ordonnance lumineuse et de clarté,
où tout ce qui devait être dit était rangé en bon ordre, et
classé en catégories distinctes ». – Après quoi, elle
s’amusait de plus belle. À mesure que la journée
s’avançait, elle redevenait plus jeune. Le soir, on allait
au théâtre ; et c’était l’éternel plaisir de reconnaître
dans la salle les mêmes éternelles figures ; – le plaisir,
non de la pièce qu’on jouait, mais des acteurs qu’on
connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les
travers bien connus. On échangeait avec ceux qui
venaient vous voir dans votre loge des méchancetés sur
ceux qui étaient dans les autres loges, ou bien sur les
actrices. On trouvait que l’ingénue avait un filet de voix
« comme une mayonnaise tournée », ou que la grande
comédienne était habillée « comme un abat-jour ». – Ou
bien, on allait en soirée ; et là, le plaisir était de se
montrer, si l’on était jolie : (cela dépendait des jours :
rien de plus capricieux qu’une joliesse de Paris) ; on
renouvelait la provision de critiques sur les gens, leurs
toilettes, et leurs défauts physiques. De conversation, il
n’y en avait point. – On rentrait tard. On avait peine à
se coucher : (c’était l’heure où l’on était le plus
éveillée). On trôlait autour de sa table. On feuilletait un
livre. On riait toute seule, au souvenir d’une parole ou
d’un geste. On s’ennuyait. On était très malheureuse.
On ne pouvait s’endormir. Et la nuit, brusquement, on
avait des crises de désespoir.
Christophe, qui ne voyait Colette que quelques
heures, de temps en temps, et ne pouvait assister qu’à
quelques-unes de ses transformations, avait déjà bien de
la peine à s’y reconnaître. Il se demandait à quel
moment elle était sincère – ou si elle était sincère
toujours – ou si elle n’était sincère jamais. Colette elle-
même n’aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart
des jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint,
dans la nuit. Elle ne savait pas ce qu’elle était, parce
qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait, et parce qu’elle
ne pouvait pas le savoir, avant de l’avoir essayé. Alors
elle l’essayait, à sa façon, avec le plus de liberté et le
moins de risques possibles, en tâchant de se calquer sur
ceux qui l’entouraient, de prendre leur mesure morale.
Elle ne se pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout
ménager, afin de profiter de tout.
Mais avec un ami comme Christophe, ce n’était pas
commode. Il admettait qu’on lui préférât des êtres qu’il
n’estimait pas, ou même qu’il méprisait ; mais il
n’admettait pas qu’on l’égalât à eux. Chacun son goût ;
mais au moins, fallait-il en avoir un.
Il était d’autant moins disposé à la patience que
Colette semblait prendre plaisir à collectionner autour
d’elle tous les petits jeunes gens, qui pouvaient le plus
exaspérer Christophe : d’écœurants petits snobs, riches
pour la plupart, en tous cas oisifs, ou lotis de quelque
sinécure dans quelque ministère – ce qui est tout
comme. Tous écrivaient – prétendaient écrire. C’était
une névrose, sous la Troisième République. C’était
surtout une forme de paresse vaniteuse, – le travail
intellectuel étant de tous le plus difficile à contrôler, et
celui qui prête le plus au bluff. Ils ne disaient de leurs
grands labeurs que quelques mots discrets, mais
respectueux. Ils semblaient pénétrés de l’importance de
leur tâche, accablés sous le fardeau. Dans les premiers
temps, Christophe éprouvait une gêne à ignorer
absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité,
il tâcha de s’informer ; il désirait surtout savoir ce
qu’avait écrit l’un deux, dont leurs discours faisaient un
maître du théâtre. Il fut surpris d’apprendre que ce
grand dramaturge avait produit un seul acte, lequel était
extrait d’un roman, qui lui-même était fait d’une suite
de nouvelles, ou plutôt de notations qu’il avait publiées
dans une de leurs Revues, au cours des dix dernières
années. Les autres n’avaient pas un bagage plus lourd :
quelques actes, quelques nouvelles, quelques vers.
Certains étaient célèbres pour un article. D’autres pour
un livre, « qu’ils devaient faire ». Ils professaient du
dédain pour les œuvres de longue haleine. Ils
semblaient attacher une importance extrême à
l’agencement des mots dans la phrase. Cependant le
mot de « pensée » revenait fréquemment dans leurs
propos ; mais il ne paraissait pas avoir le même sens
que dans le langage courant : ils l’appliquaient à des
détails de style. Toutefois, il y avait aussi parmi eux de
grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu’ils
écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en
italiques, pour qu’on ne s’y trompât point.
Tous avaient le culte du moi : le seul culte qu’ils
eussent. Ils cherchaient à le faire partager aux autres. Le
malheur était que les autres étaient déjà pourvus. Ils
avaient la préoccupation constante d’un public dans
leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal,
porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le
cabotinage est naturel aux jeunes gens, et d’autant plus
qu’ils sont plus insignifiants, c’est-à-dire moins
occupés. C’est surtout pour la femme qu’ils se mettent
en frais : car ils la convoitent, et désirent – encore plus
– être convoités par elle. Mais même pour le premier
venu, ils font la roue : pour un passant qu’ils croisent, et
dont ils ne peuvent attendre qu’un regard ébahi.
Christophe rencontrait souvent de ces petits
paonneaux : rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font
la tête d’un portrait connu : Van Dyck, Rembrandt,
Vélasquez, Beethoven, ou d’un rôle à jouer : le bon
peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le profond
penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube,
l’homme de la nature... Ils jetaient un regard de côté, en
passant, pour voir si on les remarquait. Christophe les
voyait venir, et, quand ils étaient près de lui,
malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux
d’un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère :
deux pas plus loin, ils piaffaient pour le prochain
passant. – Ceux du salon de Colette étaient plus
raffinés : c’était surtout leur esprit qu’ils grimaient : ils
copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes
n’étaient pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une
idée : la Force, la Joie, la Pitié, la Solidarité, le
Socialisme, l’Anarchisme, la Foi, la Liberté ; c’étaient
des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire des plus
chères pensées une affaire de littérature, et de ramener
les plus héroïques élans de l’âme humaine au rôle de
cravates à la mode.
Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c’était
dans l’amour : il leur appartenait. La casuistique du
plaisir n’avait point de secrets pour eux ; dans leur
virtuosité, ils inventaient des cas nouveaux, afin d’avoir
l’honneur de les résoudre. Ç’a toujours été l’occupation
de ceux qui n’en ont point d’autre : faute d’aimer, ils
« font l’amour » ; et surtout, ils l’expliquent. Les
commentaires étaient plus abondants que le texte, qui,
chez eux, était fort mince. La sociologie donnait du
ragoût aux pensées les plus scabreuses : tout se couvrait
alors du pavillon de la sociologie ; quelque plaisir
qu’on eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque
chose, si l’on ne s’était persuadé qu’en les satisfaisant,
on travaillait pour les temps nouveaux. Un genre de
socialisme éminemment parisien : le socialisme
érotique.
Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette
petite cour d’amour, était l’égalité des femmes et des
hommes dans le mariage et de leurs droits à l’amour. Il
y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, protestants,
un peu ridicules – Scandinaves ou Suisses – qui avaient
réclamé l’égalité dans la vertu : les hommes arrivant au
mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes
parisiens demandaient une égalité d’une autre sorte,
l’égalité dans la malpropreté : les femmes arrivant au
mariage, souillées comme les hommes – le droit aux
amants. Paris avait fait une telle consommation de
l’adultère, en imagination et en pratique, qu’il
commençait à sembler insipide : on cherchait à lui
substituer, dans le monde des lettres, une invention plus
originale : la prostitution des jeunes filles – j’entends la
prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente,
familiale, et par-dessus le marché sociale. – Un livre,
plein de talent, qui venait de paraître, faisait foi sur la
question : il étudiait en quatre cents pages d’un
pédantisme badin, « selon toutes les règles de la
méthode Baconienne », le « meilleur aménagement du
plaisir ». Cours complet d’amour libre, où l’on parlait
sans cesse d’élégance, de bienséance, de bon goût, de
noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale –
un Berquin pour les jeunes filles du monde qui
voulaient mal tourner. – C’était, pour le moment,
l’Évangile, dont la petite cour de Colette, faisait ses
délices, et qu’elle paraphrasait. Il va de soi qu’à la
façon des disciples, ils laissaient de côté ce qu’il
pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de juste, de bien
observé et même d’assez humain, pour n’en retenir que
le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne
manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses – des
aphorismes de ce genre : « que le goût de la volupté ne
peut qu’aiguiser le goût du travail » ; – « qu’il est
monstrueux qu’une vierge devienne mère, avant d’avoir
joui » ; – « que la possession d’un homme vierge était
pour une femme la préparation naturelle à la maternité
réfléchie » ; – que c’était le rôle des mères
« d’organiser la liberté des filles avec cet esprit de
délicatesse et de décence qu’elles appliquent à protéger
la liberté de leurs fils » ; – et que le temps viendrait
« où les jeunes filles rentreraient de chez leur amant
avec autant de naturel qu’elles reviennent à présent du
cours ou de prendre le thé chez une amie ».
Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes
étaient fort raisonnables.
Christophe avait l’horreur de ces propos. Il
s’exagérait leur importance et le mal qu’ils pouvaient
faire. Les Français ont trop d’esprit pour appliquer leur
littérature. Ces Diderots au petit pied, cette menue
monnaie du grand Denis, sont dans la vie ordinaire,
comme le génial Panurge de l’Encyclopédie, des
bourgeois aussi honnêtes, voire aussi timorés que les
autres. C’est justement parce qu’ils sont si timides dans
l’action qu’ils s’amusent à pousser l’action (en pensée),
jusqu’aux limites du possible. C’est un jeu où l’on ne
risque rien.
Mais Christophe n’était pas un dilettante français.
*
Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il
y en avait un qu’elle semblait préférer. Naturellement,
de tous il était celui qui était le plus insupportable à
Christophe.
Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la
littérature aristocratique, et jouent les patriciens de la
Troisième République. Il se nommait Lucien Lévy-
Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard vif, le nez
busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en
pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie
précoce, qui ne lui allait point mal, la parole câline, les
manières élégantes, des mains fines et molles, qui
fondaient dans la main. Il affectait toujours une très
grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec
ceux qu’il n’aimait point, et qu’il cherchait à jeter par-
dessus bord.
Christophe l’avait rencontré déjà, au premier dîner
d’hommes de lettres, où Sylvain Kohn l’avait introduit ;
et bien qu’ils ne se fussent point parlé, il lui avait suffi
d’entendre le son de sa voix pour éprouver à son égard
une aversion, qu’il ne s’expliquait pas, et dont il ne
devait comprendre que plus tard les profondes raisons.
Il y a des coups de foudre de l’amour. Il y en a aussi de
la haine – ou – (pour ne point choquer les âmes douces,
qui ont peur de ce mot, comme de toutes les passions) –
c’est l’instinct de l’être sain, qui sent l’ennemi et se
défend.
En face de Christophe, il représentait l’esprit
d’ironie et de décomposition, qui s’attaquait,
doucement, poliment, sourdement, à tout ce qu’il y
avait de grand dans l’ancienne société qui mourait : à la
famille, au mariage, à la religion, à la patrie ; en art, à
tout ce qu’il y avait de viril, de pur, de sain, de
populaire ; à toute foi dans les idées, dans les
sentiments, dans les grands hommes, dans l’homme. Au
fond de toute cette pensée, il n’y avait qu’un plaisir
mécanique d’analyse, d’analyse à outrance, un besoin
animal de ronger la pensée, un instinct de ver. Et à côté
de cet idéal de rongeur intellectuel, une sensualité de
fille, mais de fille bas-bleu : car chez lui, tout était ou
devenait littéraire. Tout lui était matière à littérature :
ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il
avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec
beaucoup de talent la vie privée de ses parents, leurs
aventures intimes, celles de ses amis, les siennes, ses
liaisons entre autres qu’il avait eue avec la femme de
son meilleur ami : les portraits étaient faits avec un
grand art ; chacun en louait l’exactitude : le public, la
femme, et l’ami. Il ne pouvait obtenir les confidences
ou les faveurs d’une femme, sans le dire dans un livre.
– Il eût semblé naturel que ses indiscrétions le missent
en froid avec ses « associées ». Mais il n’en était rien :
elles en étaient à peine un peu gênées ; elles protestaient
pour la forme : au fond elles étaient ravies qu’on les
montrât aux passants, toutes nues ; pourvu qu’on leur
laissât un masque sur la figure, leur pudeur était en
repos. De son côté il n’apportait à ces commérages
aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de
scandale. Il n’était pas plus mauvais fils, ni plus
mauvais amant, que la moyenne des gens. Dans les
mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père,
sa mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait
d’eux avec une tendresse et un charme poétiques. En
réalité, il était extrêmement familial ; mais de ces gens
qui n’ont pas besoin de respecter ce qu’ils aimaient ;
bien au contraire ; ils aiment mieux ce qu’ils peuvent un
peu mépriser ; l’objet de leur affection leur en paraît
plus près d’eux, plus humain. Ils sont les gens du
monde les moins capables de comprendre l’héroïsme et
surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les considérer
comme un mensonge ou une faiblesse d’esprit. Il va de
soi d’ailleurs qu’ils ont la conviction de comprendre
mieux que quiconque les héros de l’art, et qu’il les
jugent avec une familiarité protectrice.
Il s’entendait admirablement avec les ingénues
perverties de la société bourgeoise, riche et fainéante. Il
était une compagne pour elles, une sorte de servante
dépravée, plus libre et plus avertie, qui les instruisait, et
qu’elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec lui ; et,
la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient
curieusement l’androgyne nu, qui les laissait faire.
Christophe ne pouvait comprendre comment une
jeune fille, comme Colette, qui semblait avoir une
nature délicate et le désir touchant d’échapper à l’usure
dégradante de la vie, pouvait se complaire dans cette
société... Christophe n’était point psychologue. Lucien
Lévy-Cœur l’était cent fois plus que lui. Christophe
était le confident de Colette ; mais Colette était la
confidente de Lucien Lévy-Cœur. Grande supériorité
pour celui-ci. Il est doux à une femme de croire qu’elle
a affaire à un homme plus faible qu’elle. Elle trouve à
satisfaire, en même temps qu’à ce qu’il y a de moins
bon en elle, à ce qu’il y a de meilleur : son instinct
maternel. Lucien Lévy-Cœur le savait bien : un des
moyens les plus sûrs pour toucher le cœur des femmes
est d’éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette se
sentait faible, passablement lâche, avec des instincts
dont elle n’était pas très fière, mais qu’elle se fût bien
gardée de repousser. Il lui plaisait de se laisser
persuader, par les confessions audacieusement calculées
de son ami, que les autres étaient de même, et qu’il
fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle
se donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des
penchants qui lui étaient agréables, et le luxe de se dire
qu’elle avait raison ainsi, que la sagesse était de ne pas
se révolter et d’être indulgent pour ce qu’on ne pouvait
– « hélas ! » – empêcher. C’était là une sagesse dont la
pratique n’avait rien de pénible.
Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une
forte saveur dans le contraste perpétuel qui existe, au
sein de la société, entre l’extrême raffinement de la
civilisation apparente et l’animalité profonde. Tout
salon, qui n’est point rempli de fossiles et d’âmes
pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains,
deux couches de conversations superposées : l’une –
que tout le monde entend – entre les intelligences ;
l’autre, – dont peu de gens ont conscience, et qui est
pourtant la plus forte – entre les instincts, entre les
bêtes. Ces deux conversations sont souvent
contradictoires. Tandis que les esprits échangent des
monnaies de convention, les corps disent : Désir,
Aversion, ou, plus souvent : Curiosité, Ennui, Dégoût.
La bête, encore que domptée par des siècles de
civilisation, et aussi abrutie que les misérables lions
dans la cage, rêve toujours à sa pâture.
Mais Christophe n’était pas encore arrivé à ce
désintéressement de l’esprit, que seul apporte l’âge et la
mort des passions. Il avait pris très au sérieux son rôle
de conseiller de Colette. Elle lui avait demandé son
aide ; et il la voyait s’exposer de gaieté de cœur au
danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité à Lucien
Lévy-Cœur. Celui-ci s’était tenu d’abord, vis-à-vis de
Christophe, dans l’attitude d’une politesse irréprochable
et ironique. Lui aussi flairait l’ennemi ; mais il ne le
jugeait pas redoutable : il le ridiculisait, sans en avoir
l’air. Il n’eût demandé qu’à être admiré de Christophe
pour rester en bons termes avec lui : mais c’était ce
qu’il ne pourrait obtenir jamais ; et il le sentait bien, car
Christophe n’avait pas l’art de feindre. Alors, Lucien
Lévy-Cœur était passé insensiblement d’une opposition
tout abstraite de pensées à une petite guerre
personnelle, soigneusement voilée, dont Colette devait
être le prix.
Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle
goûtait la supériorité morale et le talent de Christophe,
mais elle goûtait aussi l’immoralité amusante et l’esprit
de Lucien Lévy-Cœur ; et, au fond, elle y trouvait plus
de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas les
remontrances : elle les écoutait avec une humilité
touchante, qui le désarmait. Elle était assez bonne, mais
sans franchise, par faiblesse, par bonté même. Elle
jouait à demi la comédie ; elle feignait de penser
comme Christophe. Elle savait bien le prix d’un ami
comme lui ; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à
une amitié ; elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien,
ni à personne ; elle voulait ce qui lui était le plus
commode et le plus agréable. Elle cachait donc à
Christophe qu’elle recevait toujours Lucien Lévy-
Cœur ; elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes
femmes du monde, expertes dès l’enfance en cet
exercice nécessaire, à qui doit posséder l’art de garder
tous ses amis et de les contenter tous. Elle se donnait
comme excuse que c’était pour ne pas faire de peine à
Christophe ; mais en réalité, c’était parce qu’elle savait
qu’il avait raison ; et elle n’en voulait pas moins faire
ce qui lui plaisait à elle, sans pourtant se brouiller avec
lui. Christophe avait parfois le soupçon de ces ruses ; il
grondait alors, il faisait la grosse voix. Elle continuait
de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu
triste ; elle lui faisait les yeux doux – feminæ ultima
ratio. – Cela l’attristait vraiment de sentir qu’elle
pouvait perdre l’amitié de Christophe ; elle se faisait
séduisante et sérieuse ; et elle réussissait à désarmer
pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou tard, il
fallait bien en finir par un éclat. Dans l’irritation de
Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de
jalousie. Et dans les ruses enjôleuses de Colette, il
entrait aussi un peu, un petit peu d’amour. La rupture
n’en devait être que plus vive.
Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant
délit de mensonge, il lui mit marché en mains : choisir
entre Lucien Lévy-Cœur et lui. Elle essaya d’éluder la
question ; et, finalement, elle revendiqua son droit
d’avoir tous les amis qu’il lui plaisait. Elle avait
parfaitement raison ; et Christophe se rendit compte
qu’il était ridicule ; mais il savait aussi que ce n’était
pas par égoïsme qu’il se montrait exigeant : il s’était
pris pour Colette d’une sincère affection ; il voulait la
sauver, fût-ce en violentant sa volonté. Il insista donc,
maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit :
« Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus
amis ? »
Elle dit :
« Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de
peine, si vous ne l’étiez plus.
– Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre
sacrifice.
– Sacrifice ! Quel mot absurde ! dit-elle. Pourquoi
faudrait-il toujours sacrifier une chose à une autre ? Ce
sont des bêtes d’idées chrétiennes. Au fond, vous êtes
un vieux clérical sans le savoir.
– Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c’est tout un ou
tout autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de
milieu, même pour l’épaisseur d’un cheveu.
– Oui, je sais, dit-elle. C’est pour cela que je vous
aime. Je vous aime bien, je vous assure ; mais...
– Mais vous aimez bien aussi l’autre ? »
Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins
et sa voix la plus douce :
« Restez ! »
Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien
Lévy-Cœur entra ; et les mêmes yeux câlins et la même
voix douce servirent à le recevoir. Christophe regarda,
en silence, Colette faire ses petites comédies ; puis il
s’en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur chagrin.
C’était si bête de s’attacher toujours, de se laisser
prendre au piège !
En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses
livres, il ouvrit par désœuvrement sa Bible, et lut :
... Le Seigneur a dit : Parce que les filles de Sion
vont en raidissant le cou, en remuant les yeux, en
marchant à petits pas affectés, en faisant résonner les
anneaux de leurs pieds.
Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des
filles de Sion, le Seigneur en découvrira la nudité...
Il éclata de rire, en songeant au manège de Colette ;
et il se coucha de bonne humeur. Puis il pensa qu’il
fallait qu’il fût bien atteint, lui aussi, par la corruption
de Paris, pour que la Bible fût devenue pour lui d’une
lecture comique. Mais il n’en continua pas moins, dans
son lit, à se répéter la sentence du grand justicier
farceur ; et il cherchait à en imaginer l’effet sur la tête
de sa jeune amie. Il s’endormit, en riant comme un
enfant. Il ne songeait déjà plus à son nouveau chagrin.
Un de plus, un de moins... Il en prenait l’habitude.
*
Il ne cessa point de donner des leçons de piano à
Colette ; mais il évita désormais les occasions qu’elle
lui offrait de continuer leurs entretiens amicaux. Elle
eut beau s’attrister, se piquer, jouer de ses petites
roueries : il s’obstina ; ils se boudèrent ; d’elle-même,
elle finit par trouver des prétextes pour espacer les
leçons ; et il en trouva pour esquiver les invitations aux
soirées des Stevens.
Il en avait assez de la société parisienne ; il ne
pouvait plus souffrir ce vide, cette oisiveté, cette
impuissance morale, cette neurasthénie, cette
hypercritique, sans raison et sans but, qui se dévore
elle-même. Il se demandait comment un peuple peut
vivre dans cette atmosphère stagnante, d’art pour l’art
et de plaisir pour le plaisir. Cependant, ce peuple vivait,
il avait été grand, il faisait encore assez bonne figure
dans le monde ; pour qui le voyait de loin, il faisait
illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre ? Il ne
croyait à rien, à rien qu’au plaisir...
Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se
heurta dans la rue à une foule hurlante de jeunes gens et
de femmes, qui traînaient une voiture, où un vieux
prêtre était assis, bénissant à droite et à gauche. Un peu
plus loin, il vit des soldats français, qui enfonçaient à
coups de hache les portes d’une église, et que des
messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il
s’aperçut que les Français croyaient pourtant à quelque
chose – encore qu’il ne comprît pas à quoi. On lui
expliqua que c’était l’État qui se séparait de l’Église,
après un siècle de vie commune, et que, comme elle ne
voulait pas partir à bon gré, fort de son droit et de sa
force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point
le procédé galant ; mais il était si excédé du
dilettantisme anarchique des artistes parisiens qu’il eut
plaisir à rencontrer des gens qui étaient prêts à se faire
casser la tête pour une cause, si inepte qu’elle fût.
Il ne tarda pas à reconnaître qu’il y avait beaucoup
de ces gens en France. Les journaux politiques se
livraient des combats, comme les héros d’Homère ; ils
publiaient journellement des appels à la guerre civile. Il
est vrai que cela se passait en paroles, et que l’on en
venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait
pas de naïfs pour mettre en action la morale que les
autres écrivaient. On assistait alors à de curieux
spectacles : des départements qui prétendaient se
séparer de la France, des régiments qui désertaient, des
préfectures brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête
de compagnies de gendarmes, des paysans armés de
faux, faisant bouillir des chaudières pour défendre les
églises, que des libres penseurs défonçaient, au nom de
la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient
dans les arbres pour parler aux provinces du Vin,
soulevées contre les provinces de l’Alcool. Par-ci, par-
là, ces millions d’hommes qui se montraient le poing,
tout rouges d’avoir prié, finissaient tout de bon par se
cogner. La République flattait le peuple ; et puis, elle le
faisait sabrer. Le peuple, de son côté, cassait la tête à
quelques enfants du peuple – officiers et soldats. –
Ainsi, chacun prouvait aux autres l’excellence de sa
cause et de ses poings. Quand on regardait cela de loin,
au travers des journaux, on se croyait revenu de
plusieurs siècles en arrière. Christophe découvrait que
la France – cette France sceptique – était un peuple
fanatique. Mais il lui était impossible de savoir en quel
sens. Pour ou contre la religion ? Pour ou contre la
raison ? Pour ou contre la patrie ? – Ils l’étaient dans
tous les sens. Ils avaient l’air de l’être, pour le plaisir de
l’être.
*
Il fut amené à en causer, un soir, avec un député
socialiste, qu’il rencontrait parfois dans le salon des
Stevens. Bien qu’il lui eût déjà parlé, il ne se doutait
point de la qualité de son interlocuteur : jusque-là, ils ne
s’étaient entretenus que de musique. Il fut très étonné
d’apprendre que cet homme du monde était un chef de
parti violent.
Achille Roussin était un bel homme, à la barbe
blonde, au parler grasseyant, le teint fleuri, les manières
cordiales, une certaine élégance avec un fond de
vulgarité, des gestes de rustre, qui lui échappaient de
temps en temps : une façon de se faire les ongles en
société, une habitude toute populaire, de ne pouvoir
parler à quelqu’un sans happer son habit, l’empoigner,
lui palper les bras ; il était gros mangeur, gros buveur,
viveur, rieur, les appétits d’un homme du peuple, qui se
rue à la conquête du pouvoir ; souple, habile à changer
de façons, suivant le milieu et l’interlocuteur, exubérant
d’une façon raisonnée, sachant écouter, s’assimilant
sur-le-champ tout ce qu’il entendait ; sympathique
d’ailleurs, intelligent, s’intéressant à tout, par goût
naturel, par goût acquis, et par vanité : honnête, dans la
mesure où son intérêt ne lui commandait pas le
contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l’être.
Il avait un assez jolie femme, grande, bien faite,
solidement charpentée, la taille élégante, un peu
étriquée dans de luxueuses toilettes, qui accusaient avec
exagération les robustes rondeurs de son anatomie ; le
visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux
grands, noirs et épais ; le menton un peu en galoche ; la
figure grosse, d’aspect assez mignon toutefois, mais
gâté par les petites grimaces des yeux myopes,
clignotants, et de la bouche en cul de poule. Elle avait
une démarche factice, saccadée, comme certains
oiseaux ; et une façon de parler minaudière, mais
beaucoup de bonne grâce et d’amabilité. Elle était de
riche famille bourgeoise et commerçante, d’esprit libre
et d’espèce vertueuse, attachée aux devoirs
innombrables du monde, comme à une religion, sans
parler de ceux qu’elle s’imposait, de ses devoirs
artistiques et sociaux : avoir un salon, répandre l’art
dans les Universités Populaires, s’occuper d’œuvres
philanthropiques ou de psychologie de l’enfance – sans
chaleur de cœur, sans intérêt profond – par bonté
naturelle, snobisme, et pédantisme innocent de jeune
femme instruite, qui semble réciter perpétuellement une
leçon, et qui met son amour-propre à ce qu’elle soit
bien sue. Elle avait besoin de s’occuper, mais elle
n’avait pas besoin de s’intéresser à ce dont elle
s’occupait. Telle, l’activité fébrile de ces femmes, qui
ont toujours un tricot entre les doigts, et qui remuent
sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde
était attaché à ce travail, dont elles n’ont même pas
l’emploi. Et puis, il y avait chez elle – comme chez les
« tricoteuses » – la petite vanité de l’honnête femme,
qui fait, par son exemple, la leçon aux autres femmes.
Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il
l’avait fort bien choisie, pour son plaisir et pour sa
tranquillité. Elle était belle, il en jouissait, il ne lui
demandait rien de plus ; et elle ne lui demandait rien de
plus. Il l’aimait, et la trompait. Elle s’en accommodait
pourvu qu’elle eût sa part. Peut-être même y trouvait-
elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une
mentalité de femme de harem.
Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans,
dont elle s’occupait, en bonne mère de famille, avec la
même application aimable et froide qu’elle apportait à
suivre la politique de son mari et les dernières
manifestations de la mode et de l’art. Et cela faisait,
dans ce milieu, le plus singulier mélange de théories
avancées, d’art ultra-décadent, d’agitation mondaine, et
de sentiment bourgeois.
Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Mme
Roussin était bonne musicienne, jouait du piano d’une
façon charmante ; elle avait un toucher délicat et
ferme ; avec sa petite tête, qui regardait fixement les
touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient,
elle avait l’air d’une poule qui donne des coups de bec.
Bien douée, et plus instruite en musique que la plupart
des Françaises, elle était d’ailleurs indifférente comme
une carpe au sens profond de la musique : c’était pour
elle une suite de notes, de rythmes et de nuances,
qu’elle écoutait ou récitait avec exactitude ; elle n’y
cherchait point d’âme, n’en ayant pas besoin pour elle-
même. Cette aimable femme, intelligente, simple,
toujours disposée à rendre service, dispensa à
Christophe la bonne grâce accueillante qu’elle avait
pour tous. Christophe lui en savait peu de gré ; il n’avait
pas beaucoup de sympathie pour elle : il la trouvait
inexistante. Peut-être ne lui pardonnait-il pas non plus,
sans s’en rendre compte, la complaisance qu’elle
mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son
mari, dont elle n’ignorait pas les aventures. La passivité
était, de tous les vices, celui qu’il excusait le moins.
Il se lia plus intimement avec Achille Roussin.
Roussin aimait la musique, comme les autres arts, d’une
façon grossière, mais sincère. Quand il aimait une
symphonie, il avait l’air de coucher avec. Il avait une
culture superficielle, et il en tirait bon parti ; sa femme
ne lui avait pas été inutile en cela. Il s’intéressa à
Christophe, parce qu’il voyait en lui un plébéien
vigoureux, comme il était lui-même. Il était d’ailleurs
curieux d’observer de près un original de ce genre – (il
était d’une curiosité inlassable pour observer les
hommes) – et de connaître ses impressions sur Paris. La
franchise et la rudesse des remarques de Christophe
l’amusa. Il était assez sceptique pour en admettre
l’exactitude. Que Christophe fût Allemand n’était pas
pour le gêner : au contraire ! Il se vantait d’être au-
dessus des préjugés de patrie. Et, en somme, il était
sincèrement « humain » : (sa principale qualité) ; il
sympathisait avec tout ce qui était homme. Mais cela ne
l’empêchait point d’avoir la conviction bien assurée de
la supériorité du Français – vieille race, vieille
civilisation – sur l’Allemand, et de se gausser de
l’Allemand.
*
Christophe voyait chez Achille Roussin d’autres
hommes politiques, ministres de la veille ou du
lendemain. Avec chacun d’eux individuellement il
aurait eu assez de plaisir à causer, si ces illustres
personnages l’en avaient jugé digne. Au contraire de
l’opinion généralement répandue, il trouvait leur société
plus intéressante que celle des littérateurs qu’il
connaissait. Ils avaient une intelligence plus vivante,
plus ouverte aux passions et aux grands intérêts de
l’humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la
plupart, ils étaient étonnamment dilettantes ; pris à part,
ils l’étaient presque autant que les hommes de lettres.
Bien entendu, ils étaient assez ignorants de l’art, surtout
de l’art étranger ; mais ils prétendaient tous plus ou
moins s’y connaître ; et souvent, ils l’aimaient
vraiment. Il y avait des Conseils des ministres, qui
ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L’un
faisait des pièces de théâtre. L’autre raclait du violon et
était wagnérien enragé. L’autre gâchait de la peinture.
Et tous collectionnaient les tableaux impressionnistes,
lisaient les livres décadents, mettaient une coquetterie à
goûter un art ultra-aristocratique, qui était l’ennemi
mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces
ministres socialistes, ou radicaux-socialistes, ces
apôtres des classes affamées, faire les connaisseurs en
jouissances raffinées. Sans doute, c’était leur droit ;
mais cela ne lui semblait pas très loyal.
Mais le plus curieux, c’était quand ces hommes, qui,
pris en particulier, étaient sceptiques, sensualistes,
nihilistes, anarchistes, touchaient à l’action : aussitôt, ils
devenaient fanatiques. Les plus dilettantes, à peine
arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes
orientaux ; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de
ne rien laisser libre : ils avaient l’esprit sceptique et le
tempérament tyrannique. La tentation était trop forte de
pouvoir user du formidable mécanisme de centralisation
administrative, qu’avait jadis construit le plus grand des
despotes, et de n’en pas abuser. Il s’en suivait une sorte
d’impérialisme républicain, sur lequel était venu se
greffer, dans les dernières années, un catholicisme
athée.
Pendant un certain temps, les politiciens n’avaient
prétendu qu’à la domination des corps – je veux dire
des fortunes –, ils laissaient les âmes à peu près
tranquilles, les âmes n’étant pas monnayables. De leur
côté, les âmes ne s’occupaient pas de politique ; elle
passait au-dessus ou au-dessous d’elles ; la politique, en
France, était considérée comme une branche, lucrative,
mais suspecte, du commerce et de l’industrie ; les
intellectuels méprisaient les politiciens, les politiciens
méprisaient les intellectuels. – Or, depuis peu, un
rapprochement s’était fait, puis bientôt une alliance,
entre les politiciens et la pire classe des intellectuels.
Un nouveau pouvoir était entré en scène, qui s’était
arrogé le gouvernement absolu des pensées : c’étaient
les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec l’autre
pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de
despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à
détruire l’Église qu’à la remplacer ; et, de fait, ils
formaient une église de la Libre Pensée, qui avait ses
catéchismes et ses cérémonies, ses baptêmes, ses
premières communions, ses mariages, ses conciles
régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à
Rome. Inénarrable bouffonnerie que ces milliers de
pauvres bêtes, qui avaient besoin de se réunir en
troupeaux, pour « penser librement » ! Il est vrai que
leur liberté de pensée consistait à interdire celle des
autres, au nom de la Raison : car ils croyaient à la
Raison, comme les catholiques à la Sainte-Vierge, sans
se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas plus
que la Vierge, n’est rien par elle-même, et que la source
est ailleurs. Et, de même que l’Église catholique avait
ses armées de moines et ses congrégations, qui
sourdement cheminaient dans les veines de la nation,
propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité
rivale, l’église anti-catholique avait ses francs-maçons,
dont la maison mère, le Grand-Orient, tenait registre
fidèle de tous les rapports secrets que lui adressaient,
chaque jour, de tous les points de France, ses pieux
délateurs. L’État républicain encourageait sous main les
espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces
jésuites de la Raison, qui terrorisaient l’armée,
l’Université, tous les corps de l’État ; et il ne
s’apercevait point qu’en semblant le servir, ils visaient
peu à peu à se substituer à lui, et qu’il s’acheminait tout
doucement à une théocratie athée, qui n’aurait rien à
envier à celle des Jésuites du Paraguay.
Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces
calotins. Ils étaient plus fétichistes les uns que les
autres. Pour le moment, ils exultaient d’avoir fait
enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir
détruit la religion, parce qu’ils détruisaient quelques
morceaux de bois. D’autres accaparaient Jeanne d’Arc
et sa bannière de la Vierge, qu’ils venaient d’arracher
aux catholiques. Un des pères de l’Église nouvelle, un
général qui faisait la guerre aux Français de l’autre
Église, venait de prononcer un discours anticlérical en
l’honneur de Vercingétorix : il célébrait dans le Brenn
gaulois, à qui la Libre Pensée avait élevé une statue, un
enfant du peuple et le premier champion de la France
contre Rome (l’église de). Un ministre de la marine,
pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques,
donnait à un cuirassé le nom d’Ernest Renan. D’autres
libres esprits s’attachaient à purifier l’art. Ils
expurgeaient les classiques du XVIIe siècle, et ne
permettaient pas que le nom de Dieu souillât les Fables
de La Fontaine. Ils ne l’admettaient pas plus dans la
musique ancienne ; et Christophe entendit un vieux
radical, – (« Être radical, dans sa vieillesse, dit Goethe,
c’est le comble de toute folie ») – qui s’indignait qu’on
osât donner dans un concert populaire les lieder
religieux de Beethoven. Il exigeait qu’on changeât les
paroles.
D’autres, plus radicaux encore, voulaient qu’on
supprimât purement et simplement toute musique
religieuse, et les écoles où on l’apprenait. Vainement,
un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie
passait pour un Athénien, expliquait qu’il fallait
pourtant apprendre la musique aux musiciens : car,
disait-il, « quand vous envoyez un soldat à la caserne,
vous lui apprenez progressivement à se servir de son
fusil et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur :
la tête fourmille d’idées ; mais leur classement n’est pas
encore opéré. » Effrayé de son courage, protestant à
chaque phrase : « Je suis un vieux libre penseur... je
suis un vieux républicain... », il proclamait
audacieusement que « peu lui importait de savoir si les
compositions de Pergolèse étaient des opéras ou des
messes ; il s’agissait de savoir si c’étaient des œuvres
de l’art humain ». – Mais l’implacable logique de son
interlocuteur répliquait au « vieux libre penseur », au
« vieux républicain », qu’ « il y avait deux musiques :
celle qu’on chantait dans les églises, et celle qu’on
chantait ailleurs ». La première était ennemie de la
Raison et de l’État ; et la Raison d’État devait le
supprimer.
Ces imbéciles eussent été plus ridicules que
dangereux, s’ils n’avaient eu derrière eux des hommes
d’une réelle valeur, sur qui ils s’appuyaient, et qui
étaient comme eux – davantage peut-être – fanatiques
de la Raison. Tolstoï parle quelque part de ces
« influences épidémiques », qui règnent en religion, en
philosophie, en politique, en art et en science, de ces
« influences insensées, dont les hommes ne voient la
folie que lorsqu’ils s’en sont débarrassés, mais qui, tant
qu’ils y sont soumis, leur paraissent si vraies qu’ils ne
croient même pas nécessaire de les discuter ». Ainsi, la
passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les
aberrations des modes littéraires. – La religion de la
Raison était une de ces folies. Elle était commune aux
plus sots et aux plus cultivés, aux « sous-vétérinaires »
de la Chambre et à certains des esprits les plus
intelligents de l’Université. Elle était plus dangereuse
encore chez ceux-ci que chez ceux-là car, chez ceux-là,
elle s’accommodait d’un optimisme béat et stupide, qui
en détendait l’énergie ; au lieu que chez les autres, les
ressorts en étaient bandés et le tranchant aiguisé par un
pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion sur
l’antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et
qui n’en était que plus acharné à soutenir le combat de
la Liberté abstraite, de la Justice abstraite, de la Vérité
abstraite, contre la Nature mauvaise. Il y avait là un
fond d’idéalisme calviniste, janséniste, jacobin, une
vieille croyance en l’irrémédiable perversité de
l’homme que seul peut et doit briser l’orgueil
implacable des Élus chez qui souffle la Raison –
l’Esprit de Dieu. C’était un type bien français, le
Français intelligent, qui n’est pas « humain ». Un
caillou dur comme fer : rien n’y peut pénétrer ; et il
casse tout ce qu’il touche.
Christophe fut atterré par les conversations qu’il eut
chez Achille Roussin avec quelques-uns de ces fous
raisonneurs. Ses idées sur la France en étaient
bouleversées. Il croyait, d’après l’opinion courante, que
les Français étaient un peuple pondéré, sociable,
tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques
d’idées abstraites, malades de logique, toujours prêts à
sacrifier les autres à un de leurs syllogismes. Ils
parlaient constamment de liberté, et personne n’était
moins fait pour la comprendre et pour la supporter.
Nulle part, des caractères plus froidement, plus
atrocement despotiques, par passion intellectuelle, ou
parce qu’ils voulaient toujours avoir raison.
Ce n’était pas le fait d’un parti. Tous les partis
étaient le même. Ils ne voulaient rien voir en deçà, au-
delà de leur formulaire politique ou religieux, de leur
patrie, de leur province, de leur groupe, de leur étroit
cerveau. Il y avait des antisémites, qui dépensaient
toutes les forces de leur être en une haine enragée
contre tous les privilégiés de la fortune : car ils
haïssaient tous les juifs, et ils appelaient juifs tous ceux
qu’ils haïssaient. Il y avait des nationalistes, qui
haïssaient – (quand ils étaient très bons, ils se
contentaient de mépriser) – toutes les autres nations, et,
dans leur nation même, appelaient étrangers, ou
renégats, ou traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme
eux. Il y avait des antiprotestants, qui se persuadaient
que tous les protestants étaient Anglais ou Allemands,
et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il y avait
les gens de l’Occident qui ne voulaient rien admettre à
l’est de la ligne du Rhin ; et les gens du Nord, qui ne
voulaient rien admettre au sud de la ligne de la Loire ;
et les gens du Midi, qui appelaient Barbares ceux qui
étaient au nord de la ligne de la Loire; et ceux qui se
faisaient gloire d’être de race Germanique ; et ceux qui
se faisaient gloire d’être de race Gauloise ; et, les plus
fous de tous, les « Romains », qui s’enorgueillissaient
de la défaite de leurs pères ; et les Bretons, et les
Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois ; et ceux de
Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin :
chacun n’admettant que soi, se faisant de son soi un
titre de noblesse, et ne tolérant pas qu’on pût être
autrement. Rien à faire contre cette engeance : ils
n’écoutent aucun raisonnement ; ils sont faits pour
brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.
Christophe pensait qu’il était heureux qu’un tel
peuple fût en République : car tous ces petits despotes
s’annihilaient mutuellement. Mais si l’un d’eux avait
été roi, il ne fût plus resté assez d’air pour aucun autre.
*
Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une
vertu, qui les sauve : l’inconséquence.
Les politiciens français ne s’en faisaient pas faute.
Leur despotisme se tempérait d’anarchisme ; ils
oscillaient sans cesse de l’un à l’autre pôle. S’ils
s’appuyaient à gauche sur les fanatiques de la pensée, à
droite ils s’appuyaient sur les anarchistes de la pensée.
On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes
dilettantes, de petits arrivistes, qui s’étaient bien gardés
de prendre part au combat, avant qu’il fût gagné, mais
qui suivaient à la trace l’armée de la Libre Pensée, et,
après chacune de ses victoires, s’abattaient sur les
dépouilles des vaincus. Ce n’était pas pour la raison que
travaillaient les champions de la raison... Sic vos non
vobis... C’était pour ces profiteurs cosmopolites, qui
piétinaient joyeusement les traditions du pays, et qui
n’entendaient pas détruire une foi pour en installer une
autre à la place, mais pour s’installer eux-mêmes.
Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut
pas trop étonné d’apprendre que Lucien Lévy-Cœur
était socialiste. Il pensa simplement qu’il fallait que le
socialisme fût bien sûr du succès pour que Lucien
Lévy-Cœur vînt à lui. Mais il ne savait pas que Lucien
Lévy-Cœur avait trouvé moyen d’être tout aussi bien vu
dans le camp opposé, où il avait réussi à devenir l’ami
des personnalités de la politique et de l’art les plus
antilibérales, voire même antisémites. Il demanda à
Achille Roussin :
« Comment pouvez-vous garder de tels hommes
avec vous ? »
Roussin répondit :
« Il a tant de talent ! Et puis, il travaille pour nous, il
détruit le vieux monde.
– Je vois bien qu’il détruit, dit Christophe. Il détruit
si bien que je ne sais pas avec quoi vous reconstituerez.
Êtes-vous sûr qu’il vous restera assez de charpente pour
votre maison nouvelle ? Les vers se sont déjà mis dans
votre chantier de construction... »
Lucien Lévy-Cœur n’était pas le seul à ronger le
socialisme. Les feuilles socialistes étaient pleines de ces
petits hommes de lettres, art pour l’art, anarchistes de
luxe, qui s’étaient emparés de toutes les avenues qui
pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route aux
autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et
struggle for life les journaux qui se disaient organes du
peuple. Ils ne se contentaient pas des places : il leur
fallait la gloire. Dans aucun temps, on n’avait vu tant de
statues hâtivement élevées, tant de discours devant des
génies de plâtre. Périodiquement, des banquets étaient
offerts aux grands hommes de la confrérie par les
habituels pique-assiette de la gloire, non pas à
l’occasion de leurs travaux, mais de leurs décorations :
car c’était là ce qui les touchait le plus. Esthètes,
surhommes, métèques, ministres socialistes, se
trouvaient tous d’accord pour fêter une promotion dans
la Légion d’honneur, instituée par cet officier corse.
Roussin s’égayait des étonnements de Christophe. Il
ne trouvait point que l’Allemand jugeât si mal ses
partenaires. Lui-même, quand ils étaient seul à seul, les
traitait sans ménagements. Il connaissait mieux que
personne leur sottise ou leurs roueries ; mais cela ne
l’empêchait pas de les soutenir, afin d’être soutenu par
eux. Et si, dans l’intimité, il ne se gênait pas pour parler
du peuple en termes méprisants, à la tribune il était un
autre homme. Il prenait une voix de tête, des tons aigus,
nasillards, martelés, solennels, des trémolos, des
bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants,
comme des battements d’ailes : il jouait Mounet-Sully.
Christophe s’évertuait à démêler dans quelle mesure
Roussin croyait à son socialisme. L’évidence était qu’il
n’y croyait pas, au fond : il était trop sceptique. Il y
croyait pourtant, avec une part de sa pensée ; et
quoiqu’il sût fort bien que ce n’en était qu’une part – (et
pas la plus importante), – il avait organisé d’après cela
sa vie et sa conduite, parce que cela lui était plus
commode, ainsi. Son intérêt pratique n’était pas seul en
cause, mais aussi son intérêt vital, sa raison d’être et
d’agir. Sa foi socialiste lui était par lui-même une sorte
de religion d’État. – La majorité des hommes ne vit pas
autrement. Leur vie repose sur des croyances
religieuses, ou morales, ou sociales, ou purement
pratiques – (croyance à leur métier, à leur travail, à
l’utilité de leur rôle dans la vie) – auxquelles ils ne
croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir :
car ils ont besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de
ce culte officiel, dont chacun est le prêtre.
*
Roussin n’était pas un des pires. Combien d’autres
dans le parti « faisaient » du socialisme ou du
radicalisme – on ne pouvait même pas dire, par
ambition, tant cette ambition était à courte vue, n’allait
pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection !
Ces gens avaient l’air de croire en une société nouvelle.
Peut-être y avaient-ils cru jadis ; mais, en fait ils ne
pensaient plus qu’à vivre sur les dépouilles de la société
qui mourait. Un opportunisme myope était au service
d’un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de l’avenir
étaient sacrifiés à l’égoïsme de l’heure présente. On
démembrait l’armée, on eût démembré la patrie pour
plaire aux électeurs. Ce n’était point l’intelligence qui
manquait : on se rendait compte de ce qu’il eût fallu
faire, mais on ne le faisait point, parce qu’il en eût
coûté trop d’efforts. On voulait arranger sa vie et celle
de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas
de l’échelle, c’était la même morale du plus de plaisir
possible avec le moins d’efforts possible. Cette morale
immorale était le seul fil conducteur au milieu du
gâchis politique, où les chefs donnaient l’exemple de
l’anarchie, où l’on voyait une politique incohérente
poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l’un
après l’autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte
avec un ministère de la guerre pacifiste, des ministres
de la guerre, qui détruisaient l’armée afin de l’épurer,
des ministres de la marine qui soulevaient les ouvriers
des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui
prêchaient l’horreur de la guerre, des officiers
dilettantes, des juges dilettantes, des révolutionnaires
dilettantes, des patriotes dilettantes. Une démoralisation
politique universelle. Chacun attendait de l’État qu’il le
pourvût de fonctions, de pensions, de décorations ; et
l’État, en effet, ne manquait pas d’en arroser sa
clientèle : la curée des honneurs et des charges était
offerte aux fils, aux neveux, aux petits-neveux, aux
valets du pouvoir ; les députés se votaient des
augmentations de traitement : un gaspillage effréné des
finances, des places, des titres, de toutes les ressources
de l’État. – Et, comme un sinistre écho de l’exemple
d’en haut, le sabotage d’en bas : les instituteurs
enseignant la révolte contre la patrie, les employés des
postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers
des usines, jetant du sable et de l’émeri dans les
engrenages des machines, les ouvriers des arsenaux
détruisant des arsenaux, des navires incendiés, le
gâchage monstrueux du travail par les travailleurs – la
destruction non pas des riches, mais de la richesse du
monde.
Pour couronner l’œuvre, une élite intellectuelle
s’amusait à fonder en raison et en droit ce suicide d’un
peuple, au nom des droits sacrés au bonheur. Un
humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien
et du mal, s’apitoyait devant la personne
« irresponsable et sacrée » des criminels, capitulait
devant le crime et lui livrait la société.
Christophe pensait.
« La France est soûle de liberté. Après avoir déliré,
elle tombera ivre morte. Et quand elle se réveillera, elle
sera au violon. »
Ce qui blessait le plus Christophe dans cette
démagogie, c’était de voir les pires violences politiques
froidement accomplies par des hommes, dont il
connaissait le fond incertain. La disproportion était trop
scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l’action âpre
qu’ils déchaînaient, ou qu’ils autorisaient. Il semblait
qu’il y eût en eux deux éléments contradictoires : un
caractère inconsistant, qui ne croyait à rien, et une
raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans vouloir
rien écouter. Christophe se demandait comment la
bourgeoisie paisible, les catholiques, les officiers qu’on
harcelait de toutes les façons, ne les jetaient pas par la
fenêtre. Comme il ne savait rien cacher, Roussin n’eut
pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à rire, et dit :
« Sans doute, c’est ce que vous ou moi, nous
ferions, n’est-ce pas ? Mais il n’y a point de risques
avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne sont pas
capables de prendre le moindre parti énergique ; ils ne
sont bons qu’à récriminer. Une aristocratie gâteuse,
abrutie par les clubs, prostituée aux Américains et aux
juifs, qui, pour prouver son modernisme, s’amuse du
rôle insultant qu’on lui prête dans les romans et les
pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une
bourgeoisie grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend
rien, qui ne veut rien comprendre, qui ne sait que
dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, sans résultat
pratique – qui n’a qu’une passion : dormir sur son sac
aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent,
ou même de ceux qui travaillent : car cela la dérange
que les autres se remuent, tandis qu’elle pionce !... Si
vous connaissiez ces gens-là, vous finiriez par nous
trouver sympathiques... »
Mais Christophe n’éprouvait qu’un grand dégoût
pour les uns et pour les autres : car il ne pensait point
que la bassesse des persécutés fût une excuse pour celle
des persécuteurs. Il avait souvent rencontré chez les
Stevens des types de cette bourgeoisie riche et
maussade, que lui dépeignait Roussin,
... l’anime triste di coloro,
Che visser senza infamia e senza lodo...
Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses
amis avaient d’être sûrs non seulement de leur force sur
ces gens, mais de leur droit d’en abuser. Les outils de
domination ne leur manquaient point. Des milliers des
fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément.
Des mœurs courtisanesques, une République sans
républicains ; une presse socialiste, en extase devant les
rois en visite ; des âmes de domestiques, aplaties devant
les titres, les galons, les décorations : pour les tenir, il
n’y avait qu’à leur jeter en pâture un os à ronger, ou la
Légion d’Honneur. Si un roi eût promis d’anoblir tous
les citoyens de France, tous les citoyens de France
eussent été royalistes.
Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de
89, le premier était anéanti ; le second était banni ou
suspect ; le troisième, repu de sa victoire, dormait. Et
quant au quatrième État, qui maintenant se levait,
menaçant et jaloux, il n’était pas difficile encore d’en
avoir raison. La République décadente le traitait,
comme Rome décadente traitait les hordes barbares,
qu’elle n’avait plus la force d’expulser de ses
frontières : elle les enrôlait ; ils devenaient bientôt ses
meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui
se disaient socialistes, attiraient sournoisement,
annexaient les plus intelligents de l’élite ouvrière ; ils
décapitaient de leurs chefs le parti des prolétaires,
s’infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les
gorgeaient d’idéologie bourgeoise.
*
Un spécimen curieux de ces tentatives d’annexion
du peuple par la bourgeoisie était, en ce temps-là, les
Universités Populaires. C’étaient de petits bazars de
connaissances confuses de omni re scibili. On
prétendait y enseigner, comme disait un programme,
« toutes les branches du savoir, physique, biologique,
sociologique : astronomie, cosmologie, anthropologie,
ethnologie, physiologie, psychologie, psychiatrie,
géographie, linguistique, esthétique, logique, etc. » De
quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.
Certes, il y avait eu à l’origine, il y avait encore dans
certaines d’entre elles un idéalisme sincère, un besoin
de dispenser à tous la vérité, la beauté, la vie morale,
qui avait de la grandeur. Ces ouvriers, qui, après une
journée de dur travail, venaient s’entasser dans les
salles de conférences étouffantes, et dont la soif de
savoir était plus forte que la fatigue, offraient un
spectacle touchant. Mais, comme on avait abusé des
pauvres gens ! Pour quelques vrais apôtres, intelligents
et humains, pour quelques bons cœurs, mieux
intentionnés qu’adroits, combien de sots, de bavards,
d’intrigants, écrivains sans lecteurs, orateurs sans
public, professeurs, pasteurs, parleurs, pianistes et
critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits !
Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus
achalandés étaient naturellement les vendeurs
d’orviétan, les discoureurs philosophiques, qui
remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis
social au bout.
Les Universités Populaires servaient aussi de
débouché pour un esthétisme ultra-aristocratique :
gravures, poésies, musique décadentes. On voulait
l’avènement du peuple pour rajeunir la pensée et pour
régénérer la race. Et l’on commençait par lui inoculer
tous les raffinements de la bourgeoisie ! Il les prenait
avec avidité, non parce qu’ils lui plaisaient, mais parce
qu’ils étaient bourgeois. Christophe, qui avait été
amené à une de ces Universités Populaires par Mme
Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre
la Bonne Chanson de Gabriel Fauré et l’un des derniers
quatuors de Beethoven. Lui qui n’était arrivé à
l’intelligence des dernières œuvres de Beethoven
qu’après bien des années, par un lent acheminement de
son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à l’un
de ses voisins :
« Mais est-ce que vous comprenez cela ? »
L’autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en
colère et dit :
« Bien sûr ! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais
pas aussi bien que vous ? »
Et, pour prouver qu’il avait compris, il bissa une
fugue, en regardant Christophe, d’un air provoquant.
Christophe se sauva consterné ; il se disait que ces
animaux-là avaient réussi à empoisonner jusqu’aux
sources vives de la nation : il n’y avait plus de peuple.
« Peuple vous-même ! comme disait un ouvrier à
l’un de ces braves gens qui tentaient de fonder des
Théâtres du Peuple. Je suis autant bourgeois que
vous ! »
*
Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis
d’Orient, aux teintes chaudes, un peu passées, s’étendait
au-dessus de la ville assombrie, Christophe suivait les
quais de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit qui
tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les
bras de Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d’or
ciselée de la Sainte-Chapelle, l’épine sainte fleurissante,
jaillissait du fourré des maisons. De l’autre côté de
l’eau, le Louvre déroulait sa façade royale, dans les
yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil couchant
mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la
plaine des Invalides, derrière ses fossés et ses murailles
hautaines, dans son désert majestueux, la coupole d’or
sombre planait, comme une symphonie de victoires
lointaines. Et l’Arc de Triomphe ouvrait sur la colline,
telle une marche héroïque, l’enjambée surhumaine des
légions impériales.
Et Christophe eut soudain l’impression d’un géant
mort, dont les membres immenses couvraient la plaine.
Le cœur serré d’effroi, il s’arrêta, contemplant les
fossiles gigantesque d’une espèce fabuleuse, disparue
de la terre et dont toute la terre avait entendu sonner les
pas – la race, casquée du dôme des Invalides, et
ceinturée du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille
bras de ses cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde
les deux pieds triomphants de l’Arche Napoléonienne,
sous le talon de laquelle grouillait aujourd’hui Lilliput.
*
Sans qu’il l’eût cherché, Christophe avait acquis une
petite notoriété dans les milieux parisiens où Sylvain
Kohn et Goujart l’avaient introduit. L’originalité de sa
figure, qu’on apercevait toujours, avec l’un ou l’autre
de ses deux amis, aux premières des théâtres et aux
concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de sa
personne, de sa tenue, de ses manières brusques et
gauches, les boutades paradoxales qui parfois lui
échappaient, son intelligence mal dégrossie, mais large
et robuste, et les récits romanesques que Sylvain Kohn
avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses
démêlés avec la police et sur sa fuite en France,
l’avaient désigné à la curiosité oisive et affairée de ce
grand salon d’hôtel cosmopolite, qu’est devenu le Tout-
Paris. Tant qu’il se tint sur la réserve, observant,
écoutant, tâchant de comprendre, avant de se prononcer,
tant qu’on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il
fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de
n’avoir pu rester en Allemagne. Surtout, les musiciens
français étaient touchés comme d’un hommage qui leur
était rendu, de l’injustice des jugements de Christophe
sur la musique allemande : (il s’agissait, à la vérité, de
jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n’eût
plus souscrit aujourd’hui : quelques articles publiés
naguère dans une Revue allemande, et dont les
paradoxes avaient été répandus et amplifiés par Sylvain
Kohn). – Christophe intéressait et il ne gênait point ; il
ne prenait la place de personne. Il n’eût tenu qu’à lui
d’être un grand homme de cénacle. Il n’avait qu’à ne
rien écrire, ou le moins possible, surtout à ne rien faire
entendre de lui, et à alimenter d’idées Goujart et ses
pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un mot
fameux, – en l’arrangeant un peu :
« Mon verre n’est pas grand ; mais je bois... dans
celui des autres. »
Une forte personnalité exerce son rayonnement
surtout sur les jeunes gens, plus occupés de sentir que
d’agir. Il n’en manquait pas autour de Christophe.
C’étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté,
sans but, sans raison d’être, qui ont peur de la table de
travail, peur de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui
s’éternisent dans un fauteuil, qui errent d’un café à une
salle de théâtre, cherchant tous les prétextes pour ne pas
rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à face. Ils
venaient, s’installaient, traînaient pendant des heures,
dans ces conversations insipides, d’où l’on sort avec
une dilatation d’estomac, écœurés, saturés, et pourtant
affamés, avec le besoin et le dégoût à la fois de
continuer. Ils entouraient Christophe, comme le barbet
de Goethe, les « larves à l’affût » qui guettent une âme
à happer, pour se raccrocher à la vie.
Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de
parasites. Mais Christophe n’aimait pas jouer à l’idole.
Il était horripilé d’ailleurs par la prétentieuse bêtise de
ses admirateurs, qui trouvaient dans ce qu’il faisait des
intentions saugrenues, renaniennes, nietzschéennes,
Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il
n’était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait
l’action pour but. Il observait, pour comprendre ; et il
voulait comprendre, pour agir. Libre de préjugés, il
s’informait de tout, étudiait dans la musique toutes les
formes de pensée et les ressources d’expression des
autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui
lui paraissaient vraies, il en faisait sa proie. À la
différence de ces artistes français qu’il étudiait,
ingénieux inventeurs de formes nouvelles, qui
s’épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs
inventions en chemin, il cherchait beaucoup moins à
innover dans la langue musicale qu’à la parler avec plus
d’énergie ; il n’avait point le souci d’être rare, mais
celui d’être fort. Cette énergie passionnée s’opposait au
génie français de finesse et de mesure. Elle avait le
dédain du style pour le style. Les meilleurs artistes
français lui faisaient l’effet d’ouvriers de luxe. Un des
plus parfaits poètes parisiens s’était amusé lui-même à
dresser « la liste ouvrière de la poésie française
contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou
ses soldes » ; et il énumérait « les lustres de cristal, les
étoffes d’Orient, les médailles d’or et de bronze, les
guipures douairières, les sculptures polychromes, les
faïences à fleurs », qui sortaient de la fabrique de tel ou
tel de ses confrères. Lui-même se représentait, « dans
un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de vieilles
tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors
d’usage ». Cette conception de l’artiste, comme d’un
bon ouvrier, attentif uniquement à la perfection du
métier, n’était pas sans beauté. Mais elle ne satisfaisait
pas Christophe ; tout en reconnaissant sa dignité
professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de
vie qu’elle recouvrait. Il ne concevait pas qu’on écrivît
pour écrire. Il ne disait pas des mots, il disait – il voulait
dire – des choses.
Ei dice cose, e voi dite parole...
Après une période de repos où il n’avait été occupé
qu’à absorber un monde nouveau, l’esprit de Christophe
fut pris brusquement du besoin de créer. L’antagonisme
qui s’accusait entre Paris et lui centuplait sa force, en
stimulant sa personnalité. C’était un débordement de
passions, qui demandaient impérieusement à
s’exprimer. Elles étaient de toute sorte ; par toutes, il
était sollicité avec la même ardeur. Il lui fallait forger
des œuvres, où se décharger de l’amour qui lui gonflait
le cœur, et aussi de la haine ; et de la volonté, et aussi
du renoncement, et de tous les démons qui
s’entrechoquaient en lui, et qui avaient un droit égal à
vivre. À peine s’était-il soulagé d’une passion dans une
œuvre – (quelquefois, il n’avait même pas la patience
d’aller jusqu’à la fin de l’œuvre) – qu’il se jetait dans
une passion contraire. Mais la contradiction n’était
qu’apparente : s’il changeait toujours, toujours il restait
le même. Toutes ses œuvres étaient des chemins
différents qui menaient au même but ; son âme était une
montagne : il en prenait toutes les routes ; les unes
s’attardaient à l’ombre, en leurs détours moelleux ; les
autres montaient arides, âprement au soleil, toutes
conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la cime. Amour,
haine, volonté, renoncement, toutes les forces
humaines, portées au paroxysme, touchent à l’éternité,
déjà y participent. Chacun la porte en soi : le religieux
et l’athée, celui qui voit partout la vie, et celui qui la nie
partout, et celui qui doute de tout et de la vie et de la
négation – et Christophe, dont l’âme embrassait tous
ces contraires à la fois. Tous les contraires se fondent
en l’éternelle Force. L’important pour Christophe était
de réveiller cette force en lui et dans les autres, de jeter
des brassées de bois sur le brasier, de faire flamber
l’Éternité. Une grande flamme s’était levée dans son
cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se
croyait libre de toute foi, et il n’était tout entier qu’une
torche de foi.
Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l’ironie
française. La foi est un des sentiments que pardonne le
moins une société raffinée : car elle l’a perdu. Dans
l’hostilité sourde ou railleuse de la plupart des hommes
pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup
l’amère pensée qu’eux-mêmes furent ainsi, qu’ils
eurent ces ambitions et ne les réalisèrent point. Ceux
qui ont renié leur âme, ceux qui avaient en eux une
œuvre, et ne l’ont pas accomplie, pensent :
« Puisque je n’ai pu faire ce que j’avais rêvé,
pourquoi le feraient-ils, eux ? Je ne veux point qu’ils le
fassent. »
Combien d’Heddas Gabler parmi les hommes !
Quelle sourde malveillance qui cherche à annihiler les
forces neuves et libres, quelle science pour les tuer par
le silence, par l’ironie, par l’usure, par le
découragement – et par quelque séduction perfide, au
bon moment !...
Le type est de tous les pays. Christophe le
connaissait, pour l’avoir rencontré en Allemagne.
Contre cette espèce de gens il était cuirassé. Son
système de défense était simple : il attaquait, le
premier ; dès leurs premières avances, il leur déclarait
la guerre ; il contraignait ces dangereux amis à se faire
ses ennemis. Mais si cette franche politique était la plus
efficace à sauvegarder sa personnalité, elle l’était
beaucoup moins à lui faciliter sa carrière d’artiste.
Christophe recommença ses errements d’Allemagne.
C’était plus fort que lui. Une seule chose avait changé :
son humeur, qui était fort gaie.
Il exprimait gaillardement à qui voulait l’entendre
ses critiques peu mesurées sur les artistes français : il
s’attira ainsi beaucoup d’inimitiés. Il ne prenait même
pas la précaution de se ménager, comme font les gens
avisés, l’appui d’une petite coterie. Il n’eût pas eu peine
à trouver des artistes tout prêts à l’admirer, pourvu qu’il
les admirât. Il y en avait même qui l’admiraient
d’avance, à charge de revanche. Ils considéraient celui
qu’ils louaient, comme un débiteur, auquel ils
pouvaient, le moment venu, réclamer le remboursement
de leur créance. C’était de l’argent bien placé. – C’était
de l’argent mal placé, avec Christophe. Il ne
remboursait rien. Bien pis, il avait l’effronterie de
trouver médiocres les œuvres de ceux qui trouvaient
bonnes les siennes. Ils en gardaient, sans le dire, une
rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine
occasion, de lui rendre la même monnaie.
Entre toutes les maladresses commises, Christophe
eut celle de partir en guerre contre Lucien Lévy-Cœur :
Il le trouvait partout sur sa route, et il ne pouvait cacher
une antipathie exagérée pour cet être doux, poli, qui ne
faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir
plus de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus
de mesure. Il le provoquait à des discussions ; et si
insignifiant qu’en fût l’objet, elles prenaient toujours,
par le fait de Christophe, une âpreté subite, qui étonnait
l’auditoire. Il semblait que Christophe cherchât tous les
prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-
Cœur ; mais jamais il ne pouvait l’atteindre. Son
ennemi avait la suprême habileté, même quand son tort
était le plus certain, de se donner le beau rôle ; il se
défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir le
manque d’usage de Christophe. Celui-ci, qui d’ailleurs
parlait mal le français, avec des mots d’argot, voire
d’assez gros mots, qu’il avait sus tout de suite, et qu’il
employait mal à propos, comme beaucoup d’étrangers,
était incapable de déjouer la tactique de Lévy-Cœur ; et
il se débattait furieusement contre cette douceur
ironique. Tout le monde lui donnait tort : car on ne
croyait pas ce que Christophe sentait obscurément :
l’hypocrisie de cette douceur, qui, se heurtant à une
force qu’elle ne parvenait pas à entamer, travaillait à
l’étouffer, sans éclat, en silence. Il n’était pas pressé,
étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le
temps : mais c’était pour détruire ; Christophe, pour
édifier. Lévy-Cœur n’eut pas de peine à détacher de
Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme il l’avait
peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide
autour de lui.
Christophe s’en chargeait, de lui-même. Il ne
contentait personne, n’étant d’aucun parti, ou mieux,
étant contre tous. Il n’aimait pas les juifs ; mais il aimait
encore moins les antisémites. Cette lâcheté des masses
soulevées contre une minorité puissante, non parce
qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est puissante,
cet appel aux bas instincts de jalousie et de haine, lui
répugnait. Les juifs le regardaient comme un
antisémite, les antisémites comme un juif. Quant aux
artistes ils sentaient en lui l’ennemi. Instinctivement,
Christophe se faisait, en art, plus Allemand qu’il n’était.
Par opposition avec la voluptueuse ataraxie de certaine
musique parisienne, il célébrait la volonté violente, un
pessimisme viril et sain. Quand la joie paraissait, c’était
avec un manque de goût, une fougue plébéienne, bien
faits pour révolter jusqu’aux aristocratiques patrons de
l’art populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il
n’était pas loin d’affecter, par réaction, une négligence
apparente dans le style et une insouciance de
l’originalité extérieure qui devaient être très sensibles
aux musiciens français. Aussi, ceux d’entre eux, à qui il
communiqua ses œuvres, l’englobèrent-ils, sans y
regarder de plus près, dans le mépris qu’ils avaient pour
le wagnérisme attardé de l’école allemande. Christophe
ne s’en souciait guère ; il riait intérieurement, se
répétant ces vers d’un charmant musicien de la
Renaissance française, – adaptés à son usage :
...............................................................
Va, va, ne t’esbahy de ceux la qui diront :
Ce Christophe n’a pas d’un tel le contrepoint,
Il n’a pas de cestay la pareille harmonie.
J’ai quelque chose aussi que les autres n’ont point.
Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses
œuvres dans les concerts, il trouva porte close. On avait
déjà bien assez à faire de jouer – ou de ne pas jouer –
les œuvres des jeunes musiciens français. On n’avait
pas de place pour un Allemand inconnu.
Christophe ne s’entêta point à faire des démarches.
Il s’enferma chez lui, et se remit à écrire. Peu lui
importait que les gens de Paris l’entendissent ou non. Il
écrivait pour son plaisir, et non pour réussir. Le vrai
artiste ne s’occupe pas de l’avenir de son œuvre. Il est
comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient
joyeusement des façades de maisons, sachant que dans
dix ans il n’en resterait rien. Christophe travaillait donc
en paix, attendant des temps meilleurs, quand lui vint
un secours inattendu.
*
Christophe était alors attiré par la forme dramatique.
Il n’osait pas s’abandonner librement au flot de son
lyrisme intérieur. Il avait besoin de le canaliser en des
sujets précis. Et, sans doute, est-il bon pour un jeune
génie qui n’est pas encore maître de soi, qui ne sait
même pas encore ce qu’il est exactement, de se fixer
des limites volontaires où enfermer son âme qui se
dérobe à lui. Ce sont les écluses nécessaires qui
permettent de diriger le cours de la pensée. –
Malheureusement, il manquait à Christophe un poète ;
il était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la
légende ou dans l’histoire.
Parmi les visions qui flottaient en lui depuis
quelques mois, étaient des images de la Bible. – La
Bible, que sa mère lui avait donnée comme compagne
d’exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu’il
ne la lût point dans un esprit religieux, l’énergie morale,
ou, pour mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui
était une fontaine, où, le soir, il lavait son âme nue,
salie par les fumées et les boues de Paris. Il ne
s’inquiétait pas du sens sacré du livre ; mais ce n’en
était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de
nature sauvage et d’individualités primitives, qu’il y
respirait. Il buvait ces hymnes de la terre dévorée de foi,
des montagnes palpitantes, des cieux exultants, et des
lions humains.
Une des figures du livre, pour qui il avait une
tendresse, était David adolescent. Il ne lui prêtait pas
l’ironique sourire de gamin de Florence, ni la tension
tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient donné
à leurs œuvres sublimes : il ne les connaissait pas. Il
voyait son David comme un pâtre poétique, au cœur
vierge, où dormait l’héroïsme, un Siegfried du Midi, de
race plus affinée, plus harmonieux de corps et de
pensée. – Car il avait beau se révolter contre l’esprit
latin : cet esprit s’infiltrait en lui. Ce n’est pas
seulement l’art qui influe sur l’art, ce n’est pas
seulement la pensée, c’est tout ce qui nous entoure : les
êtres et les choses, les gestes et les mouvements, les
lignes et la lumière. L’atmosphère de Paris est bien
forte : elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que
tout autre, une âme germanique est capable de résister :
elle se drape en vain dans son orgueil national, elle est,
de toutes les âmes d’Europe, la plus prompte à se
dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà
commencé, à son insu, de prendre à l’art latin une
sobriété, une clarté du cœur, et même, dans une certaine
mesure, une beauté plastique, qu’elle n’aurait pas eues
sans cela. Son David l’attestait.
Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül ; et il
l’avait conçue comme un tableau symphonique, à deux
personnages.
Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en
fleurs, le petit pâtre était couché, et rêvait au soleil. La
sereine lumière, le bourdonnement des êtres, le doux
frémissement des herbes, les grelots argentins des
troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient
la rêverie de l’enfant inconscient de ses divines
destinées. Indolemment, il mêlait sa voix et les sons
d’une flûte au silence harmonieux ; ce chant était d’une
joie si calme, si limpide que l’on ne songeait même
plus, en l’entendant, à la joie ou à la douleur, mais qu’il
semblait que c’était ainsi, que ce ne pouvait être
autrement... Soudain, de grandes ombres s’étendaient
sur la lande ; l’air se taisait ; la vie semblait se retirer
dans les veines de la terre. Le chant de flûte, seul,
tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi
dément, rongé par le néant, s’agitait comme une
flamme qui se dévore, et que tord l’ouragan. Il
suppliait, injuriait, défiait le vide qui l’entourait, et qu’il
portait en lui. Et lorsque à bout de souffle, il tombait sur
la lande, reparaissait dans le silence le sourire du chant
du pâtre, qui ne s’était pas interrompu. Alors Saül,
écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait,
en silence, près de l’enfant couché ; en silence il le
contemplait ; il s’asseyait près de lui et posait sa main
fiévreuse sur la tête du berger. David, sans se troubler,
se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa tête sur les
genoux de Saül, et reprenait sa musique. L’ombre du
soir tombait ; David s’endormait en chantant ; et Saül
pleurait. Et, dans la nuit étoilée, s’élevait de nouveau
l’hymne de la nature ressuscitée, et le chant de grâces
de l’âme convalescente.
Christophe, en écrivant cette scène, ne s’était occupé
que de sa propre joie ; il n’avait pas songé aux moyens
d’exécution et surtout, il ne lui serait pas venu à l’idée
qu’elle pût être représentée. Il la destinait aux concerts,
pour le jour où les concerts daigneraient l’accueillir.
Un soir qu’il en parlait à Achille Roussin, et que, sur
sa demande, il avait essayé de lui en donner une idée,
au piano, il fut bien étonné de voir Roussin prendre feu
et flamme pour l’œuvre, déclarant qu’il fallait qu’elle
fût jouée sur une scène parisienne, et qu’il en faisait son
affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit,
quelques jours après, que Roussin prenait la chose au
sérieux ; et son étonnement toucha à la stupeur,
lorsqu’il apprit que Sylvain Kohn, Goujart et Lucien
Lévy-Cœur lui-même s’y intéressaient. Il lui fallait
admettre que les rancunes personnelles de ces gens
cédaient à l’amour de l’art : cela le surprenait bien. Le
moins empressé à faire jouer son œuvre, c’était lui. Elle
n’était pas faite pour le théâtre : c’était un non-sens de
l’y donner. Mais Roussin fut si insistant, Sylvain Kohn
si persuasif, et Goujart si affirmatif, que Christophe se
laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie
d’entendre sa musique !
Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes
s’empressèrent à lui plaire. Justement, un journal
organisait une matinée de gala au profit d’une œuvre de
bienfaisance. Il fut convenu qu’on y jouerait le David.
On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs
Roussin prétendait avoir trouvé pour le rôle de David
l’interprète idéal.
Les répétitions commencèrent. L’orchestre se tira
assez bien de la première lecture, quoiqu’il fût peu
discipliné, à la façon française. Le Saül avait une voix
un peu fatiguée, mais honorable ; et il savait son métier.
Pour le David, c’était une belle personne, grande,
grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et
vulgaire, qui s’étalait lourdement avec des trémolos de
mélodrame et des grâces de café-concert. Christophe fit
la grimace. Dès les premières mesures qu’elle chanta, il
fut évident pour lui qu’elle ne pourrait conserver le rôle.
À la première pause de l’orchestre, il alla trouver
l’impresario, qui s’était chargé de l’organisation
matérielle du concert, et qui, avec Sylvain Kohn,
assistait à la répétition. Ce personnage, le voyant venir,
lui dit, le visage rayonnant :
« Eh bien, vous êtes content ?
– Oui, dit Christophe, je crois que cela s’arrangera.
Il n’y a qu’une chose qui ne va pas : c’est la chanteuse.
Il faudra changer cela. Dites-le-lui gentiment ; vous
avez l’habitude... Il vous sera bien facile de m’en
trouver une autre. »
L’impresario eut l’air stupéfait ; il regarda
Christophe, comme s’il ne savait pas si Christophe
parlait sérieusement ; et il dit :
« Mais ce n’est pas possible !
– Pourquoi ne serait-ce pas possible ? » demanda
Christophe.
L’impresario échangea un coup d’œil avec Sylvain
Kohn, narquois, et il reprit :
« Mais elle a tant de talent !
– Elle n’en a aucun, dit Christophe.
– Comment !... Une si belle voix !
– Elle n’en a aucune.
– Et puis, une si belle personne !
– Je m’en fous.
– Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en
riant.
– J’ai besoin d’un David, et d’un David qui sache
chanter ; je n’ai pas besoin de la belle Hélène », dit
Christophe.
L’impresario se frottait le nez avec embarras :
« C’est bien ennuyeux, bien ennuyeux..., dit-il. C’est
pourtant une excellente artiste... Je vous assure ! Elle
n’a peut-être pas tous ses moyens aujourd’hui. Vous
devriez encore essayer.
– Je veux bien, dit Christophe ; mais c’est du temps
perdu. »
Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à
aller jusqu’au bout : il devenait nerveux ; ses
observations à la chanteuse, d’abord froides mais
polies, se faisaient sèches et coupantes, en dépit de la
peine évidente qu’elle se donnait afin de le satisfaire, et
des œillades qu’elle lui décochait pour conquérir ses
bonnes grâces. L’impresario, prudemment, interrompit
la répétition, au moment où les affaires menaçaient de
se gâter. Pour effacer le mauvais effet des observations
de Christophe, il s’empressait auprès de la chanteuse, et
lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque
Christophe, qui assistait à ce manège, avec une
impatience non dissimulée, lui fit signe impérieusement
de venir, et dit :
« Il n’y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette
personne. C’est désagréable, je le sais ; mais ce n’est
pas moi qui l’ai choisie. Arrangez-vous comme vous
voudrez. »
L’impresario s’inclina, d’un air ennuyé, et dit, avec
indifférence :
« Je n’y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.
– En quoi cela regarde-t-il M. Roussin ? demanda
Christophe. Je ne veux pas l’ennuyer de ces affaires.
– Cela ne l’ennuiera pas », dit Sylvain Kohn,
ironique.
Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.
Christophe alla au-devant de lui. Roussin,
d’excellente humeur, s’exclamait :
« Eh quoi ! déjà fini ? J’espérais entendre encore
une partie. Eh bien, mon cher maître, qu’est-ce que
vous en dites ? Êtes-vous satisfait ?
– Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez
vous remercier...
– Du tout ! Du tout !
– Il n’y a qu’une seule chose qui ne peut pas
marcher.
– Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce
que vous soyez content.
– Eh bien, c’est la chanteuse. Entre nous, elle est
exécrable. »
Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il
dit, d’un air sévère :
« Vous m’étonnez, mon cher.
– Elle ne vaut rien, rien du tout, continua
Christophe. Elle n’a ni voix, ni goût, ni métier, pas
l’ombre de talent. Vous avez de la chance de ne pas
l’avoir entendue tout à l’heure !... »
Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à
Christophe, et dit, d’un ton cassant :
« Je connais Mlle de Sainte-Ygraine. C’est une
artiste de grand talent. J’ai la plus vive admiration pour
elle. Tous les gens de goût à Paris, pensent comme
moi. »
Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit
offrir son bras à l’actrice et sortir avec elle. Comme il
restait stupéfait, Sylvain Kohn, qui avait suivi la scène,
avec délices, lui prit le bras, et lui dit, en riant, tandis
qu’ils descendaient l’escalier du théâtre :
« Mais vous ne savez donc pas qu’elle est sa
maîtresse ? »
Christophe comprit. Ainsi, c’était pour elle, ce
n’était pas pour lui que l’on montait la pièce ! Il
s’expliqua l’enthousiasme de Roussin, ses dépenses,
l’empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain
Kohn qui lui contait l’histoire de la Sainte-Ygraine :
une divette de music-hall, qui, après s’être exhibée avec
succès dans des petits théâtres de genre, avait été prise
de l’ambition, commune à beaucoup de ses pareilles, de
se faire entendre sur une scène plus digne de son talent.
Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à
l’Opéra, ou à l’Opéra-Comique ; et Roussin qui ne
demandait pas mieux, avait trouvé dans la
représentation du David une occasion de révéler sans
risques au public parisien les dons lyriques de la
nouvelle tragédienne, dans un rôle qui n’exigeait
presque aucune action dramatique, et qui mettait en
pleine valeur l’élégance de ses formes.
Christophe écouta l’histoire jusqu’au bout ; puis il
se dégagea du bras de Sylvain Kohn, et il éclata de rire.
Il rit, il rit longuement. Quand il eut fini de rire, il dit :
« Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L’art
ne compte pas pour vous. Ce sont toujours des
questions de femmes. On monte un opéra pour une
danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de
monsieur un tel, ou de madame une telle. Vous ne
pensez qu’à vos cochonneries. Voyez-vous, je ne vous
en veux pas : vous êtes ainsi, restez ainsi, si cela vous
plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous :
nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble.
Bonsoir. »
Il le quitta ; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin
qu’il retirait sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la
lui faisaient reprendre.
Ce fut une rupture avec Roussin et avec tout son
clan. Les conséquences s’en firent immédiatement
sentir. Les journaux avaient mené un certain bruit
autour de la représentation projetée, et l’histoire de la
brouille du compositeur avec son interprète ne manqua
pas de faire jaser. Un directeur de concerts eut la
curiosité de donner l’œuvre dans une de ses matinées
du dimanche. Cette bonne fortune fut un désastre pour
Christophe. L’œuvre fut jouée – et sifflée. Tous les
amis de la chanteuse s’étaient donné le mot pour
administrer une leçon à l’insolent musicien ; et le reste
du public, que le poème symphonique avait ennuyé,
s’associa complaisamment au verdict des gens
compétents. Pour comble de malchance, Christophe
avait eu l’imprudence, afin de faire valoir son talent de
virtuose, d’accepter de se faire entendre, au même
concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre. Les
dispositions malveillantes du public, retenues dans une
certaine mesure, pendant l’exécution du David, par le
désir de ménager les interprètes, se donnèrent libre
champ, quand il se trouva en présence de l’auteur en
personne – dont le jeu n’était pas d’ailleurs trop correct.
Christophe, énervé par le bruit de la salle, s’interrompit
brusquement au milieu du morceau ; et, regardant, d’un
air goguenard, le public qui s’était tu soudain, il joua
Malbrough s’en va-t-en guerre – et dit insolemment :
« Voilà ce qu’il vous faut. »
Là-dessus, il se leva et partit.
Ce fut un beau tumulte. On criait qu’il avait insulté
le public, et qu’il devait venir faire des excuses à la
salle. Les journaux, le lendemain, exécutèrent avec
ensemble l’Allemand grotesque, dont le bon goût
parisien avait fait justice.
Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu.
Christophe se retrouvait seul, une fois de plus, plus seul
que jamais, dans la grande ville étrangère et hostile. Il
ne s’en affectait pas. Il commençait à croire que c’était
sa destinée, et qu’il resterait, toute sa vie, ainsi.
Il ne savait pas qu’une grande âme n’est jamais
seule, que si dénuée qu’elle soit d’amis par la fortune,
elle finit toujours par les créer, qu’elle rayonne autour
d’elle l’amour dont elle est pleine, et qu’à cette heure
même, où il se croyait isolé pour toujours, il était plus
riche d’amour que les plus heureux du monde.
*
Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à
quatorze ans, à qui Christophe avait donné des leçons,
en même temps qu’à Colette. Elle était cousine
germaine de Colette, et se nommait Grazia Buontempi.
C’était une fillette au teint doré, rosissant délicatement
aux pommettes, les joues pleines d’une santé
campagnarde, un petit nez un peu relevé, la bouche
grande, bien fendue, à demi entrouverte, le menton
rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement
souriants, le front rond, encadré d’une profusion de
cheveux longs et soyeux, qui descendaient, sans
boucles, le long des joues, avec de légères et calmes
ondulations. Une petite Vierge d’Andrea del Sarto,
figure large, beau regard silencieux.
Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque
toute l’année, à la campagne, dans une grande propriété
du Nord de l’Italie : plaines, prairies, petits canaux. De
la terrasse sur le toit, on avait à ses pieds des flots de
vignes d’or, d’où émergeaient de place en place les
fuseaux noirs des cyprès. Au-delà, c’étaient les champs,
les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs
qui retournaient le sol, et les cris aigus des paysans à la
charrue :
« Ihi !... Fat innanz’!... »
Les cigales chantaient dans les arbres, et les
grenouilles le long de l’eau. Et, la nuit, c’était l’infini
du silence, sous la lune aux flots d’argent. Au loin, de
temps en temps, les gardiens des récoltes, qui
sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient
des coups de fusil, pour avertir les voleurs qu’ils étaient
réveillés. Pour ceux qui les entendaient, à demi-
assoupis, ce bruit n’avait plus d’autre sens que le
tintement d’une horloge pacifique, marquant au loin les
heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un
manteau moelleux aux vastes plis, sur l’âme.
Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie.
On ne s’occupait pas beaucoup d’elle. Elle poussait
tranquillement dans le beau calme qui la baignait. Nulle
fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle aimait à
flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des
heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le
silence, comme une mouche sur un ruisseau d’été. Et
parfois, brusquement, sans raison, elle se mettait à
courir. Elle courait, comme un petit animal, la tête et le
buste légèrement inclinés vers la droite, souplement,
sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi
les pierres, pour la joie de bondir. Elle causait avec les
chiens, avec les grenouilles, avec les herbes, avec les
arbres, avec les paysans, avec les bêtes de la basse-cour.
Elle adorait tous les petits êtres qui l’entouraient, et
aussi les grands : mais avec ceux-ci elle se livrait
moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était
loin de la ville, isolée. Bien rarement passait sur la route
poudreuse le pas traînant d’un grave paysan, ou d’une
belle campagnarde, aux yeux lumineux dans la figure
hâlée, marchant d’un rythme balancé, la tête haute, la
poitrine en avant. Grazia vivait des journées seule, dans
le parc silencieux ; elle ne voyait personne ; elle ne
s’ennuyait jamais ; elle n’avait peur de rien.
Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule
dans la ferme déserte. Il s’arrêta, interdit, devant la
petite fille couchée dans l’herbe, qui mangeait une
longue tartine, en chantonnant une chanson. Elle le
regarda tranquillement, et lui demanda ce qu’il voulait.
Il dit :
« Donnez-moi quelque chose, ou je deviens
méchant. »
Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux
souriants :
« Il ne faut pas devenir méchant. »
Alors il s’en alla.
Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était
un vieil Italien de bonne race, robuste, jovial,
affectueux, mais un peu enfantin, et tout à fait incapable
de diriger l’éducation de la petite. La sœur du vieux
Buontempi, Mme Stevens, venue pour l’enterrement,
fut frappée de l’isolement de l’enfant ; pour la distraire
de son deuil, elle décida de l’emmener pour quelque
temps à Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi ;
mais quand Mme Stevens avait décidé quelque chose, il
n’y avait plus qu’à se résigner : nul ne pouvait lui
résister. Elle était la forte tête de la famille ; et, dans sa
maison de Paris, elle dirigeait tout : son mari, sa fille, et
ses amants ; car elle menait de front ses devoirs et ses
plaisirs : c’était une femme pratique et passionnée – au
reste, très mondaine et très agitée.
Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit
d’adoration pour sa belle cousine Colette, qui s’en
amusa. On conduisit dans le monde, on mena au théâtre
la douce petite sauvageonne. On continuait de la traiter
en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant,
quand déjà elle ne l’était plus. Elle avait des sentiments
qu’elle cachait, et dont elle avait peur : d’immenses
élans de tendresse pour un objet, ou pour un être. Elle
était amoureuse en secret de Colette : elle lui volait un
ruban, un mouchoir ; souvent, en sa présence, elle ne
pouvait dire un seul mot ; et quand elle l’attendait,
quand elle savait qu’elle allait la voir, elle tremblait
d’impatience et de bonheur. Au théâtre, lorsqu’elle
voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge,
où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon
sourire, humble, affectueux, débordant d’amour ; et son
cœur se fondait, lorsque Colette lui adressait la parole.
En robe blanche, ses beaux cheveux noirs défaits et
bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout de
ses longs gants, dans l’ouverture desquels elle fourrait
le doigt par désœuvrement – à tout instant, pendant le
spectacle, elle se retournait vers Colette, pour quêter un
regard amical, pour partager le plaisir qu’elle ressentait,
pour dire de ses yeux bruns et limpides :
« Je vous aime bien. »
En promenade, dans les bois, aux environs de Paris,
elle marchait dans l’ombre de Colette, s’asseyait à ses
pieds, courait devant ses pas, arrachait les branches qui
auraient pu la gêner, posait des pierres au milieu de la
boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui
demanda son fichu, elle poussa un rugissement de
plaisir – (elle en fut honteuse après) –, du bonheur que
la bien-aimée s’enveloppât d’un peu d’elle, et le lui
rendît ensuite, imprégné du parfum de son corps.
Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes,
lues en cachette – (car on continuait de lui donner des
livres d’enfant) – qui lui causaient des troubles
délicieux. Et, plus encore, certaines musiques, bien
qu’on lui dît qu’elle n’y pouvait rien comprendre ; et
elle se persuadait qu’elle n’y comprenait rien ; – mais
elle était toute pâle et moite d’émotion. Personne ne
savait ce qui se passait en elle, à ces moments.
En dehors de cela, elle était une fillette docile,
étourdie, paresseuse, assez gourmande, rougissant pour
un rien, tantôt se taisant pendant des heures, tantôt
parlant avec volubilité, riant et pleurant facilement,
ayant de brusques sanglots et un rire d’enfant. Elle
aimait rire et s’amusait de petits riens. Jamais elle ne
cherchait à jouer la dame. Elle restait enfant. Surtout,
elle était bonne, elle ne pouvait souffrir de faire de la
peine, et elle avait de la peine du moindre mot un peu
fâché contre elle. Très modeste, s’effaçant toujours,
toute prête à aimer et à admirer tout ce qu’elle croyait
voir de beau et de bon, elle prêtait aux autres des
qualités qu’ils n’avaient pas.
On s’occupa de son éducation, qui était très en
retard. Ce fut ainsi qu’elle prit des leçons de piano avec
Christophe.
Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa
tante, où il y avait une société nombreuse. Christophe
incapable de s’adapter à aucun public, joua un
interminable adagio, qui faisait bâiller tout le monde :
quand cela semblait fini, cela recommençait ; on se
demandait si cela finirait jamais. Mme Stevens bouillait
d’impatience. Colette s’amusait follement : elle
dégustait le ridicule de la chose, et elle ne savait pas
mauvais gré à Christophe d’y être, à ce point,
insensible ; elle sentait qu’il était une force, et cela lui
était sympathique ; mais c’était comique aussi ; et elle
se fût bien gardée de prendre sa défense. Seule la petite
Grazia était pénétrée jusqu’aux larmes par cette
musique. Elle se dissimulait dans un coin du salon. À la
fin, elle se sauva pour qu’on ne remarquât point son
trouble, et aussi parce qu’elle souffrait de voir qu’on se
moquait de Christophe.
Quelques jours après, à dîner, Mme Stevens parla,
devant elle, de lui faire donner des leçons de piano par
Christophe. Grazia fut si troublée qu’elle laissa
retomber sa cuiller dans son assiette à soupe, et qu’elle
s’éclaboussa ainsi que sa cousine. Colette dit qu’elle
aurait bien besoin d’abord de leçons pour se tenir
convenablement à table. Mme Stevens ajouta qu’en ce
cas, ce n’était pas à Christophe qu’il faudrait s’adresser.
Grazia fut heureuse d’être grondée avec Christophe.
Christophe commença ses leçons. Elle était toute
guindée et glacée, elle avait les bras collés au corps, elle
ne pouvait remuer ; et quand Christophe posait la main
sur sa menotte, pour rectifier la position des doigts et
les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle
tremblait de jouer mal devant lui ; mais elle avait beau
étudier jusqu’à se rendre malade et jusqu’à faire
pousser des cris d’impatience à sa cousine, toujours elle
jouait mal, quand Christophe était là ; le souffle lui
manquait, ses doigts étaient raides comme du bois, ou
mous comme du coton ; elle accrochait les notes et
accentuait à contresens ; Christophe la grondait et s’en
allait fâché : alors elle avait envie de mourir.
Il ne faisait aucune attention à elle ; il n’était occupé
que de Colette. Grazia enviait l’intimité de sa cousine
avec Christophe ; mais quoiqu’elle en souffrît, son bon
petit cœur s’en réjouissait pour Colette et pour
Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle
qu’il lui semblait naturel qu’elle absorbât tous les
hommages. – Ce ne fut que lorsqu’il fallut choisir entre
sa cousine et Christophe qu’elle sentit son cœur prendre
parti contre elle. Son intuition de petite femme lui fit
voir que Christophe souffrait des coquetteries de
Colette et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D’instinct,
elle n’aimait pas Lévy-Cœur ; et elle le détesta, dès le
moment qu’elle sut que Christophe le détestait. Elle ne
pouvait comprendre comment Colette s’amusait à le
mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de la
juger sévèrement en secret ; elle surprit certains de ses
petits mensonges, et elle changea soudain de manières
avec elle. Colette s’en aperçut sans en deviner la cause ;
elle affectait de l’attribuer à ses caprices de petite fille.
Mais le certain, c’est qu’elle avait perdu son pouvoir
sur Grazia : un fait insignifiant le lui montra. Un soir
que, se promenant toutes deux au jardin, Colette
voulait, avec une tendresse coquette, abriter Grazia sous
les plis de son manteau contre une petite ondée qui
s’était mise à tomber, Grazia, pour qui c’eût été,
quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se
blottir contre le sein de sa chère cousine, s’écarta
froidement. Et quand Colette disait qu’elle trouvait laid
un morceau de musique que jouait Grazia, cela
n’empêchait pas Grazia de le jouer, et de l’aimer.
Elle n’était plus attentive qu’à Christophe. Elle avait
la divination de la tendresse, et percevait ce qu’il
souffrait. Elle se l’exagérait beaucoup, dans son
attention inquiète et enfantine. Elle croyait que
Christophe était amoureux de Colette, quand il n’avait
pour elle qu’une amitié exigeante. Elle pensait qu’il
était malheureux, et elle était malheureuse pour lui. La
pauvrette n’était guère récompensée de sa sollicitude :
elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager
Christophe ; il était de mauvaise humeur, et se vengeait
sur sa petite élève, en relevant impatiemment les fautes
de son jeu. Un matin que Colette l’avait exaspéré
encore plus qu’à l’ordinaire, il s’assit au piano avec tant
de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de
moyens qu’elle avait : elle pataugea ; il lui reprocha ses
fausses notes avec colère ; alors, elle se noya tout à
fait ; il se fâcha, il lui secoua les mains, il cria qu’elle
ne ferait jamais rien de propre, qu’elle s’occupât de
cuisine, de couture, de tout ce qu’elle voudrait, mais au
nom du ciel ! qu’elle ne fît plus de musique ! Ce n’était
pas la peine de martyriser les gens à entendre ses
fausses notes. Sur quoi il la planta là, au milieu de sa
leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes les larmes de
son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces
humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire
plaisir à Christophe, malgré tout son désir, et même
d’ajouter encore par sa sottise à la peine de celui qu’elle
aimait.
Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de
venir chez les Stevens. Elle voulut retourner au pays.
Cette enfant, si saine jusque dans ses rêveries, et qui
gardait en elle un fond de sérénité rustique, se sentait
mal à l’aise dans cette ville, au milieu des Parisiennes
neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait
fini par juger assez exactement les gens qui
l’entouraient. Mais elle était timide, faible, comme son
père, par bonté, par modestie, par défiance de soi. Elle
se laissait dominer par sa tante autoritaire et par sa
cousine habituée à tout tyranniser. Elle n’osait pas
écrire à son vieux papa, à qui elle envoyait
régulièrement de longues lettres affectueuses :
« Je t’en prie, reprends-moi ! »
Et le vieux papa n’osait pas la reprendre, malgré
tout son désir ; car Mme Stevens avait répondu à ses
timides avances que Grazia était bien où elle était,
beaucoup mieux qu’elle ne serait avec lui, et que, pour
son éducation, il fallait qu’elle restât.
Mais un moment arriva où l’exil devint trop
douloureux à la petite âme du Midi, et où il fallut
qu’elle reprît son vol vers la lumière. – Ce fut après le
concert de Christophe. Elle y était venue avec les
Stevens ; et ce fut un déchirement pour elle d’assister
au spectacle hideux d’une foule s’amusant à outrager un
artiste... Un artiste ? Celui qui, aux yeux de Grazia, était
l’image même de l’art, la personnification de tout ce
qu’il y avait de divin dans la vie. Elle avait envie de
pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu’au bout
le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa
tante, les réflexions désobligeantes, le joli rire de
Colette, qui échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des
propos apitoyés. Réfugiée dans sa chambre, dans son
lit, elle sanglota, une partie de la nuit : elle parlait à
Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa
vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour
le rendre heureux. Il lui fut désormais impossible de
rester à Paris. Elle supplia son père de la faire revenir.
Elle disait :
« Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je
mourrai si tu me laisses plus longtemps. »
Son père vint aussitôt ; et si pénible qu’il leur fût à
tous deux de tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent
l’énergie dans un effort de volonté désespérée.
Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle
retrouva avec joie la chère nature et les êtres qu’elle
aimait. Elle avait emporté et garda quelque temps
encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un
peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de
brouillards que le soleil peu à peu faisait fondre. Elle
pensait par moments à Christophe malheureux.
Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les
cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle
s’entretenait plus souvent qu’autrefois, elle rêvait de
l’ami qu’elle s’était choisi ; elle causait avec lui, tout
bas, pendant des heures, et il ne lui eût pas semblé
impossible qu’il ouvrît la porte, un jour, et qu’il entrât.
Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps, elle lui
envoya une lettre non signée, qu’elle alla, un matin, en
cachette, cœur battant, jeter dans la boîte du village, à
trois kilomètres de là, de l’autre côté des grands champs
labourés – une bonne lettre, touchante, qui lui disait
qu’il n’était pas seul, qu’il ne devait pas se décourager,
qu’on pensait à lui, qu’on l’aimait, qu’on priait Dieu
pour lui – une pauvre lettre, qui s’égara sottement en
route, et qu’il ne reçut jamais.
Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent
dans la vie de la lointaine amie. Et la paix italienne, le
génie du calme, du bonheur tranquille, de la
contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste et
silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme
une flamme immobile, le souvenir de Christophe.
*
Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de
loin veillait sur lui, et qui devait plus tard tenir tant de
place dans sa vie. Et il ignorait aussi qu’à ce même
concert, où il avait été insulté, assistait celui qui allait
être l’ami, le cher compagnon, qui devait marcher
auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.
Il était seul. Il se croyait seul. D’ailleurs, il n’en était
aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère
tristesse qui l’angoissait naguère en Allemagne. Il était
plus fort, plus mûr : il savait que ce devait être ainsi.
Ses illusions sur Paris étaient tombées : tous les
hommes étaient partout les mêmes ; il fallait en prendre
son parti, et ne pas s’obstiner dans une lutte enfantine
contre le monde ; il fallait être, soi-même, avec
tranquillité. Comme disait Beethoven, « si nous livrons
à la vie les forces de notre vie, que nous restera-t-il pour
le plus noble, pour la meilleur ? » Il avait pris
vigoureusement conscience de sa nature et de sa race,
qu’il avait jugée si sévèrement jadis. À mesure qu’il
était plus oppressé par l’atmosphère parisienne, il
éprouvait le besoin de se réfugier auprès de sa patrie,
dans les bras des poètes et des musiciens, où le meilleur
d’elle-même s’est recueilli. Dès qu’il ouvrait leurs
livres, sa chambre se remplissait du bruissement du
Rhin ensoleillé et de l’affectueux sourire des vieux amis
délaissés.
Comme il avait été ingrat envers eux ! Comment
n’avait-il pas senti plus tôt le trésor de leur candide
bonté ? Il se rappelait avec honte tout ce qu’il avait dit
d’injuste et d’outrageant pour eux, quand il était en
Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs
manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme
larmoyant, leurs petits mensonges de pensée, leurs
petites lâchetés. Ah ! c’était si peu de chose auprès de
leurs grandes vertus ! Comment avait-il pu être aussi
cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce
moment presque plus touchants à ses yeux : car ils en
étaient plus humains ! Par réaction, il était attiré
davantage par ceux d’entre eux pour qui il avait été le
plus injuste. Que n’avait-il point dit contre Schubert et
contre Bach ! Et voici qu’il se sentait tout près d’eux, à
présent. Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé
avec impatience les ridicules, se penchaient vers lui,
exilé loin des siens, et lui disaient avec un bon sourire :
« Frère, nous sommes là. Courage ! Nous avons eu,
nous aussi, plus que notre lot de misères... Bah ! on en
vient à bout... »
Il entendait gronder l’Océan de l’âme de Jean-
Sébastien Bach : les ouragans, les vents qui soufflent,
les nuages de la vie qui s’enfuient, – les peuples ivres
de joie, de douleur, de fureur, et le Christ, plein de
mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus
d’eux, – les villes éveillées par les cris des veilleurs, se
ruant, avec des clameurs d’allégresse, au-devant du
Fiancé divin, dont les pas ébranlent le monde, – le
prodigieux réservoir de pensées, de passions, de formes
musicales, de vie héroïque, d’hallucinations
shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de
visions pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées
dans le corps étriqué du petit cantor thuringien, au
double menton, aux petits yeux brillants sous les
paupières plissées et les sourcils relevés... – il le voyait
si bien ! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau
bourré d’allégories et de symboles, gothique et rococo,
colère, têtu, serein, ayant la passion de la vie et la
nostalgie de la mort... – il le voyait dans son école,
pédant génial, au milieu de ses élèves, sales, grossiers,
mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens avec
qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois
comme un portefaix, et dont l’un le roua de coups... – il
le voyait dans sa famille, au milieu de ses vingt et un
enfants, dont treize moururent avant lui, dont un fut
idiot ; les autres, bons musiciens, lui faisaient de petits
concerts... Des maladies, des enterrements, d’aigres
disputes, la gêne, son génie méconnu ; – et, par là-
dessus, sa musique, sa foi, la délivrance et la lumière, la
Joie entrevue, pressentie, voulue, saisie, – Dieu, le
souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil,
foudroyant par sa bouche... Ô Force ! Force ! Tonnerre
bienheureux de Force !...
Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait
le bienfait de cette puissance de musique qui ruisselle
des âmes allemandes. Médiocre souvent, grossière
même, qu’importe ? L’essentiel, c’est qu’elle soit,
qu’elle coule à pleins bords. En France, la musique est
recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans
des carafes soigneusement bouchées. Et ces buveurs
d’eau fade font les dégoûtés devant les fleuves de la
musique allemande ! Ils épluchent les fautes des génies
allemands !
« Pauvres petits ! – pensait Christophe, sans se
souvenir que lui-même naguère avait été aussi ridicule
– ils trouvent des défauts dans Wagner et dans
Beethoven ! Il leur faudrait des génies qui n’eussent pas
de défauts ! Comme si, quand souffle la tempête, elle
allait s’occuper de ne rien déranger au bel ordre des
choses !... »
Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant
mieux s’il était incompris ! Il en serait plus libre. Pour
créer, comme c’est le rôle du génie, un monde de toutes
pièces, organiquement constitué suivant ses lois
intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n’est
jamais trop seul. Ce qui est redoutable, c’est de voir sa
pensée se refléter dans un miroir qui la déforme et
l’amoindrit. Il ne faut rien dire aux autres de ce qu’on
fait, avant de l’avoir fait : sans cela, on n’aurait plus le
courage d’aller jusqu’au bout ; car ce ne serait plus son
idée, mais la misérable idée des autres, qu’on verrait en
soi.
Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses
rêves, ils jaillissaient comme des fontaines de tous les
coins de son âme et de toutes les pierres de sa route. Il
vivait dans un état de visionnaire. Tout ce qu’il voyait
et entendait évoquait en lui des êtres et des choses
différents de ce qu’il voyait et entendait. Il n’avait qu’à
se laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de
ses héros. Leurs sensations venaient le chercher,
d’elles-mêmes. Les yeux de ceux qui passaient, le son
d’une voix que le vent apportait, la lumière sur une
pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les
arbres du Luxembourg, une cloche de couvent qui
sonnait au loin, le ciel pâle, le petit coin du ciel, vu du
fond de sa chambre, les bruits et les nuances des
diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui,
mais dans les êtres qu’il rêvait. – Christophe était
heureux.
Cependant, sa situation était plus difficile que
jamais. Il avait perdu les quelques leçons de piano, qui
étaient son unique ressource. On était en septembre, la
société parisienne était en vacances ; et il était malaisé
de trouver d’autres élèves. Le seul qu’il eût était un
ingénieur, intelligent et braque, qui s’était mis en tête, à
quarante ans, de devenir un grand violoniste.
Christophe ne jouait pas très bien du violon ; mais il en
savait toujours plus que son élève ; et, pendant quelque
temps, il lui donna trois heures de leçons par semaine, à
deux francs l’heure. Mais au bout d’un mois et demi,
l’ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa
vocation principale était pour la peinture. – Le jour
qu’il fit part de cette découverte à Christophe,
Christophe rit beaucoup : mais, quand il eut bien ri, il
fit le compte de ses finances, et constata qu’il avait
juste en poche les douze francs, que son élève venait de
lui payer, pour ses dernières leçons. Cela ne l’émut
point ; il se dit seulement qu’il allait falloir décidément
se mettre en quête d’autres moyens d’existence :
recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n’était
point réjouissant... Pff !... Inutile de s’en tourmenter à
l’avance ! Aujourd’hui, il faisait beau. Il s’en alla à
Meudon.
Il avait une fringale de marche. La marche faisait
lever des moissons de musique. Il en était plein, comme
une ruche de miel ; et il riait au bourdonnement doré de
ses abeilles. C’était, à l’ordinaire, une musique qui
modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants,
insistants, hallucinants... Allez donc créer des rythmes,
quand vous êtes engourdi dans votre chambre ! Bon
pour amalgamer alors des harmonies subtiles et
immobiles, comme ces Parisiens !
Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les
bois. Les arbres étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de
pervenche. Christophe s’engourdit dans une rêverie, qui
prit bientôt la teinte de la douce lumière qui tombe des
nuages d’octobre. Son sang battait. Il écoutait passer les
flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les
points de l’horizon : mondes jeunes et vieux, qui se
livraient bataille, lambeaux d’âmes passées, hôtes
anciens, parasites, qui vivaient en lui, comme le peuple
d’une ville. L’ancienne parole de Gottfried devant la
tombe de Melchior lui revenait à l’esprit : il était un
tombeau vivant, plein de morts qui s’agitaient – toute sa
race inconnue. Il écoutait cette multitude de vies, il se
plaisait à faire bruire l’orgue de cette forêt séculaire,
pleine de monstres, comme la forêt de Dante. Il ne les
craignait plus maintenant, comme au temps de son
adolescence. Car le maître était là : sa volonté. Il avait
une forte joie à faire claquer son fouet, pour que les
bêtes hurlassent, et qu’il sentît mieux la richesse de sa
ménagerie intérieure. Il n’était pas seul. Il n’y pas de
risques qu’il le fût jamais. Il était toute une armée, des
siècles de Krafft joyeux et sains. Contre Paris hostile,
contre un peuple, tout un peuple : la lutte était égale.
*
Il avait abandonné sa modeste chambre – trop chère
– pour prendre dans le quartier de Montrouge une
mansarde, qui, à défaut d’autres avantages, était très
aérée. Un courant d’air perpétuel. Mais il lui fallait
respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les
cheminées de Paris. Le déménagement n’avait pas été
long : une charrette à bras suffit ; Christophe la poussa
lui-même. De tout son mobilier, l’objet le plus précieux
pour lui était, avec sa vieille malle, un de ces moulages,
si vulgarisés depuis, du masque de Beethoven. Il l’avait
empaqueté avec autant de soin que s’il s’était agi d’une
œuvre d’art du plus haut prix. Il ne s’en séparait pas.
C’était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un
baromètre moral. Le masque lui marquait, plus
clairement que sa propre conscience, la température de
son âme, ses plus secrètes pensées : tantôt le ciel chargé
de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le
calme puissant.
Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait
une fois par jour, à une heure de l’après-midi. Il avait
acheté un gros saucisson, qu’il avait pendu à sa fenêtre ;
avec une bonne tranche, un solide quignon de pain, et
une tasse de café qu’il fabriquait, il faisait un repas des
dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché
d’avoir si bon appétit. Il s’apostrophait sévèrement ; il
se traitait de goinfre, qui ne pense qu’à son ventre. De
ventre, il n’en avait guère ; il était plus efflanqué qu’un
chien maigre. Au reste, solide, une charpente de fer, et
la tête toujours libre.
Il ne s’inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu’il
avait devant lui l’argent de la journée, il ne se mettait
pas en peine. Le jour où il n’eut plus rien, il se décida
enfin à commencer les tournées chez les éditeurs. Il ne
trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui,
bredouille, quand, passant près du magasin de musique
où il avait été présenté naguère par Sylvain Kohn à
Daniel Hecht, il entra, sans se rappeler qu’il y était déjà
venu dans des circonstances peu agréables. La première
personne qu’il vit fut Hecht. Il fut sur le point de
rebrousser chemin ; mais il était trop tard : Hecht l’avait
vu. Christophe ne voulut pas avoir l’air de reculer ; il
s’avança vers Hecht, ne sachant pas ce qu’il allait lui
dire, et prêt à lui tenir tête avec autant d’arrogance qu’il
le faudrait : car il était convaincu que Hecht ne lui
ménagerait pas les insolences. Il n’en fut rien. Hecht,
froidement, lui tendit la main : avec une formule de
politesse banale, il s’informa de sa santé, et, sans même
attendre que Christophe lui en fît la demande il lui
désigna la porte de son cabinet, et s’effaça pour le
laisser passer. Il était heureux, secrètement, de cette
visite, que son orgueil avait prévue, mais qu’il
n’attendait plus. Sans en avoir l’air, il avait suivi très
attentivement Christophe ; il n’avait manqué aucune
occasion de connaître sa musique ; il était au fameux
concert du David ; et l’accueil hostile du public l’avait
d’autant moins étonné, dans son mépris du public, qu’il
avait parfaitement senti toute la beauté de l’œuvre. Il
n’y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui
fussent plus capables que Hecht d’apprécier
l’originalité artistique de Christophe. Mais il se fût bien
gardé de lui en rien dire, non seulement parce qu’il était
piqué de l’attitude de Christophe à son égard, mais
parce qu’il lui était impossible d’être aimable : c’était
une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement
disposé à aider Christophe ; mais il n’eût point fait un
pas pour cela : il attendait que Christophe vînt le lui
demander. Et maintenant Christophe était venu – au
lieu de saisir généreusement l’occasion d’effacer le
souvenir de leur malentendu, en épargnant à son
visiteur une démarche humiliante, il se donna la
satisfaction de le laisser exposer tout au long sa
requête ; et il tint à lui imposer, au moins pour une fois,
les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui
donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique
à transposer pour mandoline et guitare. Après quoi,
satisfait de l’avoir fait plier, il lui trouva des
occupations moins rebutantes, mais toujours avec une
telle absence de bonne grâce qu’il était impossible de
lui en savoir gré ; il fallait que Christophe fût talonné
par la gêne pour recourir de nouveau à lui. En tout cas,
il aimait encore mieux gagner son argent par ces
travaux, si irritants qu’ils fussent, que le recevoir en
don de Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois : et
certes, c’était de bon cœur, mais Christophe avait senti
l’intention que Hecht avait eue de l’humilier d’abord ;
contraint d’accepter ses conditions, il se refusa du
moins à accepter ses bienfaits ; il voulait bien travailler
pour lui : donnant, donnant, il était quitte ; mais il ne
voulut rien lui devoir. Il n’était pas comme Wagner, ce
mendiant impudent pour son art, il ne mettait pas son
art au-dessus de son âme ; le pain qu’il n’eût pas gagné
lui-même l’eût étouffé. – Un jour qu’il venait de
rapporter la tâche qu’il avait passé la nuit à faire, il
trouva Hecht à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les
regards qu’il jeta involontairement sur les plats, eut la
certitude qu’il n’avait pas mangé et l’invita à déjeuner.
L’intention était bonne ; mais Hecht laissa si
lourdement sentir qu’il avait vu le dénuement de
Christophe, que son invitation ressemblait à une
aumône : Christophe fût mort de faim, plutôt que
d’accepter. Il ne put refuser de s’asseoir à table –
(Hecht avait à lui parler) ; – mais il ne toucha à rien ; il
prétendit qu’il venait de déjeuner. Son estomac se
crispait de besoin.
Christophe eût voulu se passer de Hecht ; mais les
autres éditeurs étaient encore pires. – Il y avait aussi les
riches dilettantes, qui accouchaient d’un lambeau de
phrase musicale, et qui n’étaient même pas capable de
l’écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui chantaient
leur élucubration :
« Hein ! est-ce beau ! »
Ils la lui donnaient à « développer » – (à écrire en
entier) – et cela paraissait sous leur nom chez un grand
éditeur. Après, ils étaient persuadés que le morceau
était d’eux. Christophe en connut un, gentilhomme de
bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna du :
« cher ami », l’empoigna par le bras, lui prodiguant les
démonstrations d’enthousiasme tempétueux, ricanant à
son oreille, bafouillant des coq-à-l’âne et des
incongruités mêlées de cris d’extase : Beethoven,
Verlaine, Offenbach, Yvette Guilbert... Il le faisait
travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en
invitations à déjeuner et en poignées de main. À la fin
des fins, il envoya à Christophe vingt francs, que
Christophe se donna le luxe stupide de lui renvoyer. Ce
jour-là, il n’avait pas vingt sous en poche ; et il lui avait
fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes pour
écrire à sa mère. C’était le jour de la fête de la vieille
Louisa ; et, pour rien au monde, Christophe n’eût voulu
y manquer : la bonne femme comptait trop sur la lettre
de son garçon, elle n’aurait pu s’en passer. Elle lui
écrivait un peu plus souvent, depuis quelques semaines,
malgré la peine que cela lui coûtait d’écrire. Elle
souffrait de sa solitude. Mais elle n’aurait pu se décider
à venir rejoindre Christophe à Paris : elle était trop
timorée, attachée à sa petite ville, à son église, à sa
maison, elle avait peur des voyages. Et d’ailleurs,
quand elle eût voulu venir, Christophe n’avait pas
d’argent pour elle ; il n’en avait pas tous les jours, pour
lui-même.
Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de
Lorchen, la jeune paysanne pour laquelle il avait eu une
rixe avec des soldats prussiens : elle lui écrivait qu’elle
se mariait ; elle donnait des nouvelles de la maman, et
elle lui expédiait un panier de pommes et une part de
galette, pour manger en son honneur. Cela tomba
joliment à propos. Ce soir-là chez Christophe, c’était
jeûne, quatre-temps et carême : du saucisson pendu au
clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la ficelle.
Christophe se compara aux saints anachorètes, qu’un
corbeau vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau
avait beaucoup à faire sans doute de nourrir tous les
anachorètes, car il ne revint plus.
Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son
entrain. Il faisait dans sa cuvette la lessive de son linge,
et il cirait ses chaussures, en sifflant comme un merle. Il
se consolait avec les mots de Berlioz : « Élevons-nous
au-dessus des misères de la vie, et chantons d’une voix
légère le gai refrain si connu : Dies irae... » – Il le
chantait parfois au scandale des voisins, stupéfiés de
l’entendre s’interrompre au milieu par des éclats de rire.
Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit
cet autre, « la carrière d’amant est une carrière d’oisif et
de riche ». La misère de Christophe, la chasse au pain
quotidien, sa sobriété excessive, et sa fièvre de création
ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de songer au
plaisir. Il n’y était pas seulement indifférent ; par
réaction contre Paris, il s’était jeté dans une sorte
d’ascétisme moral. Il avait un besoin passionné de
pureté, l’horreur de toute souillure. Ce n’était pas qu’il
fût à l’abri des passions. À d’autres moments, il y avait
été livré. Mais ces passions restaient chastes, même
quand il y cédait : car il n’y cherchait pas le plaisir,
mais le don absolu de soi et la plénitude de l’être. Et
quand il voyait qu’il s’était trompé, il les rejetait avec
fureur. La luxure n’était pas pour lui un péché comme
les autres. C’était bien le grand Péché, celui qui souille
les sources de la vie. Tous ceux chez qui le vieux fond
chrétien n’a pas été totalement enseveli sous les
alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore
aujourd’hui les fils des races vigoureuses, qui, au prix
d’une discipline héroïque, édifièrent la civilisation de
l’Occident, n’ont pas de peine à le comprendre.
Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le
plaisir était l’unique but, le credo. – Certes, on fait bien
de chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes,
de combattre les déprimantes croyances pessimistes,
amassées sur l’humanité par vingt siècles de
christianisme gothique. Mais c’est à condition que ce
soit une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au
lieu de cela, de quoi s’agit-il ? De l’égoïsme le plus
piteux. Une poignée de jouisseurs cherchent à « faire
rendre » à leurs sens le maximum de plaisirs avec le
minimum de risques, en s’accommodant fort bien que
les autres en pâtissent. – Oui, sans doute, on connaît
leur socialisme de salon !... Mais est-ce qu’ils ne sont
pas les premiers à savoir que leurs doctrines
voluptueuses ne valent que pour le peuple des « gras »,
pour une « élite » à l’engrais, et que pour les pauvres,
c’est un poison ?...
« La carrière du plaisir est une carrière de riches. »
*
Christophe n’était point riche, ni fait pour le
devenir. Quand il venait de gagner quelque argent, il se
hâtait de le dépenser aussitôt en musique ; il se privait
de nourriture pour aller au concert. Il prenait des
dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet ; et
il se remplissait de musique : elle lui tenait lieu de
souper et de maîtresse. Il avait une telle faim de
bonheur et tant d’aptitude à en jouir que les
imperfections de l’orchestre ne parvenaient pas à le
troubler ; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans
un état de béatitude, sans que les fautes de goût et les
fausses notes provoquassent en lui autre chose qu’un
sourire indulgent : il avait laissé sa critique à la porte ; il
venait pour aimer et non pas pour juger. Autour de lui,
le public s’abandonnait, comme lui, immobile, les yeux
à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait
la vision d’un peuple tapi dans l’ombre, ramassé sur lui-
même, comme un énorme chat, couvant des
hallucinations de volupté et de carnage. Dans les demi-
ténèbres épaisses et dorées, se modelaient
mystérieusement certaines figures, dont le charme
inconnu et l’extase muette attiraient les regards et le
cœur de Christophe ; il s’attachait à elles ; il écoutait en
elles ; il finissait par s’assimiler corps et âme avec elles.
Il arrivait qu’une d’elles s’en aperçût, et qu’il se tissât
entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces
sympathies obscures, qui vont jusqu’au plus profond de
l’être, sans qu’il en reste rien, une fois le concert fini et
le courant rompu qui unissait les âmes. C’est un état
que connaissaient bien ceux qui aiment la musique,
surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus :
l’essence de la musique est tellement l’amour qu’on ne
la goûte complètement que si on la goûte en un autre ;
et au concert on cherche instinctivement des yeux, au
milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie
trop grande pour soi seul.
Parmi ces amis d’une heure, dont Christophe faisait
choix, afin de savourer mieux la douceur de la musique,
une figure l’attirait, qu’il revoyait à chaque concert.
C’était une petite grisette, qui devait adorer la musique,
sans rien y comprendre. Elle avait un profil de petite
bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la
bouche légèrement avancée et du menton délicat, des
sourcils fins et levés, des yeux clairs : un de ces minois
insouciants, sous le voile desquels on sent de la joie, du
rire, enveloppés d’une paix indifférente. Ces fillettes
vicieuses, ces gamines ouvrières, reflètent peut-être le
plus de la sérénité disparue, celle des statues antiques et
des figures de Raphaël. Ce n’est là qu’un instant dans
leur vie, le premier éveil du plaisir ; la flétrissure est
proche. Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.
Christophe se délectait à la regarder : une gentille
figure lui faisait du bien au cœur ; il savait en jouir sans
la désirer ; il y puisait de la joie, de la force, de
l’apaisement – oui, presque de la vertu. Elle – cela va
sans dire – avait vite remarqué qu’il la regardait ; et il
s’était établi entre eux, sans y penser, un courant
magnétique. Et comme ils se retrouvaient, à peu près
aux mêmes places, à presque tous les concerts, ils
n’avaient pas tardé à connaître leurs goûts. À certains
passages, ils échangeaient un regard d’intelligence ;
lorsqu’elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait
légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres ;
ou, pour montrer qu’elle ne trouvait pas cela bon, elle
avançait dédaigneusement son gentil museau. Il se
mêlait à ces petites mines un peu de cabotinage
innocent, dont presque aucun être ne peut se dégager
quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois,
pendant les morceaux sérieux, une expression grave ;
et, tournée de profil, l’air absorbé, et la joue souriante,
du coin de l’œil elle regardait s’il la regardait. Ils
étaient devenus très bons amis, sans s’être jamais dit un
mot, et sans avoir même essayé – (Christophe tout au
moins) – de se rencontrer à la sortie.
Le hasard fit enfin qu’à un concert du soir, ils se
trouvèrent placés l’un à côté de l’autre. Après un instant
d’hésitation souriante, ils se mirent à causer
amicalement. Elle avait une voix charmante, et disait
beaucoup de bêtises sur la musique : car elle n’y
connaissait rien, et voulait avoir l’air de s’y connaître ;
mais elle l’aimait passionnément. Elle aimait la pire et
la meilleure, Massenet et Wagner ; il n’y avait que la
médiocre qui l’ennuyât. La musique était une volupté
pour elle ; elle la buvait par tous les pores de son corps,
comme Danaé la pluie d’or. Le prélude de Tristan lui
donnait la petite mort ; et elle jouissait de se sentir
emportée, comme une proie dans la bataille par la
Symphonie Héroïque. Elle apprit à Christophe que
Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si elle
l’avait connu, elle l’aurait bien aimé, quoiqu’il fût
joliment laid. Christophe protesta que Beethoven n’était
pas si laid ; alors, ils discutèrent sur la beauté, et sur la
laideur, et elle convint que tout dépendait des goûts ; ce
qui était beau pour l’un ne l’était pas pour l’autre : « on
n’était pas le louis d’or, on ne pouvait pas plaire à tout
le monde ». – Il aimait mieux qu’elle ne parlât point : il
l’entendait bien mieux. Pendant la Mort d’Ysolde, elle
lui tendit sa main ; sa main était toute moite ; il la garda
dans la sienne jusqu’à la fin du morceau ; ils sentaient,
à travers leurs doigts entrelacés, couler le flot de la
symphonie.
Ils sortirent ensemble ; il était près de minuit. Ils
remontèrent en causant, vers le quartier Latin ; elle lui
avait pris le bras, et il la reconduisit chez elle ; mais
arrivés à la porte, comme elle se disposait à lui montrer
le chemin, il la quitta, sans prendre garde à ses yeux
engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis
furieuse ; puis elle se tordit de rire, en pensant à sa
sottise ; puis, rentrée dans sa chambre et se
déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et finalement
pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle
voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante.
Mais il était si bon enfant que sa résolution ne tint pas.
Ils se remirent à causer ; seulement elle gardait avec lui
maintenant une réserve. Il lui parlait cordialement, mais
avec une grande politesse, et de choses sérieuses, de
belles choses, de la musique qu’ils entendaient et de ce
que cela signifiait pour lui. Elle l’écoutait
attentivement, et tâchait de penser comme lui. Le sens
de ses paroles lui échappait souvent ; mais elle y croyait
quand même. Elle avait pour Christophe un respect
reconnaissant, qu’elle lui montrait à peine. D’un accord
tacite, ils ne se parlaient qu’au concert. Il la rencontra
une fois au milieu d’étudiants. Ils se saluèrent
gravement. À personne elle ne parlait de lui. Il y avait
dans le fond de son âme une petite province sacrée,
quelque chose de beau, de pur, de consolant.
Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule
présence, par le seul fait qu’il existait, une influence
apaisante. Partout où il passait, il laissait
inconsciemment une trace de lumière intérieure. Il était
le dernier à s’en douter. Il y avait près de lui, dans sa
maison, des gens qu’il n’avait jamais vus, et qui, sans
s’en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son
rayonnement bienfaisant.
*
Depuis plusieurs semaines, Christophe n’avait plus
d’argent pour aller au concert, même en faisant
carême ; et, dans sa chambre sous les toits, maintenant
que l’hiver venait, il se sentait transi ; il ne pouvait
rester immobile à sa table. Alors il descendait, et
marchait dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la
faculté d’oublier par instants la ville grouillante qui
l’entourait, et de se sauver dans l’infini du temps. Il lui
suffisait de voir au-dessus de la rue tumultueuse la lune
morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel, ou le
disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour
que le bruit de la rue s’effaçât, pour que Paris
s’enfonçât dans le vide sans bornes, pour que toute cette
vie ne lui apparût plus que comme le fantôme d’une vie
qui avait été, il y avait longtemps, longtemps... il y avait
des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au
commun des hommes, de la grande vie sauvage de la
nature, que recouvre tant bien que mal la livrée de la
civilisation, suffisait à la faire surgir tout entière à ses
yeux. L’herbe qui poussait entre les pavés, le renouveau
d’un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et
sans terre, sur un boulevard aride ; un chien, un oiseau
qui passaient, derniers vestiges de la faune qui
remplissait l’univers primitif, et que l’homme a
détruite ; une nuée de moucherons ; l’épidémie invisible
qui dévorait un quartier : c’était assez pour que, dans
l’asphyxie de cette serre-chaude humaine, le souffle de
l’Esprit de la Terre vînt le frapper au visage et fouetter
son énergie.
Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et
n’ayant pas causé, de plusieurs jours, avec qui que ce
fût, il rêvait intarissablement. Les privations et le
silence surexcitaient cette disposition morbide. La nuit,
il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants : sans
cesse, il revoyait la vieille maison, la chambre où il
avait vécu, enfant ; il était poursuivi par des obsessions
musicales. Le jour, il conversait avec ses êtres intérieurs
et avec ceux qu’il aimait, les absents et les morts.
Un après-midi de décembre humide, que le givre
couvrait les pelouses raidies, que les toits des maisons
et les dômes gris se diluaient dans le brouillard, et que
les arbres, aux branches nues, grêles et tourmentées,
dans la vapeur qui les noyait, semblaient des
végétations marines au fond de l’Océan – Christophe,
qui, depuis la veille, se sentait frissonnant et ne
parvenait point à se réchauffer, entra au Louvre, qu’il
connaissait à peine.
Il n’était pas, jusque-là, très touché par la peinture.
Il était trop absorbé par l’univers intérieur pour bien
saisir le monde des couleurs et des formes. Elles
n’agissaient sur lui que par leurs résonances musicales,
qui ne lui en apportaient qu’un écho déformé. Sans
doute, son instinct percevait obscurément les lois
identiques, qui président à l’harmonie des formes
visuelles comme des formes sonores, et les nappes
profondes de l’âme, d’où sourdent les deux fleuves de
couleurs et de sons, qui baignent les deux versants
opposés de la vie. Mais il ne connaissait que l’un des
deux versants, et il était perdu dans le royaume de l’œil.
Ainsi, lui échappait le secret du charme le plus exquis,
le plus naturel peut-être, de la France au clair regard,
reine dans le monde de la lumière.
Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était
trop Allemand pour s’adapter aisément à une vision des
choses aussi différente. Il n’était pas de ces Allemands
dernier-cri, qui renient la façon de sentir germanique ;
et qui se persuadent qu’ils raffolent de
l’impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,
quand d’aventure, ils n’ont pas la ferme assurance
qu’ils les comprennent mieux que les Français.
Christophe était un barbare, peut-être ; mais il l’était
franchement. Les petits culs roses de Boucher, les
mentons gras de Watteau, les bergers ennuyés et les
bergères dodues, sanglées dans leur corset, les âmes de
crème fouettée, les vertueuses œillades de Greuze, les
chemises troussées de Fragonard, tout ce poétique
déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d’intérêt
qu’un journal élégant et polisson. Il n’en entendait point
la riche et brillante harmonie ; les rêves voluptueux,
parfois mélancoliques, de cette vieille civilisation, la
plus raffinée de l’Europe, lui étaient étrangers. Quant au
XVIIe siècle français, il ne goûtait pas plus sa dévotion
cérémonieuse et ses portraits d’apparat ; la réserve un
peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain
gris de l’âme répandu sur l’œuvre hautaine de Nicolas
Poussin et sur les figures pâles de Philippe de
Champaigne, éloignaient Christophe de l’ancien art
français. Et de nouveau, il ne connaissait rien. S’il l’eût
connu, il l’eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont
il eût, en Allemagne, subi la fascination, Boecklin le
Bâlois, ne l’avait point préparé à voir l’art latin.
Christophe gardait en lui le choc de ce brutal génie, qui
sentait la terre et les fauves relents du bestiaire héroïque
qu’il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la lumière
crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage
ivre, avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux
harmonies morcelées et moelleuses de l’art français.
Mais ce n’est pas impunément qu’on vit dans un
monde étranger. On en subit l’empreinte. On a beau se
murer en soi : on s’aperçoit un jour qu’il y a quelque
chose de changé.
Il y avait quelque chose de changé dans Christophe,
ce soir-là où il errait par les salles du Louvre. Il était
las, il avait froid, il avait faim, il était seul. Autour de
lui, l’ombre descendait dans les galeries désertes, les
formes endormies s’animaient. Christophe passait,
silencieux et glacé, au milieu des sphinx d’Égypte, des
monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des
serpents gluants de Palissy. Il se sentait dans une
atmosphère de contes de fées ; et dans son cœur montait
un émoi mystérieux. Le rêve de l’humanité
l’enveloppait – les fleurs étranges de l’âme...
Dans le poudroiement doré des galeries de peinture,
les jardins de couleurs éclatantes et mûres, les prairies
de tableaux, où l’air manque, Christophe, fiévreux, au
seuil de la maladie, eut un coup de foudre. – Il allait,
presque sans voir, étourdi par le besoin, par la tiédeur
des salles, et par cette orgie d’images : la tête lui
tournait. Arrivé au bout de la galerie du bord de l’eau,
devant le Bon Samaritain de Rembrandt, il s’appuya
des deux mains, pour ne pas tomber, sur la rampe de fer
qui entoure les tableaux, il ferma les yeux, un instant.
Quand il les rouvrit sur l’œuvre qui était en face de lui,
tout près de son visage, il fut fasciné...
Le jour s’éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà
mort. Le soleil invisible s’effondrait dans la nuit.
C’était l’heure magique où les hallucinations sont sur le
point de sortir de l’âme endolorie par les travaux du
jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n’entend que
le bruit des artères. On n’a plus la force de remuer, à
peine de respirer, on est triste et livré... Un immense
besoin de s’abandonner dans les bras d’un ami... On
implore un miracle, on sent qu’il va venir... Il vient !
Dans le crépuscule un flot d’or flamboie, rejaillit sur le
mur, sur l’épaule de l’homme qui porte le mourant,
baigne ces humbles objets et ces êtres médiocres, et tout
prend une douceur, une gloire divine. C’est Dieu même,
qui étreint dans ses bras terribles et tendres ces
misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet
pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes,
qui se pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres
apathiques, qui se taisent, épeurés – toute cette
humanité pitoyable de Rembrandt, ce troupeau des
âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne
peuvent rien, qu’attendre, trembler, pleurer, prier. –
Mais le Maître est là. On ne Le voit pas Lui-même, on
voit son auréole et l’ombre de lumière qu’Il projette sur
les hommes.
Christophe sortit du Louvre, d’un pas mal assuré. La
tête lui faisait mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue,
sous la pluie, il remarquait à peine les flaques entre les
pavés et l’eau ruisselant de ses souliers. Le ciel
jaunâtre, sur la Seine, s’allumait, à la tombée du jour,
d’une flamme intérieure – une lumière de lampe.
Christophe emportait dans ses yeux la fascination d’un
regard. Il lui semblait que rien n’existait : non, les
voitures n’ébranlaient pas les pavés, avec un bruit
impitoyable ; les passants ne le heurtaient point avec
leurs parapluies mouillés ; il ne marchait point dans la
rue ; peut-être qu’il était assis chez lui et qu’il rêvait ;
peut-être qu’il n’existait plus... Et brusquement, – (il
était si faible) ! – un étourdissement le prit, il se sentit
tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne fut
qu’un éclair : il serra les poings, et s’arc-boutant sur ses
jambes, il reprit son aplomb.
À ce moment précis, dans la seconde où sa
conscience émergeait du gouffre, son regard se heurta,
de l’autre côté de la rue, à un regard qu’il connaissait
bien, et qui semblait l’appeler. Il s’arrêta, interdit,
cherchant où il l’avait déjà vu. Ce ne fut qu’au bout
d’un moment qu’il reconnut ces yeux tristes et doux : la
petite institutrice française, qu’il avait sans le vouloir
fait chasser de sa place, en Allemagne, et qu’il avait
tant cherchée depuis, pour lui demander pardon. Elle
s’était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des passants,
et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de
remonter le courant de la foule, et descendre sur la
chaussée, pour venir à lui. Il se jeta à sa rencontre ;
mais un encombrement inextricable de voitures les
sépara ; il l’aperçut encore un instant, se débattant de
l’autre côté de cette muraille vivante ; il voulut
traverser quand même, fut bousculé par un cheval,
glissa, tomba sur l’asphalte gluant, faillit être écrasé.
Quand il se releva, couvert de boue, et réussit à passer
de l’autre côté, elle avait disparu.
Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige
redoublait : il dut y renoncer. La maladie venait : il le
sentait, mais il ne voulait pas en convenir. Il s’obstina à
ne pas rentrer tout de suite, à prendre le plus long
chemin. Torture inutile : il lui fallut se reconnaître
vaincu ; il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut
peine à revenir chez lui. Dans l’escalier, il étouffa, il
dut s’asseoir sur les marches. Rentré dans sa chambre
glacée, il s’entêta à ne pas se coucher ; il restait sur sa
chaise, trempé de pluie, la tête lourde et la poitrine
haletante, s’engourdissant dans des musiques
courbaturées, comme lui. Il entendait passer des phrases
de la Symphonie inachevée de Schubert. Pauvre petit
Schubert ! Quand il écrivait cela, il était seul, fiévreux
et somnolent, lui aussi, dans l’état de demi-torpeur qui
précède le grand sommeil, il rêvait au coin du feu ; des
musiques engourdies flottaient autour de lui, comme
des eaux un peu stagnantes ; il s’y attardait, tel un
enfant à demi endormi qui se complaît à l’histoire qu’il
se raconte, en répète un passage vingt fois ; le sommeil
vient... la mort vient... – Et Christophe entendit passer
aussi cette musique aux mains brûlantes, aux yeux
fermés, souriant d’un sourire las, le cœur gonflé de
soupirs, rêvant de la mort qui délivre : le premier chœur
de la Cantate de J. S. Bach : « Cher Dieu, quand
mourrai-je ? »... Il faisait bon s’enfoncer dans les
moelleuses phrases qui se déroulent avec de lentes
ondulations, le bourdonnement des cloches lointaines et
voilées... Mourir, se fondre dans la paix de la terre !...
« Und dann selber Erde werden »... « Et puis soi-même
devenir terre... »
Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire
meurtrier de la sirène qui guette les âmes affaiblies. Il
se leva et essaya de marcher dans sa chambre ; mais il
ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. Il dut se
mettre au lit. Il sentait que cette fois, c’était sérieux ;
mais il ne désarmait pas ; il n’était pas de ceux qui,
quand ils sont malades, s’abandonnent à la maladie ; il
luttait, il ne voulait pas être malade, et surtout, il était
parfaitement décidé à ne pas mourir. Il avait sa pauvre
maman qui l’attendait là-bas. Et il avait son œuvre à
faire : il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents qui
claquaient, il tendait sa volonté, qui échappait ; ainsi, un
bon nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le
recouvrent. À tout instant, il plongeait : c’étaient des
divagations, des images sans suite, des souvenirs du
pays ou des salons parisiens ; aussi des obsessions de
rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient
indéfiniment, comme des chevaux de cirque, le choc
soudain de la lumière d’or du Bon Samaritain ; les
figures d’épouvante dans l’ombre ; et puis, des abîmes,
des nuits. Puis, il surnageait de nouveau, il déchirait les
nuées grimaçantes, il crispait les poings et la mâchoire.
Il s’accrochait à tous ceux qu’il aimait dans le présent et
le passé, à la figure amie qu’il avait entrevue tout à
l’heure, à la chère maman, et aussi à son être
indestructible, qu’il sentait comme un roc : « La mort
n’y mord »... – Mais le roc était de nouveau recouvert
par la mer ; un choc des vagues faisait lâcher prise à
l’âme ; elle était balayée par l’écume. Et Christophe se
débattait dans le délire, disant des paroles insensées,
dirigeant et jouant un orchestre imaginaire : trombones,
trompettes, cymbales, timbales, bassons et
contrebasses... il raclait, soufflait, tapait, avec frénésie.
Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des
semaines qu’il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer,
il était comme une chaudière sous pression, près
d’éclater. Certaines phrases obstinées s’enfonçaient
dans son cerveau comme des vrilles, lui perforaient le
tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces
crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue,
trempé, moulu, haletant, étouffant. Il avait installé près
de son lit son pot à eau, dont il buvait des gorgées. Les
bruits des chambres voisines, les portes des mansardes
qu’on refermait, le faisaient tressauter. Il avait le dégoût
halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa
volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares
belliqueuses, le combat contre les diables... « Und wenn
die Welt voll Teufel wär, und wollten uns verschlingen,
so fürchten wir uns nicht so sehr... » (« Et quand bien
même le monde serait plein de diables, et qu’ils
voudraient nous avaler, cela ne nous ferait pas peur... »)
Et sur l’océan de ténèbres brûlantes où son être
roulait, s’ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies
de lumière, un murmure apaisé des violons et des
violes, de calmes sonneries de gloire des trompettes et
des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand
mur, s’élevait de l’âme malade un chant inébranlable,
comme un choral de J.-S. Bach.
*
Tandis qu’il se débattait contre les fantômes de la
fièvre et contre l’étouffement qui gagnait sa poitrine, il
eut vaguement conscience qu’on ouvrait la porte de sa
chambre, et qu’une femme entrait, une bougie à la
main. Il crut que c’était encore une hallucination. Il
voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin
en loin, une vague de conscience le ramenait à la
surface, il sentait qu’on avait soulevé son oreiller, qu’on
lui avait mis une couverture sur les pieds, qu’il avait sur
le dos quelque chose qui le brûlait ; ou il voyait, assise
au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était
pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un
médecin qui l’ausculta. Christophe n’entendait pas ce
qu’on disait ; mais il devina qu’on parlait de le porter à
l’hôpital. Il essaya de protester, de crier qu’il ne voulait
pas, qu’il voulait mourir ici, seul ; mais il ne sortait de
sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme
le comprit pourtant : car elle prit sa défense, et elle le
calma. Il s’épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu’il
put formuler une phrase suivie, au prix d’efforts inouïs,
il le lui demanda. Elle lui répondit qu’elle était sa
voisine de mansarde, qu’elle l’avait entendu gémir de
l’autre côté du mur, et qu’elle s’était permis d’entrer,
pensant qu’il avait besoin d’aide. Elle le pria
respectueusement de ne pas se fatiguer à parler. Il lui
obéit. Au reste, il était brisé par l’effort qu’il avait fait ;
il se tint donc immobile, et se tut, mais son cerveau
continuait de travailler, rassemblant péniblement ses
souvenirs épars. Où donc l’avait-il vue ? Il finit par se
rappeler : oui, il l’avait rencontrée dans le couloir des
mansardes ; elle était domestique, elle se nommait
Sidonie.
Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu’elle le
vît. Elle était petite, la figure sérieuse, le front bombé,
les cheveux relevés, le haut des joues et les tempes
découverts, pâles et de forte ossature, le nez court, les
yeux bleu-clair, au regard doux et obstiné, les lèvres
grosses et serrées, le teint anémié, l’air humble,
concentré, un peu raidi. Elle s’occupait de Christophe,
avec un dévouement actif et silencieux, sans familiarité,
sans se départir jamais de la réserve d’une domestique
qui n’oublie pas la différence de classes.
Peu à peu cependant, lorsqu’il alla mieux et qu’il
put causer avec elle, la bonhomie affectueuse de
Christophe amena Sidonie à lui parler un peu plus
librement ; mais elle se surveillait toujours ; il y avait
certaines choses (on le voyait), qu’elle ne disait pas.
Elle avait un mélange d’humilité et de fierté.
Christophe apprit qu’elle était bretonne. Elle avait laissé
au pays son père, dont elle parlait avec beaucoup de
discrétion ; mais Christophe n’eut pas de peine à
deviner qu’il ne faisait rien que boire, se donner du bon
temps, et exploiter sa fille ; elle se laissait exploiter,
sans rien dire, par orgueil ; et elle ne manquait jamais
de lui envoyer une partie de l’argent de son mois ; mais
elle n’était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus
jeune, qui se préparait à un examen d’institutrice, et
dont elle était très fière. Elle payait presque tous les
frais de son éducation. Elle s’acharnait au travail, d’une
façon entêtée.
« Est-ce qu’elle avait une bonne place ? lui
demandait Christophe.
– Oui, mais elle pensait à la quitter.
– Pourquoi ? Est-ce qu’elle avait à se plaindre de ses
maîtres ?
– Oh ! non. Ils étaient très bons pour elle.
– Est-ce qu’elle ne gagnait pas assez ?
– Si... »
Il ne comprenait pas bien ; il essayait de
comprendre, il l’encourageait à parler. Mais elle n’avait
rien à lui raconter que sa vie monotone, la peine qu’on
avait à gagner sa vie, elle n’y insistait point : le travail
ne l’effrayait pas, il lui était un besoin, presque un
plaisir. Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus
pesant : l’ennui. Il le devinait. Peu à peu, il lisait en elle,
avec l’intuition d’une grande sympathie, que la maladie
avait aiguisée, et que rendait plus pénétrante le souvenir
des épreuves supportées dans une vie analogue par la
chère maman. Il voyait, comme s’il l’avait vécue, cette
existence morne, malsaine, contre nature – l’existence
ordinaire, que la société bourgeoise impose aux
domestiques : des maîtres pas méchants, mais
indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs jours,
sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures,
des heures, dans l’étouffante cuisine, dont la lucarne,
encombrée par un garde-manger, donnait sur un mur
blanc sale. Toutes ses joies, quand on lui disait
négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien
cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une
lueur de désir et d’espoir, sans intérêt à rien. – Le plus
mauvais moment pour elle était quand ses maîtres s’en
allaient à la campagne. Ils ne l’emmenaient pas avec
eux, par économie ; ils lui payaient son mois, mais ne
lui payaient pas son voyage pour retourner au pays ; ils
la laissaient libre d’y aller à ses frais. Elle ne voulait
pas, elle ne pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule
dans la maison à peu près abandonnée. Elle n’avait pas
envie de sortir, elle ne causait même pas avec les autres
domestiques, qu’elle méprisait un peu à cause de leur
grossièreté et de leur immoralité. Elle n’allait pas
s’amuser : elle était sérieuse de nature, économe, et elle
avait la crainte des mauvaises rencontres. Elle restait
assise, dans sa cuisine, ou dans sa chambre, d’où par-
dessus les cheminées elle apercevait le sommet d’un
arbre, dans un jardin d’hôpital. Elle ne lisait pas, elle
essayait de travailler, elle s’engourdissait, elle
s’ennuyait, elle pleurait d’ennui ; elle avait un pouvoir
singulier de pleurer indéfiniment : c’était son plaisir.
Mais quand elle s’ennuyait trop, elle ne pouvait même
plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur mort. Puis,
elle se secouait ; ou la vie revenait d’elle-même. Elle
pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie
dans le lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement
combien il lui faudrait de jours pour avoir fini tel
travail, pour avoir gagné telle somme ; elle se trompait
dans ses comptes ; elle recommençait à compter ; elle
dormait. Les jours passaient...
Avec ces accès de dépression altéraient des réveils
de gaieté enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des
autres et d’elle-même. Elle n’était pas sans voir et sans
juger ses maîtres, les soucis que se créait leur
désœuvrement, les vapeurs de madame et ses
mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-
disant élite, l’intérêt qu’ils prenaient à un tableau, à un
morceau de musique, à un livre de vers. Avec son bon
sens un peu gros, également éloigné du snobisme des
domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des
domestiques provinciaux, qui n’admirent que ce qu’il
ne comprennent pas, elle avait un mépris respectueux
pour ces pianotages, ces bavardages, toutes ces choses
intellectuelles, parfaitement inutiles, et ennuyeuses par
surcroît, qui prennent une si grande place dans ces
existences mensongères. Elle ne pouvait s’empêcher de
comparer silencieusement la vie réelle, avec laquelle
elle était aux prises, aux plaisirs et aux peines
imaginaires de cette vie de luxe, où tout semble
fabriqué par l’ennui. Au reste, elle n’en était pas
révoltée. C’était ainsi : c’était ainsi. Elle admettait tout,
les méchantes gens et les sots. Elle disait :
« Faut de tout, pour faire un monde. »
Christophe s’imaginait qu’elle était soutenue par sa
foi religieuse ; mais un jour, elle dit, à propos des
autres, plus riches et plus heureux :
« Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.
– Quand donc ? demanda-t-il. Après la révolution
sociale ?
– La révolution ? dit-elle. Oh ! bien, il passera de
l’eau sous le pont, avant. Je ne crois pas à ces bêtises.
Tout sera toujours de même.
– Alors, quand est-ce qu’on sera pareils ?
– Après la mort, bien sûr ! Il ne reste rien de
personne. »
Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il
n’osa pas lui dire :
« Est-ce que ce n’est pas affreux, en ce cas, si l’on
n’a qu’une vie, qu’elle soit comme la vôtre, tandis qu’il
y a d’autres gens qui sont heureux ? »
Mais elle sembla avoir deviné ce qu’il pensait ; elle
continua, avec un flegme résigné et un peu ironique :
« Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne
peut pas tirer le gros lot. On est mal tombé : tant pis ! »
Elle ne songeait même pas chercher à hors de
France (comme on le lui avait offert en Amérique) une
place qui lui rapportât davantage. L’idée de quitter le
pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait :
« C’est partout que les pierres sont dures. »
Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et
railleur. Elle était bien de cette race, qui a peu ou point
de foi, peu de raisons intellectuelles de vivre, et
pourtant une tenace vitalité – de ce peuple des
campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur
et soumis, qui n’aime pas beaucoup la vie, mais qui y
tient, et qui n’a pas besoin d’encouragements factices
pour garder son courage.
Christophe, qui ne le connaissait pas encore,
s’étonnait de trouver chez cette simple fille un
désintéressement de toute foi ; il admirait son
attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que
tout, son robuste sens moral, qui ne s’appuyait sur rien.
Il n’avait vu jusque-là les gens du peuple français qu’à
travers les romans naturalistes et les théories des petits
hommes de lettres contemporains, qui, au rebours de
ceux du siècle des bergeries et de la Révolution,
aimaient à se représenter l’homme de la nature comme
un animal vicieux, afin de légitimer leurs propres
vices... Il découvrait avec surprise l’intransigeante
honnêteté de Sidonie. Ce n’était pas une affaire de
morale ; c’était une affaire d’instinct et de fierté. Elle
avait son orgueil aristocratique. Car c’est une sottise de
croire que qui dit : peuple, dit : populaire. Le peuple a
ses aristocrates, de même que la bourgeoisie a ses âmes
de la plèbe. Des aristocrates, c’est-à-dire, des êtres qui
ont des instincts, un sang peut-être, plus purs que les
autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce
qu’ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont
minorité ; mais, même tenus à l’écart, on sait bien qu’ils
sont les premiers ; et leur seule présence est un frein
pour les autres. Les autres sont contraints de se modeler
sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque
village, chaque groupement d’hommes est, dans une
certaine mesure, ce que sont ses aristocrates ; et, suivant
ce qu’ils sont, l’opinion est, ici, extrêmement sévère ; et
là, elle est relâchée. Le débordement anarchique des
majorités, à l’heure actuelle, ne changera rien à cette
autorité immanente des minorités muettes. Plus
dangereux pour elles est leur déracinement du sol natal,
et leur éparpillement au loin, dans les grandes villes.
Mais même ainsi, perdues dans des milieux étrangers,
isolées les unes des autres, les individualités de bonne
race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure. – De
tout ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne
connaissait quasi rien, et ne cherchait à rien connaître.
La littérature sentimentale et malpropre des journaux ne
l’atteignait pas plus que les nouvelles politiques. Elle ne
savait même pas qu’il y eût des Universités Populaires ;
et, si elle l’avait su, il est probable qu’elle ne s’en serait
pas plus souciée que d’aller au sermon. Elle faisait son
métier, et pensait ses pensées ; elle ne s’inquiétait pas
de penser celles des autres. Christophe lui en fit ses
compliments.
« Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant ? dit-elle. Je suis
comme tout le monde. Vous n’avez donc pas vu de
Français ?
– Voilà un an que j’habite au milieu d’eux, dit
Christophe ; et je n’en ai pas rencontré un seul qui parût
penser à autre chose qu’à s’amuser, ou à singer ceux
qui s’amusent.
– Bien oui, dit Sidonie. Vous n’avez vu que des
riches. Les riches, c’est partout les mêmes. Vous n’avez
encore rien vu.
– Si fait, dit Christophe. Je commence. »
Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de
France, qui donne l’impression d’une durée éternelle,
qui fait corps avec sa terre, qui a vu passer, comme elle,
tant de races conquérantes, tant de maîtres d’un jour, et
qui ne passe point.
*
Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.
La première chose dont il s’inquiéta fut de
rembourser à Sidonie les dépenses qu’elle avait faites
pour lui, pendant qu’il était malade. Dans
l’impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris
pour chercher de l’ouvrage, il dut se résoudre à écrire à
Hecht : il demandait qu’on voulût bien lui faire une
avance d’argent sur son prochain travail. Avec son
mélange étonnant d’indifférence et de bienfaisance,
Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la réponse –
quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se
refusant presque à toucher à la nourriture que lui
apportait Sidonie, n’acceptant qu’un peu de lait et de
pain qu’elle le forçait à prendre, et qu’il se reprochait
ensuite, parce qu’il ne l’avait pas gagné : après quoi il
reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée ; et
pas une fois, pendant les mois que dura la maladie de
Christophe, Hecht ne chercha à savoir comment il allait.
Il avait le génie de ne pas se faire aimer, même en
faisant du bien. C’était, du reste, qu’en faisant du bien,
il n’aimait pas.
Sidonie venait, chaque jour, un moment dans
l’après-midi, et le soir. Elle préparait le dîner de
Christophe. Elle ne faisait aucun bruit ; elle s’occupait
discrètement de ses affaires ; et, ayant vu le
délabrement de son linge, sans le dire, elle l’emportait
chez elle, pour le raccommoder. Insensiblement, s’était
glissé dans leurs relations quelque chose de plus
affectueux. Christophe parlait longuement de sa vieille
maman. Sidonie était émue ; elle se mettait à la place de
Louisa, seule, là-bas ; et elle avait pour Christophe un
sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle,
s’efforçait de tromper son besoin d’affection familiale,
dont on souffre bien plus, quand on est faible et malade.
Il se sentait plus près de Louisa avec Sidonie qu’avec
toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses
chagrins d’artiste. Elle le plaignait doucement, avec un
peu d’ironie pour ces tristesses intellectuelles. Cela
aussi lui rappelait sa mère, et lui faisait du bien.
Il cherchait à provoquer ses confidences ; mais elle
se livrait beaucoup moins que lui. Il lui demandait, en
plaisantant, si elle ne se marierait pas. Elle répondait,
sur son ton habituel de résignation railleuse, que « ce
n’était pas permis, quand on est domestique : cela
complique trop les choses. Et puis, il faut bien tomber
dans son choix, et ce n’est pas commode. Les hommes
sont de fameuses canailles. Ils viennent vous faire la
cour, quand vous avez de l’argent ; ils mangent votre
argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait
vu trop d’exemples autour d’elle : elle n’était pas tentée
de faire de même. » – Elle ne disait pas qu’elle avait eu
un mariage manqué : son « futur » l’avait laissée, quand
il avait vu qu’elle donnait tout ce qu’elle gagnait aux
siens. – Christophe la voyait jouer maternellement dans
la cour avec les enfants d’une famille qui habitait la
maison. Quand elle les rencontrait seuls dans l’escalier,
il lui arrivait de les embrasser avec passion. Christophe
l’imaginait à la place d’une des dames qu’il
connaissait : elle n’était point sotte, elle n’était pas plus
laide qu’une autre ; il se disait qu’à leur place elle eût
été mieux qu’elles. Tant de puissances de vie enterrées,
sans que personne s’en souciât ! Et, en revanche, tous
ces morts vivants, qui encombrent la terre, et qui
prennent, au soleil, la place et le bonheur des autres !...
Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux,
trop affectueux pour elle ; il se faisait câliner, comme
un grand enfant.
Sidonie, certains jours, avait l’air abattue ; mais il
l’attribuait à sa tâche. Une fois, au milieu d’un
entretien, elle se leva brusquement, et quitta Christophe,
prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où
Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore
qu’à l’ordinaire, elle interrompit ses visites pour
quelque temps ; et quand elle revint, elle ne lui parla
plus qu’avec contrainte. Il se demandait en quoi il avait
pu l’offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec
vivacité qu’il ne l’avait offensé en rien ; mais elle
continua de s’éloigner de lui. Quelques jours après, elle
lui annonça qu’elle partait : elle avait laissé sa place, et
quittait la maison. En termes froids et guindés, elle le
remercia des bontés qu’il lui avait témoignées, lui
exprima les souhaits qu’elle formait pour sa santé et
pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si
étonné de ce brusque départ qu’il ne sut que dire ; il
essaya de connaître les motifs qui l’y déterminaient :
elle répliqua, d’une manière évasive. Il lui demanda où
elle allait se placer : elle évita de répondre ; et, pour
couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de
la porte, il lui tendit la main ; elle la serra un peu
vivement ; mais sa figure ne se démentit pas ; et,
jusqu’au bout, elle garda son air raide et glacé. Elle s’en
alla.
Il ne comprit jamais pourquoi.
*
L’hiver s’éternisait. Un hiver humide, brumeux et
boueux. Des semaines sans soleil. Bien que Christophe
allât mieux, il n’était pas guéri. Il avait toujours un
point douloureux au poumon droit, une lésion qui se
cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui
l’empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait
défendu de sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner
de s’en aller sur la Côte d’Azur, ou dans les Canaries. Il
fallait bien qu’il sortît ! S’il n’était pas allé chercher son
dîner, ce n’était pas son dîner qui serait venu le
chercher. – On lui ordonnait aussi des drogues qu’il
n’avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé
à demander conseil aux médecins : c’était de l’argent
perdu ; et puis, il se sentait toujours mal à l’aise avec
eux ; eux et lui ne pouvaient se comprendre : deux
mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et
un peu méprisante pour ce pauvre diable d’artiste, qui
prétendait être un monde à lui tout seul, et qui était
balayé comme une paille par le fleuve de la vie. Il était
humilié d’être regardé, palpé, tripoté par ces hommes. Il
avait honte de son corps malade. Il pensait :
« Comme je serai content, lorsqu’il mourra ! »
Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de
raisons de souffrir, Christophe supportait son sort
patiemment. Jamais il n’avait été si patient. Il s’en
étonnait lui-même. La maladie est bienfaisante,
souvent. En brisant le corps, elle affranchit l’âme ; elle
la purifie : dans les nuits et les jours d’inaction forcée,
se lèvent des pensées, qui ont peur de la lumière trop
crue, et que brûle le soleil de la santé. Qui n’a jamais
été malade ne s’est connu jamais tout entier.
La maladie avait mis en Christophe un apaisement
singulier. Elle l’avait dépouillé de ce qu’il y avait de
plus grossier dans son être. Il sentait, avec des organes
plus subtils, le monde des forces mystérieuses qui sont
en chacun de nous, et que le tumulte de la vie nous
empêche d’entendre. Depuis la visite au Louvre, dans
ces heures de fièvre, dont les moindres souvenirs
s’étaient gravés en lui, il vivait dans une atmosphère
analogue à celle du tableau de Rembrandt, chaude,
douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur,
les magiques reflets d’un soleil invisible. Et bien qu’il
ne crût point, il savait qu’il n’était point seul : un Dieu
le tenait par la main, le menait où il fallait qu’il vînt. Il
se confiait à lui comme un petit enfant.
Pour la première fois depuis des années, il était
contraint de se reposer. La lassitude même de la
convalescence lui était un repos, après l’extraordinaire
tension intellectuelle, qui avait précédé la maladie, et
qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis
plusieurs mois, se raidissait dans un état de qui-vive
perpétuel, sentait se détendre peu à peu la fixité de son
regard. Il n’en était pas moins fort ; il en était plus
humain. La vie puissante, mais un peu monstrueuse, du
génie, était passée à l’arrière-plan ; il se retrouvait un
homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes
d’esprit, et de tout ce que l’action a de dur et
d’impitoyable. Il ne haïssait plus rien ; il ne pensait plus
aux choses irritantes, ou seulement avec un haussement
d’épaules ; il songeait moins à ses peines, et plus à
celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait rappelé
les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui
luttaient sans se plaindre, sur tous les points de la terre,
il s’oubliait en elles. Lui qui n’était pas sentimental à
l’ordinaire, il avait maintenant des accès de cette
tendresse mystique, qui est la fleur de la faiblesse. Le
soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour,
écoutant les bruits mystérieux de la nuit... une voix qui
chantait dans une maison voisine, et que l’éloignement
faisait paraître émouvante, une petite fille qui pianotait
naïvement du Mozart... il pensait :
« Vous tous que j’aime, et que je ne connais pas !
Vous que la vie n’a point flétris, qui rêvez à de grandes
choses que vous savez impossibles, et qui vous débattez
contre le monde ennemi – je veux que vous ayez le
bonheur – il est si bon d’être heureux !... Ô mes amis, je
sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un
mur entre nous. Pierre à pierre, je l’use ; mais je m’use,
en même temps. Nous rejoindrons-nous jamais ?
Arriverai-je à vous, avant que se soit dressé l’autre
mur : la mort ?...
« N’importe ! Que je sois seul, toute ma vie, pourvu
que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et
que vous m’aimiez un peu, plus tard, après ma
mort !... »
Ainsi, Christophe convalescent, buvait le lait des
deux bonnes nourrices : « Liebe und Not » (Amour et
Misère).
*
Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin
de se rapprocher des autres. Et, bien qu’il fût très faible
encore, et que ce ne fût guère prudent, il sortait de bon
matin à l’heure où le flot du peuple dévalait des rues
populeuses vers le travail lointain, ou le soir, quand il
revenait. Il voulait se plonger dans le bain rafraîchissant
de la sympathie humaine. Non qu’il parlât à personne.
Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder
passer les gens, de les deviner, et de les aimer. Il
observait, avec une affectueuse pitié, ces travailleurs
qui se hâtaient, ayant tous, par avance, la lassitude de la
journée – ces figures de jeunes hommes, de jeunes
filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux
sourires étranges –, ces visages transparents et mobiles,
sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de
soucis, d’ironies changeantes – ce peuple si intelligent,
trop intelligent, un peu morbide des grandes villes. Ils
marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux,
les femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien
donné un mois de sa vie pour que la blondine
ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil, qui venait de
passer près de lui, d’un petit pas de chèvre, nerveux et
sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh !
qu’elle n’eût pas dit non, si on le lui avait offert ! Il eût
voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement
clos à cette heure, toutes les riches oisives, qui
jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à
leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces
petits corps ardents et las, ces âmes non blasées, pas
abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il se
sentait plein d’indulgence pour elles, à présent ; et il
souriait de ces minois éveillés et vannés où il y a de la
rouerie et de l’ingénuité, un désir effronté et naïf du
plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et
travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-
unes lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se
montrant ce grand garçon, aux yeux ardents.
Il s’attardait sur les quais, à rêver. C’était sa
promenade de prédilection. Elle calmait un peu sa
nostalgie du grand fleuve, qui avait bercé son enfance.
Ah ! ce n’était plus sans doute le Vater Rhein ! Rien de
sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des
vastes plaines, où l’esprit plane et se perd. Une rivière
aux yeux gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et
précis, une rivière de grâce, aux souples mouvements,
s’étirant avec une spirituelle nonchalance dans la parure
somptueuse et sobre de sa ville, les bracelets de ses
ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa
joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse
lumière de Paris ! C’était la première chose que
Christophe avait aimée dans cette ville ; elle le
pénétrait, doucement, doucement ; peu à peu, elle
transformait son cœur, sans qu’il s’en aperçût. Elle était
pour lui la plus belle des musiques, la seule musique
parisienne. Il passait des heures, le soir, le long des
quais, ou dans les jardins de l’ancienne France, à
savourer les harmonies du jour sur les grands arbres
baignés de brume violette, sur les statues et les vases
gris, sur la pierre patinée des monuments royaux, qui
avait bu la lumière des siècles – cette atmosphère
subtile, faite de soleil fin et de vapeur laiteuse, où flotte,
dans une poussière d’argent, l’esprit riant de la race.
Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel,
et, tout en regardant l’eau, il feuilletait distraitement les
livres d’un bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit
au hasard un volume dépareillé de Michelet. Il avait
déjà lu quelques pages de cet historien, qui ne lui avait
pas trop plu par sa hâblerie française, son pouvoir de se
griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce soir-là,
dès les premières lignes, il fut saisi : c’était la fin du
procès de Jeanne d’Arc. Il connaissait par Schiller la
Pucelle d’Orléans ; mais jusqu’ici, elle n’était pour lui
qu’une héroïne romanesque, à laquelle un grand poète
avait prêté une vie imaginaire. Brusquement, la réalité
lui apparut, et elle l’étreignit. Il lisait, il lisait, le cœur
broyé par l’horreur tragique du sublime récit ; et
lorsqu’il arriva au moment où Jeanne apprend qu’elle
va mourir le soir et où elle défaille d’effroi, ses mains
se mirent à trembler, les larmes le prirent, et il dut
s’interrompre. La maladie l’avait affaibli : il était
devenu d’une sensibilité ridicule, qui l’exaspérait. –
Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et le
bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d’acheter le
livre ; il chercha dans ses poches : il lui restait six sous.
Il n’était pas rare qu’il fût aussi dénué : il ne s’en
inquiétait pas ; il venait d’acheter son dîner, et il
comptait, le lendemain, toucher un peu d’argent chez
Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre
jusqu’au lendemain, c’était dur ! Pourquoi venait-il
justement de dépenser à son dîner le peu qui lui restait ?
Ah ! s’il avait pu offrir en paiement au bouquiniste le
pain et le saucisson, qu’il avait dans sa poche !
Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour
chercher l’argent ; mais en passant près du pont, qui
porte le nom de l’archange des batailles, – « le frère du
paradis » de Jeanne – il n’eut pas le courage de ne pas
s’arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les caisses
du bouquiniste ; il le lut en entier, il passa près de deux
heures à le lire ; il manqua le rendez-vous chez Hecht ;
et, pour le rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute
sa journée. Enfin, il réussit à avoir sa nouvelle
commande et à se faire payer. Aussitôt il courut acheter
le livre. Il avait peur qu’un autre acheteur ne l’eût pris.
Sans doute, le mal n’eût pas été grand : il était facile de
se procurer d’autres exemplaires ; mais Christophe ne
savait pas si le livre était rare ou non ; et d’ailleurs,
c’était ce volume-là qu’il voulait, et non un autre. Ceux
qui aiment les livres sont volontiers fétichistes. Les
feuillets, même salis et tachés, d’où la source des rêves
a jailli, sont pour eux sacrés.
Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit,
l’Évangile de la Passion de Jeanne ; et aucun respect
humain ne l’obligea plus à contenir son émotion. Une
tendresse, une pitié, une douleur infinie, le
remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans
ses gros habits rouges de paysanne, grande, timide, la
voix douce, rêvant au haut des cloches – (elle les aimait
comme lui) – avec son beau sourire, plein de finesse et
de bonté, ses larmes toujours prêtes à couler –, larmes
d’amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse : car elle
était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante
fille, qui domptait les volontés sauvages d’une armée de
bandits, et, tranquillement, avec son bon sens intrépide,
sa subtilité de femme, et son doux entêtement, déjouait
pendant des mois, seule et trahie par tous, les menaces
et les ruses hypocrites d’une meute de gens d’église et
de loi – loups et renards, aux yeux sanglants – faisant
cercle autour d’elle.
Ce qui pénétrait le plus Christophe, c’était sa bonté,
sa tendresse de cœur – pleurant après les victoires,
pleurant sur les ennemis morts, sur ceux qui l’avaient
insultée, les consolant quand ils étaient blessés, les
aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui la
livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes
s’élevaient, ne pensant pas à elle, s’inquiétant du moine
qui l’exhortait, et le forçant à partir. Elle était « douce
dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais,
pacifique dans la guerre même. La guerre, ce triomphe
du diable, elle y porta l’esprit de Dieu ».
Et Christophe, faisant un retour sur lui-même,
pensait :
« Je n’y ai pas assez porté l’esprit de Dieu. »
Il relisait les belles paroles de l’évangéliste de
Jeanne :
« Être bon, rester bon, entre les injustices des
hommes et les sévérités du sort... Garder la douceur et
la bienveillance parmi tant d’aigres disputes, traverser
l’expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor
intérieur... »
Et il se répétait :
« J’ai péché. Je n’ai pas été bon. J’ai manqué de
bienveillance. J’ai été trop sévère. – Pardon. Ne croyez
pas que je sois votre ennemi, vous que je combats ! Je
voudrais vous faire du bien, à vous aussi... Mais il faut
pourtant vous empêcher de faire le mal... »
Et comme il n’était pas un saint, il lui suffisait de
penser que sa haine se réveillât. Ce qu’il leur pardonnait
le moins, c’était qu’à les voir, à voir la France à travers
eux, il était impossible d’imaginer qu’une telle fleur de
pureté et de poésie héroïque eût pu jamais pousser de ce
sol. Et pourtant, cela était. Qui pouvait dire qu’elle n’en
sortirait pas encore une seconde fois ? La France
d’aujourd’hui ne pouvait être pire que celle de
Charles VII, la nation prostituée d’où sortit la Pucelle.
Le temple était vide à présent, souillé, à demi ruiné.
N’importe ! Dieu y avait parlé.
Christophe cherchait un Français à aimer, pour
l’amour de la France.
*
C’était vers la fin de mars. Depuis des mois,
Christophe n’avait causé avec personne, ni reçu aucune
lettre, sauf de loin en loin quelques mots de la vieille
maman, qui ne savait point qu’il était malade, qui ne lui
disait point qu’elle était malade. Toutes ses relations
avec le monde se réduisaient à ses courses au magasin
de musique, pour prendre ou rapporter du travail. Il y
allait à des heures où il savait que Hecht n’y était pas –
afin d’éviter de causer avec lui. Précaution superflue ;
car la seule fois qu’il avait rencontré Hecht, celui-ci lui
avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet
de sa santé.
Il était donc bloqué dans une prison de silence,
quand, un matin, lui arriva une invitation de Mme
Roussin à une soirée musicale : un quatuor fameux
devait s’y faire entendre. La lettre était fort aimable, et
Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il
n’était pas très fier de sa brouille avec Christophe. Il
l’était d’autant moins que, depuis, il s’était brouillé
avec sa chanteuse et la jugeait sans ménagements.
C’était un bon garçon ; il n’en voulait jamais à ceux à
qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses
victimes eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi,
quand il avait plaisir à les revoir, n’hésitait-il pas à leur
tendre la main.
Le premier mouvement de Christophe fut de hausser
les épaules et de jurer qu’il n’irait pas. Mais à mesure
que le jour du concert approchait, il était moins décidé.
Il étouffait de ne plus entendre une parole humaine, ni
surtout une note de musique. Il se répétait pourtant que
jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là, Mais,
le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.
Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il
dans ce milieu de politiciens et de snobs qu’il fut
ressaisi d’une aversion pour eux plus violente encore
que naguère : car dans ses mois de solitude, il s’était
déshabitué de cette ménagerie. Impossible d’entendre
de la musique ici : c’était une profanation. Christophe
décida de partir, aussitôt après le premier morceau.
Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de
corps antipathiques. Il rencontra, à l’autre extrémité du
salon, des yeux qui le regardaient et se détournèrent
aussitôt. Il y avait en eux je ne sais quelle candeur qui
le frappa, parmi ces regards blasés. C’étaient des yeux
timides, mais clairs, précis, des yeux à la française, qui,
une fois qu’ils se fixaient sur vous, vous regardaient
avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et
à qui rien de vous n’était peut-être caché. Il connaissait
ces yeux. Pourtant, il ne connaissait pas la figure qu’ils
éclairaient. C’était celle d’un jeune homme de vingt à
vingt-cinq ans, de petite taille, un peu penché, l’air
débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des
cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une
certaine asymétrie, donnant à l’expression quelque
chose, non de trouble, mais d’un peu troublé, qui n’était
pas sans charme, et semblait contredire la tranquillité
des yeux. Il était debout dans l’embrasure d’une porte ;
et personne ne faisait attention à lui. De nouveau,
Christophe le regardait ; et, à chaque fois, il les
« reconnaissait » : il avait l’impression de les avoir vus
déjà dans un autre visage.
Incapable de cacher ce qu’il sentait, suivant son
habitude, Christophe se dirigea vers le jeune homme ;
mais, tout en approchant, il se demandait ce qu’il
pourrait lui dire ; et il s’attardait, indécis, regardant à
droite, et à gauche, comme s’il allait au hasard. L’autre
n’en était pas dupe, et comprenait que Christophe
venait à lui ; il était si intimidé, à la pensée de lui parler,
qu’il songeait à passer dans la pièce voisine ; mais il
était cloué sur place par sa gaucherie même. Ils se
trouvèrent l’un en face de l’autre. Il se passa quelques
moments avant qu’ils réussissent à trouver une entrée
en matière. À mesure que la situation se prolongeait,
chacun d’eux se croyait ridicule aux yeux de l’autre.
Enfin, Christophe regarda en face le jeune homme, et,
sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un ton
bourru :
« Vous n’êtes pas Parisien ? »
À cette question inattendue, le jeune homme sourit
malgré sa gêne, et répondit que non. Sa voix faible et
d’une sonorité voilée était comme un instrument fragile.
« Je m’en doutais », fit Christophe.
Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière
remarque, il ajouta :
« Ce n’est pas un reproche. »
Mais la gêne de l’autre ne fit qu’en augmenter.
Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait
des efforts pour parler ; ses lèvres tremblaient ; on
sentait qu’il avait une phrase toute prête à dire, mais
qu’il ne pouvait se décider à la prononcer. Christophe
étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l’on voyait
passer de petits frémissements sous la peau
transparente ; il ne semblait pas de la même essence que
ceux qui l’entouraient dans ce salon, des faces
massives, de lourde matière, qui n’étaient qu’un
prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l’âme
affleurait à la surface ; il y avait une vie morale dans
chaque parcelle de chair.
Il ne réussissait pas à parler. Christophe,
bonhomme, continua :
« Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres ? »
Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le
faisait haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s’empêcher
de regarder autour d’eux si on ne les entendait pas ; et
ce mouvement déplut à Christophe. Puis, au lieu de
répondre, il demanda, avec un sourire gauche et gentil :
« Et vous ? »
Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd.
« Oui. Et moi ? » fit-il, de bonne humeur.
Le jeune homme se décida brusquement :
« Comme j’aime votre musique ! » dit-il, d’une voix
étranglée.
Puis, il s’arrêta, faisant de nouveaux et inutiles
efforts pour vaincre sa timidité. Il rougissait ; il le
sentait ; et sa rougeur en augmentait, gagnait les tempes
et les oreilles. Christophe le regardait en souriant, et il
avait envie de l’embrasser. Le jeune homme leva des
yeux découragés vers lui.
« Non, décidément, dit-il ; je ne puis pas, je ne puis
pas parler de cela... pas ici... »
Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa
large bouche fermée. Il sentit les doigts maigres de
l’inconnu trembler légèrement contre sa paume, et
l’étreindre avec une tendresse involontaire ; et le jeune
homme sentit la robuste main de Christophe qui lui
écrasait affectueusement la main. Le bruit du salon
disparut autour d’eux. Ils étaient seuls ensemble, et ils
comprirent qu’ils étaient amis.
Ce ne fut qu’une seconde, après laquelle Mme
Roussin, touchant légèrement le bras de Christophe
avec son éventail, lui dit :
« Je vois que vous avez fait connaissance, et qu’il
est inutile de vous présenter. Ce grand garçon est venu
pour vous, ce soir. »
Alors, ils s’écartèrent l’un de l’autre, avec un peu de
gêne.
Christophe demanda à Mme Roussin :
« Qui est-ce ?
– Comment ! fit-elle, vous ne le connaissez pas ?
C’est un petit poète, qui écrit gentiment ! Un de vos
admirateurs. Il est bon musicien, et joue bien du piano.
Il ne fait pas bon vous discuter devant lui : il est
amoureux de vous. L’autre jour, il a failli avoir une
altercation, à votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.
– Ah ! le brave garçon ! dit Christophe.
– Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre
Lucien. Cependant, il vous aime aussi.
– Ah ! ne me dites pas cela ! Je me haïrais.
– Je vous assure.
– Jamais ! Jamais ! Je le lui défends.
– Juste ce qu’a fait votre amoureux. Vous êtes aussi
fous l’un que l’autre. Lucien était en train de nous
expliquer une de vos œuvres. Ce petit timide que vous
venez de voir s’est levé, tremblant de colère, et lui a
défendu de parler de vous. Voyez-vous cette
prétention !... Heureusement que j’étais là. J’ai pris le
parti de rire ; Lucien a fait comme moi ; et l’autre s’est
tu, tout confus ; et il a fini par faire des excuses.
– Pauvre petit ! » dit Christophe.
Il était ému.
« Où est-il passé ? » continua-t-il, sans écouter Mme
Roussin, qui lui parlait d’autre chose.
Il se mit à sa recherche. Mais l’ami inconnu avait
disparu. Christophe revint vers Mme Roussin :
« Dites-moi comment il se nomme.
– Qui ? demanda-t-elle.
– Celui dont vous m’avez parlé.
– Votre petit poète ? dit-elle. Il se nomme Olivier
Jeannin. »
L’écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe
comme une musique connue. Une silhouette de jeune
fille flotta, une seconde, au fond de ses yeux. Mais la
nouvelle image, l’image de l’ami l’effaça aussitôt.
*
Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues
de Paris, au milieu de la foule. Il ne voyait, il
n’entendait rien, il avait les sens fermés à tout ce qui
l’entourait. Il était comme un lac, séparé du reste du
monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul
bruit, nul trouble. La paix. Il se répétait :
« J’ai un ami. »
Cet ouvrage est le 58ème publié
dans la collection Classiques du 20e siècle
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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Jean-Yves Dupuis.